Le 16 septembre 2026, entre Saint-Malo et Jersey, un ferry rapide a servi de laboratoire flottant à la carte marine qui va bientôt remplacer celle qu’utilisent tous les navires de la planète.
Fondé en 1720 sous le nom de « Dépôt des cartes et plans de la Marine » et connu de nos jours sous le nom de « Service hydrographique et océanographique de la Marine » (volontiers raccourci en SHOM) détient le record du plus vieux service hydrographique du monde, avec plus de trois siècles au compteur.
Ce doyen vient pourtant de se poster en première ligne d’une petite révolution. Aux côtés de son homologue britannique, l’UKHO, il a lancé le premier essai en mer d’un programme international destiné à valider la norme S-100, la future grammaire des cartes électroniques.
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Le SHOM lance un grand programme pour valider la future grammaire des cartes électroniques : la norme S-100
Un pionnier de 306 ans
Petit détour par la case « Histoire » pour comprendre l’institution dont nous allons parler aujourd’hui. En 1720, alors que Louis XV n’a que dix ans, la Marine française crée un dépôt chargé de rassembler et de dessiner les cartes des côtes du royaume. L’UKHO britannique, souvent cité comme la référence mondiale puisqu’au service de l’Empire britannique sous son apogée, ne naîtra qu’en 1795 (soixante-quinze ans plus tard). Depuis, le SHOM a traversé les régimes, les guerres et les révolutions techniques sans jamais lâcher sa mission : dire où se trouve l’eau, à quelle profondeur, et comment elle bouge.
Établissement public rattaché aux Armées, il veille aujourd’hui sur le deuxième domaine maritime de la planète, onze millions de kilomètres carrés, juste derrière les États-Unis.
Un territoire liquide qu’il faut cartographier, surveiller et tenir à jour en permanence. Le mieux, c’est qu’à 306, ce vénérable ancêtre continue d’innover !
Ce qui s’est joué à bord du Tarifa Jet
L’essai dont il est question dans cet article s’est déroulé le 16 septembre 2026 à bord du Tarifa Jet, un navire à grande vitesse de la compagnie DFDS qui relie Saint-Malo à Jersey. Pendant la traversée, les officiers ont piloté avec un écran de navigation d’un nouveau genre. Il faut savoir que depuis 1996, les grands navires du monde entier lisent leur environnement sur des cartes électroniques au format S-57, une norme internationale qui affiche le trait de côte, les profondeurs et les balises, mais rien d’autre : marée, courants et avis aux navigateurs restent consultés à part. Ce jour-là, le S-57 avait cédé sa place au S-100, la norme qui doit lui succéder. Cartes et données ont été diffusées en direct par le SHOM côté français et par l’UKHO côté britannique, directement sur la passerelle.
Concrètement, cinq types de données étaient diffusés en parallèle sur le même écran : la carte marine elle-même, la bathymétrie détaillée du fond, les hauteurs d’eau liées à la marée, les courants de surface et les avertissements de navigation. L’objectif de l’essai était de vérifier que ces flux s’affichent sans bug, se superposent correctement et restent lisibles par un officier en train de manœuvrer, dans une zone où la marée dépasse dix mètres d’amplitude et où le trafic est dense.
Quatre équipementiers spécialisés dans l’électronique marine ont fourni le matériel et les logiciels : Furuno (fabricant japonais des consoles ECDIS présentes sur la plupart des ponts), NAVTOR (distributeur norvégien de cartes numériques), OSI (fournisseur canadien de systèmes de navigation militaires et civils) et SevenCs (éditeur allemand des logiciels qui traitent les données S-100). Stanislas Fontant, second capitaine à bord, a estimé que l’accès à ces données dans ses zones habituelles permettrait d’imaginer de nouveaux itinéraires et d’optimiser la conduite du navire.
Timo Kostiainen, développeur des systèmes ECDIS S-100 chez Furuno, a souligné l’intérêt d’un essai nourri par les retours d’utilisateurs réels et par des données produites par un vrai service hydrographique, plutôt que par un jeu de test simulé.
La norme S-100, de la carte figée aux couches vivantes
La norme S-100, publiée par l’Organisation hydrographique internationale, change donc complètement l’approche pour la navigation maritime.
Au lieu d’une carte unique, elle définit un cadre commun dans lequel viennent s’empiler plusieurs couches de données interopérables, chacune correspondant à un standard numéroté (S-101 pour la carte de base, S-102 pour la bathymétrie, S-104 pour les hauteurs d’eau, S-111 pour les courants, S-124 pour les avertissements, et d’autres à venir). Toutes utilisent le même langage informatique, s’affichent sur le même écran et se mettent à jour en continu. L’officier voit sur une seule vue la carte, la marée, le courant et l’alerte du moment.

