La Russie et l’Inde bientôt sur la même longueur d’onde nucléaire ?
La Russie et l’Inde discutent de nouveaux projets nucléaires. Pas seulement des grands réacteurs à eau pressurisée VVER, mais aussi des petites unités modulaires, voire des centrales flottantes. Le tout sur fond de compétition technologique, de quête d’indépendance, et d’un objectif monumental : 100 GW de puissance nucléaire installée en Inde à l’horizon 2047.
Lire aussi :
- Des milliers d’entreprises vont pouvoir souffler un grand coup avec EDF qui va ouvrir ses contrats nucléaires long terme au plus grand nombre
- Ce réacteur nucléaire français ne produira pas le moindre KW mais son rôle sera vital pour le futur énergétique de l’Europe
Rosatom et Framatome veulent obtenir une part du gâteau à 172 milliards d’euros de la construction pour 100 GW de centrales nucléaires d’ici 2047
Deux réacteurs russes VVER-1000/V412 de 1 000 MWe étaient déjà opérationnels depuis respectivement 2014 et 2017, les unités 3 et 4 en chantier, les 5 et 6 en début de construction sur le site du Tamil Nadu à Kudankulam et voilà que Rosatom revient à la charge avec un autre projet : deux VVER-1200 de nouvelle génération, pour une quatrième phase potentielle.
Actuellement, l’unité 3 entame les tests critiques de ses systèmes de sécurité. L’ensemble du projet repose sur une logistique rodée, une confiance technique mutuelle, et une ambition de réplication. Likhachev, patron de Rosatom, ne cache pas l’enjeu : consolider une chaîne d’approvisionnement fiable et durable pour exporter à plus grande échelle.
La surprise des SMR et des centrales flottantes
Cette coopération russo-indienne ne se limite plus à des projets géants. Dans leurs discussions à Mumbai, Rosatom et le DAE indien ont ouvert la porte à de nouveaux formats : les réacteurs modulaires russes (SMR), et même les centrales nucléaires flottantes, comme le Akademik Lomonosov, l’idée étant d’alimenter des zones reculées, portuaires ou industrielles, avec des solutions déployables rapidement.
Ces discussions s’inscrivent dans une tendance globale : des pays très peuplés mais encore inégalement équipés cherchent des formats plus flexibles. Pour l’Inde, c’est aussi un moyen de diversifier ses sources de coopération, dans un environnement où les équilibres technologiques sont plus politiques que jamais.
Un savoir-faire local de plus en plus stratégique
Le point clé des discussions ? La localisation. New Delhi ne veut plus de simples importations de technologies, mais des transferts, de la co-production, des savoir-faire sur son sol. Les expériences menées à Kudankulam montrent que l’Inde est capable de monter en compétence sur l’ingénierie nucléaire et Moscou l’a bien compris.
Il ne s’agit donc pas seulement de construire plus de réacteurs, mais de créer un écosystème : centres de formation, fabrication de composants, contrôle des matériaux, maintenance. Le rôle des partenaires locaux grandit, avec en toile de fond une stratégie d’autonomie nucléaire progressive.
Framatome plante ses drapeaux à Navi Mumbai
Dans ce grand jeu atomique, la France ne reste pas les bras croisés. Le 17 septembre 2025, Framatome a inauguré des bureaux à Navi Mumbai. Le symbole est fort. Loin d’un simple avant-poste commercial, ces locaux incarneront une volonté d’ancrage local, de formation, de recrutement. Dans un pays où la pénurie d’ingénieurs nucléaires devient critique, Framatome veut être un acteur de terrain, aux côtés de Jeumont Electric et Corys, ses filiales déjà implantées.
L’entreprise française vise aussi le marché des SMR indiens, et reste en lice pour les six EPR de Jaitapur. Surtout, elle s’engage sur l’entretien des réacteurs indiens existants, dans une logique de prolongation de durée de vie (LTO).
Une économie en surchauffe électrique
Derrière ces choix industriels, il y a une urgence : l’Inde est devenue en 2023 le pays le plus peuplé du monde, et sa demande électrique explose. Chaque mois, des millions de personnes rejoignent la classe moyenne. Chaque année, des dizaines de villes se connectent. L’Agence internationale de l’énergie prévoit un triplement de la consommation à l’horizon 2050.
