Une boîte capable de tenir la trajectoire sans jamais consulter un satellite.
L’industriel français Safran a annoncé le 20 octobre 2026 la sélection de sa centrale inertielle SkyNaute pour équiper l’Airbus A220, l’ex-Bombardier C-Series devenu l’un des best-sellers du constructeur européen sur le segment des 100-150 places. C’est la première fois qu’une centrale inertielle de Safran Electronics & Defense prend place à bord d’un avion de ligne commercial.
Derrière ce qui ressemble à une simple affaire d’équipementier aéronautique, trois histoires s’entrecroisent : la montée en flèche du brouillage GPS dans le ciel européen, une technologie de gyroscope sans pièces mobiles sortie des laboratoires de l’Allier, et la fin discrète d’un monopole américain sur un équipement vital.
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Safran va équiper les A220 avec sa centrale inertielle SkyNaute
Au-dessus de la Baltique, le GPS tombe en continu
Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, les signaux de navigation par satellite dans le ciel européen ont pris une raclée. Les émetteurs russes implantés à Kaliningrad, dans l’oblast éponyme coincé entre la Pologne et la Lituanie, et le long de la frontière finlandaise, brouillent en permanence les fréquences du GPS américain et de son équivalent européen Galileo. Les avions de ligne qui survolent la Baltique, la mer Noire ou le Proche-Orient perdent régulièrement leur positionnement par satellite pendant plusieurs minutes, parfois plusieurs heures d’affilée.
Pire, les Russes ne se contentent pas de brouiller : ils trompent aussi. Le spoofing, qui consiste à envoyer un faux signal GPS pour faire croire à l’avion qu’il est ailleurs qu’il n’est, a bondi de 193 % entre 2024 et 2026, selon une étude de l’industrie publiée en septembre 2026. Les 17 et 18 septembre 2026, deux vols commerciaux au-dessus de la Suède ont été simultanément brouillés et leurrés, obligeant les pilotes à passer en navigation manuelle. Un rapport de l’Institut Robert Lansing, publié en mai 2026, parle d’« attaque invisible » et accuse Moscou de mener une campagne de perturbation à grande échelle contre l’aviation civile européenne.
Dans ce contexte, chaque avion de ligne qui survole une zone contestée a besoin d’une solution de secours fiable, capable de tenir la trajectoire sans dépendre des satellites.
C’est précisément le métier des centrales inertielles et c’est précisément le créneau sur lequel Safran débarque.
Un gyroscope qui ignore les satellites
Pour saisir ce qu’est une centrale inertielle, il faut imaginer un objet qui sait en permanence où il va, uniquement en mesurant ses propres mouvements. Pas besoin de GPS, pas besoin d’antenne, pas besoin de signal extérieur. On lui donne la position de départ au décollage, et elle recalcule à chaque instant sa position en additionnant les accélérations qu’elle a subies. Les premières centrales de ce type équipaient les missiles balistiques intercontinentaux dans les années 1960, puis les Boeing 747 et les Concorde dans les années 1970. Depuis, chaque avion de ligne en embarque, en complément du GPS.
Ce qui fait l’originalité de SkyNaute, c’est son cœur : le gyroscope à résonateur hémisphérique, HRG dans le jargon, breveté par Safran Electronics & Defense.
Imaginez une petite cloche en quartz de la taille d’une noix, qu’on fait vibrer très précisément à sa fréquence propre. Quand l’avion tourne, les vibrations de la cloche se déforment légèrement, et c’est en mesurant cette déformation que le capteur déduit la rotation. Aucune pièce mobile, aucun roulement à bille, aucune usure. Juste du quartz qui chante.
Les concurrents utilisent, eux, des gyroscopes à laser (RLG) ou à fibre optique (FOG) qui comportent eux aussi peu de pièces mobiles, mais qui restent plus volumineux, plus chers et plus gourmands en énergie que le HRG. Safran revendique une centrale compacte, légère et sobre, taillée pour tenir dans un avion de ligne sans grignoter sa masse à vide. Pour les compagnies aériennes qui comptent chaque kilo pour la consommation de kérosène, c’est un argument qui pèse.
Safran glisse son outil militaire dans l’avion de ligne
Le SkyNaute est déjà en service sur des hélicoptères, des avions militaires et des drones de plusieurs armées européennes, soumis à de fortes vibrations, à des écarts thermiques importants, à des chocs et à des tentatives de brouillage délibérées. Autant d’épreuves qui ont fait de SkyNaute une boîte endurcie, prête pour l’aviation civile. En juillet 2026, le même SkyNaute avait déjà été sélectionné par le brésilien Eve Air Mobility pour son taxi volant électrique eVTOL, et par le projet autonome Wisk Aero de Boeing. L’A220 est le premier grand avion de ligne commercial à l’embarquer.
