Une coopération européenne qui prépare la prochaine étape du nucléaire.
Nos lecteurs les plus fidèles le savent mais nous suivons avec grand intérêt les évolutions technologiques dans le nucléaire chez Media24.fr, en particuliers pour les Petits Réacteurs Modulaires (en anglais Small Modular Reactors ou SMR).
Un de nos acteurs « fétiches » en la matière, le franco-italien newcleo vient de confirmer que l’Europe comptait sur son expertise grâce à ce contrat de 36 millions d’euros de contrats décroché dans le cadre du programme ALFRED pour sa filiale S.R.S. (Servizi di Ricerche e Sviluppo).
Le projet ALFRRED a pour but construire en Roumanie plusieurs installations expérimentales destinées à tester la technologie des réacteurs rapides refroidis au plomb. Une filière de quatrième génération qui intrigue beaucoup les ingénieurs, car elle pourrait permettre de produire de l’électricité tout en améliorant la sûreté et en valorisant une partie des déchets nucléaires existants.
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Newcleo décroche un contrat de 36 millions d’euros sur le projet européen ALFRED dédiés aux réacteurs rapides refroidis au plomb
Le projet est piloté par l’entreprise publique roumaine RATEN, acteur central de la recherche nucléaire en Roumanie. Il s’inscrit dans la préparation du démonstrateur ALFRED (Advanced Lead Fast Reactor European Demonstrator), un prototype destiné à démontrer la viabilité industrielle de cette technologie.
Si tout se déroule comme prévu, les infrastructures devraient être livrées d’ici fin 2028, sur le site de recherche nucléaire de Mioveni, en Roumanie.
Depuis plusieurs années, plusieurs acteurs industriels et scientifiques européens travaillent ensemble pour faire mûrir cette technologie. Un consortium réunissant notamment RATEN (Roumanie), SCK CEN (Belgique), Ansaldo Nucleare (Italie), ENEA ainsi que l’industriel américain Westinghouse s’est constitué afin d’accélérer le développement de ces réacteurs nouvelle génération.
L’objectif est double : démontrer la faisabilité industrielle de la technologie et préparer sa commercialisation en Europe dans les années 2035-2040. Dans cette feuille de route, le démonstrateur ALFRED joue un rôle crucial. Il doit être construit à Pitești, en Roumanie, afin de valider les performances techniques et économiques de cette famille de réacteurs avant leur déploiement à grande échelle.
Ce projet s’inscrit dans la continuité du programme de recherche FALCON, mené depuis plus d’une décennie par plusieurs institutions européennes autour de la technologie des réacteurs rapides refroidis au plomb.
Pourquoi le réacteur rapide refroidi au plomb intéresse-t-il tant l’Europe ?
Pourquoi autant d’intérêt pour cette technologie ? Parce que les Lead Fast Reactors (LFR) présentent plusieurs caractéristiques qui attirent l’attention des ingénieurs et des décideurs énergétiques :
- une sûreté intrinsèque élevée, grâce à l’inertie thermique du plomb liquide
- un fonctionnement à pression atmosphérique, réduisant les risques liés aux circuits sous pression
- la possibilité d’utiliser un cycle de combustible fermé, permettant de valoriser davantage le combustible nucléaire
- une réduction potentielle des déchets radioactifs de longue durée de vie
Dans un contexte européen marqué par la recherche d’une énergie décarbonée, pilotable et compétitive, ces réacteurs apparaissent comme une piste sérieuse pour compléter les centrales nucléaires traditionnelles et les énergies renouvelables.
Le démonstrateur ALFRED doit ainsi servir de preuve technologique à l’échelle industrielle. Il permettra de tester concrètement les systèmes de refroidissement au plomb liquide, les matériaux, ainsi que l’intégration complète du réacteur.
Si les résultats sont concluants, cette technologie pourrait ouvrir la voie à une nouvelle génération de SMR européens, capables de produire de l’électricité et de la chaleur industrielle avec une sûreté renforcée et des coûts maîtrisés.
