Nodssum, retour à 5 000 mètres sous la mer pour interroger un héritage enfoui.
Pendant longtemps, l’océan a été perçu comme un espace infini capable d’absorber ce que l’humanité ne savait pas encore gérer. Dans les années d’après-guerre, cette idée a conduit à une décision qui parait de nos jours incensée : immerger des déchets radioactifs au fond de l’Atlantique !
Plus d’un demi-siècle plus tard, l’homme réalise (un peu tard) son erreur et essaye de comprendre. C’est l’objectif de la mission Nodssum : sonder ces abysses, non pour juger le passé, mais pour analyser ce qu’il a réellement laissé derrière lui.
Portée par le CNRS et l’Ifremer, cette campagne scientifique s’est donné pour objectif d’observer, mesurer et documenter l’état des déchets radioactifs immergés entre les années 1960 et 1980, à près de 4 700 mètres de profondeur, à environ 1 000 kilomètres au large de la Bretagne.
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La mission Nodssum veut mesurer l’étendu ce que l’homme a jugé bon d’immerger à 5 000 mètres de profondeur
Entre 1949 et 1982, plus de 200 000 fûts contenant des déchets faiblement radioactifs ont été immergés dans l’Atlantique nord-est par plusieurs pays européens, dont la France. À l’époque, personne ne s’en offusquait outre mesure : a profondeur, la dilution, la distance avec les zones habitées… tout laissait penser que l’océan constituerait une barrière naturelle suffisante.
La Convention de Londres de 1972 a marqué un premier tournant, en encadrant ces pratiques. Puis, en 1993, l’immersion a été définitivement interdite. Des campagnes de surveillance ont bien été menées dans les années 1980 et 1990. Les mesures n’avaient alors montré aucune augmentation mesurable de la radioactivité dans l’environnement marin. Le sujet est progressivement sorti des radars.
Sauf que la science, elle, n’est jamais figée.
Les abysses ne sont pas un désert
Depuis les années 2000, les connaissances sur les fonds océaniques ont profondément évolué. Les abysses ne sont plus considérés comme des zones mortes. Ils abritent des écosystèmes complexes, lents, adaptés à des conditions extrêmes, mais qui recèlent de la vie, aussi fragile soit-elle.
C’est dans ce nouveau contexte que la mission Nodssum a été lancée. Le 16 juin 2025, une quarantaine de chercheurs français et internationaux ont embarqué à bord du L’Atalante, navire emblématique de la flotte océanographique française. Leur terrain d’étude : une zone de 163 kilomètres carrés tapissée de fûts immergés il y a plus de cinquante ans.

Voir sans toucher, cartographier l’invisible
Pour explorer ces profondeurs, impossible d’envoyer des plongeurs. La mission s’appuie sur UlyX, un robot autonome capable de descendre au-delà de 6 000 mètres.
UlyX a balayé méthodiquement le fond marin, cartographiant 3 350 fûts. Cinquante d’entre eux ont été photographiés avec une précision jamais atteinte auparavant. Certains apparaissent intacts. D’autres montrent des signes évidents de corrosion. Plusieurs sont désormais colonisés par la faune abyssale, comme si la vie avait intégré ces objets humains dans son paysage.
Trois plongées ciblées ont permis d’observer en détail une vingtaine de fûts et de collecter plus de 300 échantillons : sédiments, carottes à différentes profondeurs, tissus d’organismes marins.
Comprendre, pas récupérer
L’objectif de Nodssum n’est pas de remonter les déchets. La récupération à ces profondeurs poserait des défis techniques et environnementaux majeurs. La priorité est ailleurs.
Les chercheurs cherchent à répondre à trois questions clés :
- Quel est l’état réel de corrosion des fûts, plus de cinquante ans après leur immersion ?
- Existe-t-il une dispersion mesurable de radionucléides dans les sédiments, l’eau ou les organismes vivants ?
- Quel impact biologique ces déchets ont-ils sur les espèces abyssales qui se sont installées à proximité ?
Les données récoltées en 2025 servent déjà à préparer une seconde campagne prévue en 2026, cette fois avec des prélèvements au contact direct des fûts.