Le choix d’Airbus traduit un virage. Jusqu’ici, le marché des centrales inertielles d’avion de ligne était quasi-exclusivement américain. Honeywell, Collins Aerospace (filiale de RTX) et Northrop Grumman se partagent l’écrasante majorité du parc mondial. Thales et l’Allemand Diehl Avionik existent dans ce segment, mais sans jamais parvenir à concurrencer frontalement les trois géants d’outre-Atlantique sur l’avion de ligne civil.
Que Safran y entre par la grande porte d’Airbus, sur un best-seller en pleine montée en cadence (Airbus livre une centaine d’A220 par an et vise 160 en 2029), redistribue les cartes.
À Montluçon, l’usine triple la cadence
L’usine principale de production du SkyNaute se situe à Montluçon.
Le site, discret, concentre tout le savoir-faire français sur cette technologie brevetée. En juin 2026, Safran a annoncé un investissement de 120 millions d’euros pour y tripler la capacité de production : de 10 000 unités par an aujourd’hui à 30 000 unités d’ici 2032. L’extension prévoit un nouveau bâtiment, de nouvelles machines-outils dédiées à la fabrication des cloches en quartz, et une centaine d’embauches à la clé.
Pourquoi tripler ? Parce que la demande vient de partout. Les armées européennes réarment face à la menace russe et commandent plus de systèmes guidés inertiels pour leurs drones, missiles, hélicoptères et chasseurs. Les constructeurs d’eVTOL et de taxis volants cherchent des centrales compactes et peu gourmandes. Et l’aviation civile, désormais, veut sa dose de résistance au brouillage GPS. Dans un marché jadis dominé par la demande militaire, le civil arrive en renfort, et avec lui des volumes bien plus massifs.
Pour Safran, c’est un pari lourd : miser sur un seul site français, pour une technologie qu’aucun concurrent occidental ne maîtrise à la même échelle. Les Américains Honeywell et Northrop développent leurs propres variantes de HRG, mais à des cadences nettement inférieures. Les Russes et les Chinois travaillent aussi sur la technologie, sans l’avoir encore industrialisée dans les mêmes proportions.
La guerre invisible du GPS ne fait que commencer
Le choix d’Airbus sur l’A220 ouvrira-t-il la voie à d’autres ?
Les prochaines étapes évidentes seraient l’A320neo, meilleure vente du constructeur européen avec plus de 10 000 commandes en carnet, et l’A350, long-courrier qui passe la moitié de ses vols au-dessus de zones désormais exposées aux brouillages (Golfe, mer Rouge, Asie centrale).
Si Safran décroche ces plateformes, le made in France de la navigation s’imposera comme un équipement standard d’avion de ligne européen, et peut-être demain au-delà.
Sources principales :
- Safran — Communiqué officiel sur la sélection de SkyNaute pour l’Airbus A220 (20 octobre 2026)
https://www.safran-group.com/fr/espace-presse/centrale-navigation-inertielle-skynaute-safran-equipera-airbus-a220-2026-10-20
Annonce industrielle, caractéristiques techniques de la centrale et déclaration de Benjamin Declety. - AeroTime — Safran invests €120M to triple output of GPS-independent navigation sensors
https://www.aerotime.aero/articles/safran-invests-120m-to-triple-output-of-gps-independent-navigation-sensors
Analyse industrielle : positionnement du HRG face à la concurrence américaine et dynamique du marché des capteurs de navigation. - Robert Lansing Institute — The Invisible Attack: How Russia’s GPS Spoofing Campaign Threatens European Aviation and NATO Security (27 mai 2026)
Documentation de la campagne russe de brouillage et de spoofing GNSS au-dessus de l’Europe et conséquences pour l’aviation civile.
Airbus A220-300 – Présentation officielle à Toulouse-Blagnac — Photographie du huitième appareil d’essais en vol (FTV8), anciennement Bombardier CS300, effectuant un passage à basse altitude au-dessus de l’aéroport de Toulouse-Blagnac le 10 juillet 2018, à l’occasion de sa présentation officielle sous sa nouvelle appellation Airbus A220-300. Photographe : Romain Coupy. Source : Wikimedia Commons. Licence Creative Commons Attribution – Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International (CC BY-SA 4.0). Voir la photographie originale sur Wikimedia Commons — Consulter la licence CC BY-SA 4.0. Aucune modification apportée à l’image originale.




