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Avec un navire high-tech à 25% du prix d’un porte-avions et une commande d’acier record, le Canada entend reprendre sa place comme puissance arctique majeure

Par Guillaume Aigron

7 min de lecture

Avec un navire high-tech à 25% du prix d’un porte-avions et une commande d’acier record, le Canada entend reprendre sa place comme puissance arctique majeure
Représentation d'artiste du CCGS Imnaryuaq réalisé à l'aide de plans du navire diffusés par le gouvernement Canadien - crédit : Média24

Face à la Russie et à ses cent navires, Ottawa a mis vingt ans à réagir et tente aujourd’hui de rattraper son retard à marche forcée.

Le 3 novembre 2026, le chantier canadien Seaspan Shipyards a annoncé avoir confié à l’aciériste Algoma Steel, associé au sous-traitant Stigterstaal Canada, la fourniture de l’acier structurel de six de ses prochains brise-glaces polyvalents. Le contrat portait sur un maximum de 24 000 tonnes de tôle, soit 4 000 tonnes par navire pour un montant total de 182 millions de dollars canadiens (120 millions d’euros).

Cette commande a traduit un tournant stratégique pour le pays à la feuille d’érable. Après des décennies de dépendance aux aciéristes étrangers, Ottawa a décidé de privilégier l’acier canadien pour ses navires gouvernementaux. Depuis le lancement de la Stratégie nationale de construction navale en 2010, Seaspan a travaillé avec plus de 800 entreprises canadiennes, pour un cumul de contrats dépassant les trois milliards de dollars canadiens (2 milliards d’euros).

Tout semble converger vers le même objectif : refaire du Canada une puissance majeure de l’Arctique.

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Pourquoi tant d’urgence ? Parce que la flotte canadienne de brise-glaces s’est érodée en silence au fil des décennies.

En 2025, le pays alignait dix-huit navires au total, dont seulement deux appartenaient à la catégorie dite « lourde », capable d’affronter des glaces épaisses et des hautes latitudes. Cas typique de la situation : le navire-amiral de la Garde côtière, le CCGS Louis S. St-Laurent, est entré en service en 1969. Il aurait dû être désarmé en 2017… il naviguait encore cet été.

Les projets de remplacement s’étaient enlisés dans les méandres politiques et budgétaires. Le brise-glace polaire lourd destiné à prendre sa succession avait été annoncé une première fois en 2008, puis repoussé, redécoupé, confié à un chantier, retiré à ce chantier, redonné à deux chantiers. Il a fallu attendre le 14 octobre 2026 pour que la quille du futur CCGS Imnaryuaq soit enfin posée dans les cales de Seaspan à Vancouver.

Ce navire a coulé en 30 min au large de la France mais a bloqué le couloir le plus fréquenté du monde pendant 3 semaines : le naufrage du Tricolor dans la Manche

L’Imnaryuaq et six petits frères

Le futur Imnaryuaq est passé dans la catégorie des mastodontes. Avec ses 158 mètres de long, ses 26 000 tonnes de déplacement et sa classe polaire 2 (aptitude à casser de la banquise de 2,5 mètres d’épaisseur en continu), il deviendra à sa mise en service, prévue en 2032, le plus gros brise-glace jamais construit au Canada. Sa propulsion diesel-électrique de 34 mégawatts l’a fait entrer dans une poignée de navires capables de fonctionner toute l’année dans l’Arctique. Coût affiché du programme : 4,27 milliards de dollars canadiens pour ce seul bâtiment (2,8 milliards d’euros soit 25% du prix du futur porte-avions France Libre) !

Autour de l’Imnaryuaq, Seaspan doit construire jusqu’à seize brise-glaces polyvalents, dont un premier lot de six, de classe polaire 4, de 100 mètres de long et 9 000 tonnes. Leur rôle : patrouiller dans l’Arctique bas canadien, assurer les missions de sauvetage, lutter contre les pollutions maritimes et affirmer la souveraineté canadienne sur ses eaux. Ces navires embarqueront un équipage d’une cinquantaine de personnes et sortiront de Vancouver à partir de la fin de la décennie. C’est l’acier de ces six-là qui a fait l’objet du contrat du 3 novembre.