| Couche S-100 | Ce qu’elle apporte | Avant, avec le S-57 |
|---|---|---|
| S-101 — carte électronique | Carte de nouvelle génération, plus riche et plus simple à mettre à jour | Carte unique et figée |
| S-102 — bathymétrie | Profondeurs en haute résolution, presque au mètre | Profondeurs approchées par lignes de niveau |
| S-104 — hauteurs d’eau | Marée en temps quasi réel, intégrée à la carte | Tables de marée consultées à part |
| S-111 — courants de surface | Courants dynamiques affichés en direct | Absents de la carte électronique |
| S-124 — avertissements | Alertes de navigation reçues directement à l’écran | Messages radio ou texte traités séparément |
Pourquoi la Manche ?
Le choix du terrain n’a rien d’un hasard. Étroit, encombré, balayé par des courants parmi les plus forts d’Europe et emprunté par l’un des trafics maritimes les plus denses du globe, le détroit concentre à peu près toutes les difficultés qu’un système de navigation peut rencontrer. L’Organisation hydrographique internationale, l’OHI, l’a d’ailleurs désigné dès 2025 comme « zone d’essai S-100 » officielle.
Il y a aussi une logique de voisinage. Français et Britanniques se partagent ces eaux et travaillent ensemble depuis des années dans un programme baptisé « S-100 Across the Channel ». En testant la norme sur une ligne transmanche, les deux services montrent qu’une carte commune, lisible des deux côtés, est déjà à portée de main.
Derrière la technique se profile un enjeu plus discret : qui maîtrise la norme maîtrise un peu la carte du monde.

Le doyen ne teste pas que des cartes
La S-100 n’est que la partie visible d’une mue plus large.
Ces dernières années, le SHOM a mis à l’eau son premier drone de surface, Marlin, un engin rouge de huit mètres capable de sonder les fonds tout seul, jour et nuit, pendant plusieurs jours d’affilée, le premier du genre pour un établissement public français. Il vise à terme une flotte de drones de surface et sous-marins pour doubler sa capacité de relevés d’ici 2029. Autre exploit passé presque inaperçu : il est devenu le premier service au monde à générer automatiquement une carte marine papier conforme aux standards internationaux, en moins de deux minutes contre une vingtaine de jours auparavant, grâce à l’automatisation et à l’intelligence artificielle.
Le vétéran de 1720 avance sur tous les fronts en même temps !
Cap sur 2029
La S-100 est autorisée depuis janvier 2026, et elle deviendra obligatoire pour tout nouvel équipement de navigation en janvier 2029. Entre les deux, il faut convaincre armateurs et fabricants, multiplier les essais et roder les logiciels. Ceux de la Manche ne sont qu’une première étape d’un programme international appelé à s’étendre à d’autres mers.
Ce que ces couches préparent, à plus long terme, dépasse le confort du navigateur : une carte assez riche et assez fraîche pour guider un jour des navires téléopérés, voire entièrement autonomes.
Celui qui dessinait à la plume les côtes de Louis XV joue aujourd’hui sa place parmi les tout premiers en misant sur une norme que personne n’a encore rendue obligatoire.
Rendez-vous en 2029 pour savoir si le doyen aura, une fois de plus, pris le train de la modernité à l’heure.
Sources principales :
- Shom, S-100 : le Shom et l’UKHO testent la navigation de demain en Manche (septembre 2026)
https://www.shom.fr/fr/liste-actualites/s-100-le-shom-et-lukho-testent-la-navigation-de-demain-en-manche
Communiqué officiel de l’essai transmanche, source primaire de la date, du navire, des couches testées et des propos rapportés. - UKHO (Admiralty), The UKHO partners with Shom to launch international S-100 sea trials programme (2026)
https://www.admiralty.co.uk/news/ukho-partners-shom-launch-international-s-100-sea-trials-programme
Annonce britannique du programme international d’essais en mer et du rôle des partenaires industriels. - Organisation hydrographique internationale (OHI), S-100 Standards in Force
https://iho.int/en/s-100-standards-in-force-0
Liste officielle des spécifications S-100 (S-101, S-102, S-104, S-111, S-124) et de leur état d’adoption.
Tarifa Jet à Tarifa — Photo : Periperi99, prise le 27 juillet 2024. Source : Wikimedia Commons. Licence Creative Commons Attribution – Partage dans les mêmes conditions 4.0 International (CC BY-SA 4.0). Voir l’image originale — Licence CC BY-SA 4.0.