36 millions d’euros pour construire trois infrastructures de recherche clés pour ALFRED
Le contrat attribué à la société S.R.S. concerne la conception, la fourniture et la mise en service de trois installations expérimentales majeures.
Ces infrastructures permettront de tester le comportement des matériaux et des composants dans un environnement de plomb liquide, une étape cruciale pour valider la technologie.
Les installations prévues sont :
- HELENA-2 : une boucle expérimentale à plomb liquide destinée à étudier les phénomènes thermo-hydrauliques
- ELF : une installation de type « piscine » reproduisant les conditions d’un réacteur refroidi au plomb
- MELTIN’POT : un module confiné conçu pour étudier les interactions entre le plomb liquide et le combustible nucléaire en cas d’accident
Ces installations permettront d’analyser plusieurs aspects critiques :
- la circulation du plomb liquide dans les circuits
- la résistance des matériaux à la corrosion
- la qualification des composants
- le comportement du combustible en situation accidentelle
Autrement dit, il s’agit de reproduire en laboratoire ce qui pourrait se produire dans un futur réacteur.
Une expertise italienne au cœur du projet européen
La société S.R.S. Servizi di Ricerche e Sviluppo, fondée en 1976, possède une solide expérience dans la conception d’installations nucléaires expérimentales.
Depuis son intégration au groupe newcleo en 2023, l’entreprise s’est spécialisée dans les infrastructures liées aux réacteurs rapides refroidis au plomb.
Au fil des années, S.R.S. a déjà travaillé avec plusieurs acteurs majeurs du secteur nucléaire :
- Westinghouse
- INEST
- différents programmes européens de recherche
Dans le cadre du projet roumain, S.R.S. bénéficiera également du soutien de l’agence italienne ENEA, spécialisée dans les technologies énergétiques et le développement durable.
Cette collaboration illustre une caractéristique importante du nucléaire européen : les grands projets reposent souvent sur des consortiums internationaux combinant recherche publique et industrie privée.
Selon Stefano Buono, fondateur et directeur général de newcleo, ce contrat démontre la stratégie du groupe :
« newcleo ne se contente pas de concevoir des réacteurs sur le papier. Nous construisons des infrastructures réelles qui créent de la valeur pour nos partenaires et nos investisseurs. »
Des installations déjà opérationnelles en Europe
Depuis plusieurs années, newcleo et ses partenaires développent des infrastructures expérimentales destinées à préparer les futurs réacteurs LFR.
Deux installations illustrent cette dynamique.
OTHELLO : une boucle de test de 2 MW
S.R.S. a récemment finalisé l’installation OTHELLO, une boucle expérimentale de 2 MW destinée à tester :
- les matériaux
- les composants
- les systèmes de circulation du plomb liquide
Cette installation permet de simuler les conditions réelles rencontrées dans un réacteur refroidi au plomb.
PRECURSOR : un système de test de 10 MW
Autre infrastructure importante : PRECURSOR, un système de test non nucléaire de 10 MW, actuellement en cours d’installation au centre de recherche ENEA Brasimone, près de Bologne en Italie.
Ce système permettra de tester les composants d’un futur réacteur dans des conditions quasi industrielles.
| Installation | Puissance | Localisation | Objectif |
| OTHELLO | 2 MW | Italie | Qualification des matériaux |
| PRECURSOR | 10 MW | Italie | Test des composants de réacteur |
| HELENA-2 | n.c. | Roumanie | Études thermo-hydrauliques |
| ELF | n.c. | Roumanie | Simulation de réacteur LFR |
| MELTIN’POT | n.c. | Roumanie | Étude d’accidents |
Ces infrastructures constituent en quelque sorte le laboratoire grandeur nature du nucléaire de quatrième génération.

Pourquoi la Roumanie investit dans le réacteur rapide refroidi au plomb ?