Pour suivre cette dynamique, New Delhi veut mêler solaire, hydro, charbon… et nucléaire. Ce dernier ne représente aujourd’hui que 3 % du mix indien, mais l’objectif est de grimper à 9 % d’ici 2047. Cela suppose un triplement de la capacité installée, avec au moins 100 GW en ligne de mire.
L’entreprise NTPC (plus grand producteur d’électricité en Inde) prévoit de consacrer 62 milliards de de dollars pour augmenter de 30 GW sa production d’électricité nucléaire. En partant du principe que le GW est à peu près de 2 milliards de dollars pour ce type d’énergie, on peut raisonnablement penser que le marché total du nucléaire indien pourrait excéder les 200 milliards de dollars d’ici 2047 pour atteindre les objectifs du pays soit 172 milliards d’euros (sans compter les besoins en équipement, la maintenance et les SMRs) !
L’atome, levier de souveraineté indo-pacifique
La dimension géopolitique est omniprésente. Le nucléaire civil indien sert aussi de levier diplomatique. Loin de vouloir dépendre d’un seul fournisseur, l’Inde construit une triangulation : coopération ancienne avec la Russie (Kudankulam), ouverture à la France (Jaitapur), dialogue prudent avec les États-Unis. Chaque projet est pesé en fonction de sa capacité à renforcer l’autonomie du cycle du combustible, à exporter de l’ingénierie vers des pays partenaires (Bangladesh, Ghana), et à affirmer un leadership dans l’Indo-Pacifique.
Framatome le sait. Rosatom aussi. Tous cherchent une place dans cette course à la puissance nucléaire made in India. Et l’Inde, elle, avance à pas mesurés, exigeant des transferts de compétences, des projets concrets, et surtout, une vision commune sur plusieurs décennies.
Récapitulatif du parc nucléaire indien (2025)
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Réacteurs en exploitation | 24 |
| Capacité nucléaire installée | 7 943 MW |
| Réacteurs en construction | 6 (4 768 MW) |
| Réacteurs prévus (pré-projet) | 10 (environ 7 000 MW) |
| Objectif pour 2031 | 22 GW |
| Objectif pour 2047 | 100 GW |
| Part du nucléaire dans l’électricité produite | Environ 3,1 % |
| Part des réacteurs auto-conçus (PHWR) | Environ 65 % |
| Part des réacteurs importés (russe, français, etc.) | Environ 35 % |
| Types de SMR en développement (BARC) | – BSMR-200 (200 MWe) – SMR-55 (55 MWe) – HTGR 5 MWt (production H2) |
Sources :
- Rosatom, “Russia and India discuss potential new nuclear energy projects”, communiqué officiel, 10 novembre 2025.
- Gouvernement indien, ministère de l’Énergie atomique, Parliamentary Statement by Minister Jitendra Singh, août 2025.
- Framatome, Communiqué de presse – Inauguration des bureaux de Navi Mumbai, 17 septembre 2025.
- Agence internationale de l’énergie (AIE), India Energy Outlook 2021 et mises à jour 2023/2025.
- Tata Power, Rapport trimestriel et déclaration du PDG Praveer Sinha, 4 février 2025.
- Business Standard India, “Jindal Nuclear Power Private Limited announces 18 GWe plans”, 2025.
- The Hindu Business Line, “Indian Railways explores nuclear energy for traction needs”, septembre 2025.
- Discours budgétaire de Nirmala Sitharaman, Budget de l’Union indienne 2024-2025, 1er février 2024.
Image : Réacteurs 1 et 2 de la centrale nucléaire de Kudankulam en construction.




Les États Unis ont aussi la maîtrise du thorium. Le réacteur expérimental de 10Mw environ date de 1950, le réacteur commercial au thorium de 264 Mw a été mis en service en 1965. Les Allemands ont conçu un réacteur expérimental au thorium de 10 Mw vers 1979, 1980 (revue la Recherche de 1980 environ).