En parallèle, Ottawa a confié au Chantier Davie, basé à Lévis au Québec, deux contrats : l’un pour un second brise-glace polaire lourd, le CCGS Arpatuuq, livraison 2030 (3,25 milliards de dollars canadiens), l’autre pour six brise-glaces de classe polaire 3 (11,3 milliards), soit environ 14,5 milliards de dollars canadiens au total (environ 9,6 milliards d’euros). Côté Seaspan, le programme de brise-glaces polyvalents est budgété à 14,2 milliards de dollars canadiens pour seize navires (environ 9,4 milliards d’euros).

Fiche technique du CCGS Imnaryuaq

La Russie hors catégorie, et les autres

Le Canada, malgré ses efforts, restera encore loin du leader mondial dans les flottes de brise-glaces.

La Russie opère en effet une centaine de brise-glaces, dont une quarantaine sous pavillon étatique, et surtout huit navires nucléaires regroupés au sein du bras armé maritime de Rosatom. Aucun autre pays au monde n’en possède un seul.

En décembre 2025, Moscou avait d’ailleurs conforté cette position en mettant à la mer simultanément ses huit brise-glaces nucléaires : le Taymyr, le Yamal, l’Arktika, le Yakutiya, le Sibir, le 50 Let Pobedy, l’Ural et le Vaygach, une démonstration politique autant qu’opérationnelle.

Trois autres navires de la classe Arktika sont en construction (le Chukotka, attendu en 2027, le Leningrad en 2028, le Stalingrad en 2030), et un brise-glace de classe Leader, le Rossiya, devait permettre à Moscou de rendre la route maritime du Nord navigable toute l’année vers 2030.

Classement des flottes mondiales de brise-glaces en 2026 :

Pays Flotte totale Brise-glaces lourds Points saillants
Russie Environ 100 (40 étatiques) 8 nucléaires + conventionnels Les 8 nucléaires déployés ensemble en décembre 2025 ; Rossiya en construction
Canada 18 2 actuels, 2 polaires lourds à venir Imnaryuaq 2032, Arpatuuq 2030, 12 nouveaux navires classes polaires 3 et 4
Finlande 8 2 Construit environ 60 % des brise-glaces du monde
Chine 5 0 (Xue Long 2 : classe polaire 3) Déploiement inédit de 5 navires au large de l’Alaska en 2025
Suède 5 0 Flotte baltique, participations scientifiques en Arctique
États-Unis 3 1 (Polar Star, 1976) Commande de 11 Arctic Security Cutters, dont 4 construits en Finlande
Norvège 2 0 Navires scientifiques et de patrouille arctique

Washington à la traîne, Pékin en embuscade

En face de ce rouleau compresseur, l’allié américain fait pâle figure…

Les États-Unis ne peuvent pour le moment compter que sur trois brise-glaces, dont un seul lourd : le Polar Star, entré en service en 1976, dont un rapport récent qualifiait l’état de « à peine opérationnel ». Pour tenter de sortir de l’ornière, Washington a signé en 2025 avec la Finlande un contrat portant sur l’acquisition de onze Arctic Security Cutters (patrouilleurs de sécurité arctique), dont les quatre premiers seront assemblés dans les chantiers finlandais… un véritable aveu de faiblesse industrielle.

Du haut de ses 50 ans, le Polar Star est actuellement le seul brise-glace lourd en service des États-Unis.
Du haut de ses 50 ans, le Polar Star est actuellement le seul brise-glace lourd en service des États-Unis – crédit : Domaine public

La Chine, elle, a avancé ses pions avec méthode. Longtemps discrète dans les régions polaires, Pékin a aligné cinq brise-glaces en 2026, dont le Xue Long 2, premier navire polaire construit sur son sol, et le Ji Di, entré en service fin 2024. À l’été 2025, cinq navires de recherche chinois ont été repérés simultanément entre la mer de Béring et la mer de Beaufort, au large de l’Alaska. Du jamais-vu. Les analystes y ont lu un signal : la Chine, officiellement « État quasi-arctique » depuis 2018, cherche à exister militairement et scientifiquement dans des eaux qu’elle revendique comme un bien commun.