Une mémoire scientifique autant qu’environnementale
La mission Nodssum est aussi un travail de mémoire. Ces fûts racontent une époque où la gestion des déchets nucléaires se faisait avec les outils et les certitudes du moment. Les comprendre aujourd’hui permet d’éviter les raccourcis, les fantasmes, et les peurs mal informées.
C’est également un moyen de transmettre des connaissances fiables au public et aux décideurs, loin des simplifications.

Long de 4,5 m et pesant 2,7 tonnes, il plonge jusqu’à 6 000 mètres avec une autonomie de 48 heures grâce à des batteries lithium-ion de 28 kWh. Équipé de sonars multifaisceaux, sonar SAS, caméra haute résolution avec profileur laser 3D, et capteurs physico-chimiques (oxygène, méthane, pH).
Il cartographie 50 km² en haute résolution et opère en mode stationnaire pour observations précises, complétant Nautile et Victor 6000. Mis en service vers 2022 après qualification, il sert océanographie, géosciences et surveillance écologique des abysses inexplorés (75% des fonds).
Le rôle discret mais central de l’Andra
Si l’Andra ne participe pas directement aux missions en mer, elle joue un rôle clé dans la structuration de l’information. À travers l’Inventaire national des matières et déchets radioactifs, elle centralise les données issues de travaux français et internationaux.
Ces efforts font suite aux engagements pris lors du Grenelle de la Mer en 2009, visant à consolider l’inventaire des décharges sous-marines, à évaluer leur dangerosité et à prioriser les études sur la faune, la flore et les sédiments.
On sait ainsi que la France a immergé plus de 45 000 fûts lors de deux campagnes en 1967 et 1969, représentant environ 14 000 tonnes de déchets, principalement des boues de traitement et du matériel de laboratoire faiblement radioactif, dans le golfe de Gascogne, sous l’égide de l’Agence pour l’énergie nucléaire.
L’Akademik Ioffe et le miroir russe
La France n’est pas la seule à mener l’enquête sur les égarements du passé. À l’autre extrémité du globe, en Nouvelle-Zemble proche de l’Arctique, une mission russe récente est venue rappeler que les océans portent partout les traces des choix nucléaires du XXᵉ siècle. Fin 2025, le navire océanographique Akademik Ioffe a localisé plusieurs sites d’enfouissement radioactifs oubliés en mer de Barents, dont la barge Likhter-4 et le sous-marin expérimental K‑27, immergé avec son combustible nucléaire à bord.
Là aussi, les scientifiques ont travaillé sans effets d’annonce, en cartographiant précisément les épaves, en mesurant la radioactivité au contact des structures et dans les sédiments environnants. Les résultats, contre toute attente, se sont révélés plutôt rassurants : aucune fuite active détectée, des barrières de confinement encore efficaces, et une contamination limitée à la surface des coques.
Comme pour Nodssum, l’enjeu n’était pas de remonter ces objets impossibles à gérer, mais de réduire l’incertitude. Localiser, mesurer, surveiller. Ce parallèle entre Atlantique et Arctique dessine une nouvelle approche mondiale : regarder en face l’héritage immergé du nucléaire, non pour l’effacer, mais pour le comprendre avec les outils scientifiques d’aujourd’hui, avant que le temps ou l’oubli ne décide à notre place.
Sources :
- CNRS, « Déchets radioactifs : une mission scientifique part cartographier les fûts immergés »,
communiqué scientifique présentant les objectifs, les méthodes et les enjeux de la campagne de recherche dédiée à la localisation et à l’évaluation de l’impact environnemental des déchets radioactifs immergés en mer. - Ifremer, « Ulyx – navire de la flotte océanographique française »,
fiche descriptive détaillant les capacités techniques du navire Ulyx, ses moyens d’exploration en grande profondeur et son rôle dans les missions scientifiques de cartographie et d’observation des fonds marins. - Andra, « NODSSUM : plongée à 5 000 m pour mesurer l’impact des déchets immergés »,
article institutionnel expliquant le programme NODSSUM, les outils déployés pour l’étude des déchets radioactifs immergés et les premières données collectées sur leur interaction avec les écosystèmes profonds.