La Roumanie exploite déjà deux réacteurs CANDU (réacteur conçu au Canada dans les années 1950 et 1960 à l’uranium naturel (non enrichi) à eau lourde pressurisée) sur le site de Cernavodă, qui fournissent environ 20 % de l’électricité nationale.
En participant au projet ALFRED, Bucarest cherche à :
- renforcer sa capacité de recherche nucléaire
- participer à la mise au point de réacteurs avancés européens
- développer une industrie nucléaire locale
Le site de Mioveni, où seront construites les nouvelles infrastructures, est déjà l’un des centres majeurs de recherche nucléaire en Europe de l’Est.
Cette stratégie permet également à la Roumanie de se positionner dans le développement des systèmes nucléaires de nouvelle génération, un domaine où la concurrence internationale s’intensifie.
Un marché en pleine ébullition pour les réacteurs avancés
L’intérêt pour les réacteurs nucléaires avancés ne cesse de croître. Plusieurs technologies sont actuellement développées dans le monde :
- les SMR (Small Modular Reactors)
- les réacteurs rapides au sodium
- les réacteurs à haute température
- les réacteurs refroidis au plomb
Ces technologies visent toutes à répondre aux mêmes défis :
- réduire les coûts de construction
- améliorer la sûreté
- réduire les déchets nucléaires
- produire de la chaleur industrielle décarbonée
Dans ce contexte, certains projets cherchent aussi à produire de la chaleur industrielle à haute température, un secteur responsable d’une part importante des émissions mondiales de CO₂. Des concepts de petits réacteurs modulaires dédiés à la chaleur industrielle visent par exemple des températures supérieures à 800 °C et pourraient produire chaleur, vapeur et électricité pour l’industrie lourde .
Ce type d’application pourrait transformer le nucléaire en outil direct de décarbonation industrielle, et non plus seulement de production d’électricité.
Un chantier discret mais stratégique
Les 36 millions d’euros attribués à S.R.S. ne représentent qu’une petite partie de l’investissement global nécessaire pour développer les réacteurs de quatrième génération.
Cependant, ces infrastructures constituent une étape essentielle : sans données expérimentales solides, aucune technologie nucléaire ne peut être validée.
Derrière ces laboratoires remplis de plomb liquide et de capteurs se joue en réalité quelque chose de plus vaste : la capacité de l’Europe à rester dans la course mondiale au nucléaire avancé, face aux programmes menés aux États-Unis, en Chine ou en Russie.
- Sources :
- Ministère des Affaires étrangères de Roumanie, ALFRED Research Infrastructure (2018),
http://www.mae.gov.ro/sites/default/files/file/anul_2018/alfred_research_infrastructure-for_mae_fr_fin.pdf
document de présentation du projet ALFRED (Advanced Lead Fast Reactor European Demonstrator), infrastructure de recherche destinée à démontrer la faisabilité d’un réacteur rapide refroidi au plomb en Europe. - Euractiv France, Nucléaire : Belgique, Italie et Roumanie s’unissent pour accélérer la recherche sur les petits réacteurs modulaires (12 février 2026),
https://euractiv.fr/news/nucleaire-belgique-italie-et-roumanie-sunissent-pour-accelerer-la-recherche-sur-les-petits-reacteurs-modulaires/
article d’actualité présentant l’alliance entre plusieurs pays européens pour accélérer les travaux de recherche sur les SMR et les réacteurs avancés, avec un focus sur les coopérations industrielles et scientifiques. - Newcleo, Newcleo Subsidiary S.R.S Awarded €36 Million Contracts with Romania’s RATEN (18 février 2025),
https://www.newcleo.com/news-insights/newcleo-subsidiary-s-r-s-awarded-eur36-million-contracts-with-romanias-raten/
communiqué industriel annonçant l’attribution de contrats à la filiale S.R.S de Newcleo pour collaborer avec l’institut de recherche nucléaire roumain RATEN sur des technologies de réacteurs avancés refroidis au plomb.
Image de mise en avant : Le projet LFR-AS-30 de newcleo.