La Finlande, usine du monde discrète

Un dernier acteur joue dans l’ombre sans prétention polaire et c’est un européen cette fois.

La Finlande n’a jamais eu d’ambition arctique propre, mais elle a construit, directement ou par sous-traitance, près de 60 % des brise-glaces en service dans le monde. Ses chantiers de Helsinki et Rauma ont livré des navires à la Russie avant la guerre en Ukraine, à la Suède, au Chili et à l’Argentine. Désormais, c’est Washington qui frappe à sa porte. Et, pour l’Arpatuuq, le Chantier Davie fait construire la coque dans son chantier d’Helsinki, tandis que les emménagements sont réalisés à Lévis.

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Un pari à long terme, dans un monde qui n’attend pas

Le calendrier canadien reste tendu. Les premiers brise-glaces polyvalents de Seaspan ne toucheront pas l’eau avant la fin de la décennie, et l’Imnaryuaq n’arrivera pas sur zone avant 2032. D’ici là, le Louis S. St-Laurent aura dépassé les soixante ans de service (!) un record peu glorieux pour un navire supposé dompter la banquise. Les coûts, eux, continuent de grimper partout dans le monde, et le climat change plus vite que les carnets de commandes des chantiers.

Le Canada paye aujourd’hui vingt ans d’hésitations. En engageant environ 33 milliards de dollars canadiens dans ses nouveaux brise-glaces (environ 22 milliards d’euros), Ottawa a envoyé un signal fort à ses voisins et à ses alliés : il ne compte plus être relégué au second rang dans une région qui devient, année après année, l’un des cœurs stratégiques du siècle.

Sources principales :

  • Seaspan Shipyards (communiqué repris par True North Strategic Review), Seaspan places record-breaking Canadian steel order with Algoma, Stigterstaal to build Canada’s next generation of icebreakers (3 novembre 2026)
    https://www.truenorthstrategicreview.ca/p/seaspan-places-record-breaking-canadian
    Communiqué du chantier canadien détaillant le contrat d’acier et les caractéristiques des six brise-glaces polyvalents.
  • Services publics et Approvisionnement Canada, Polar icebreaker projects — National Shipbuilding Strategy (mis à jour le 31 mars 2026)
    https://www.canada.ca/en/public-services-procurement/services/acquisitions/defence-marine/national-shipbuilding-strategy/projects/large-vessels/polar-icebreakers.html
    Page officielle du gouvernement canadien détaillant le programme polaire (coûts, calendrier, répartition Seaspan / Davie).
  • GIS Reports Online, Icebreakers become the new measure of Arctic power (13 octobre 2026)
    https://www.gisreportsonline.com/r/icebreakers-arctic-power/
    Analyse comparative des flottes russes, canadiennes, finlandaises, suédoises, norvégiennes, chinoises et américaines.
  • gCaptain, Davie Adds Six Canadian Icebreakers to Growing Arctic Shipbuilding Portfolio (26 août 2026)

    Davie Adds Six Canadian Icebreakers to Growing Arctic Shipbuilding Portfolio


    Présentation du contrat de six brise-glaces confié à Davie et de la construction de l’Arpatuuq.

  • CTV News, Vancouver shipyard inks deal to design U.S. icebreakers
    https://www.ctvnews.ca/vancouver/article/vancouver-shipyard-inks-deal-to-design-us-icebreakers/
    Article mentionnant le budget de 14,2 milliards de dollars canadiens du programme de seize brise-glaces polyvalents.
  • gCaptain, DHS Warns of ‘Unprecedented’ Chinese Presence in Arctic During Summer 2025

    DHS Warns of ‘Unprecedented’ Chinese Presence in Arctic During Summer 2025


    Article sur le déploiement de cinq navires chinois au large de l’Alaska à l’été 2025.

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