Grande avancée pour le projet phare du français Orano aux Etats-Unis.
Le 22 mai 2026, le gendarme du nucléaire américain, la Nuclear Regulatory Commission (NRC) a annoncé qu’elle examinerait en moins de douze mois le dossier de licence du Français Orano pour son futur Project IKE, une usine géante d’enrichissement d’uranium prévue à Oak Ridge, dans le Tennessee. Verdict attendu au plus tard le 30 avril 2027.
12 mois, c’est clairement un « passe-droit » en comparaison de la moyenne sur ce genre de projets qui se jouent en général sur plusieurs années, et on sent derrière l’annonce administrative, une petite crispation américaine pour accélérer sur le dossier qui doit lui permettre de s’affranchir du combustible étranger… en particulier russe !
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La Nuclear Regulatory Commission met le turbo pour rendre un avis sur le dossier du site d’enrichissement de combustible nucléaire d’Orano à Oak Ridge
Aux États-Unis, faire passer un dossier d’usine nucléaire devant la NRC est en général un sport d’endurance qui peut se finir en trois ans, parfois plus.
Douze mois pour Project IKE, c’est donc un signal politique fort qui est envoyée par l’administration Trump.
Ce dernier a signé en effet le 23 mai 2025 un décret baptisé Executive Order 14300, qui demande à la NRC une refonte de fond en comble. Des délais désormais fixes, une réorganisation, une révision complète des règlements, et la consigne explicite de ne plus « restreindre indûment les bénéfices de l’énergie nucléaire ». Le chairman de l’agence Ho Nieh a parlé lui-même de « la refonte la plus complète du système de régulation nucléaire américain depuis près de cinquante ans ».
Pour comprendre l’inertie administrative de la première puissance mondiale (qui n’a rien à envier à celle de l’UE), imaginez qu’entre 1954 et 1978, les États-Unis ont autorisé la construction de 133 réacteurs nucléaires ; depuis 1978, seulement deux !
Project IKE est l’un des premiers gros dossiers à bénéficier de cette nouvelle culture. Orano a déposé son rapport environnemental en février 2026, son dossier technique en mars. Trois mois plus tard, la NRC accepte formellement et démarre l’examen. La NRC précise qu’elle s’appuiera sur un précédent dossier Orano (un projet baptisé Eagle Rock dans l’Idaho, autorisé en 2011 puis abandonné en 2018) pour éviter de tout recommencer. Concrètement, Orano a fourni un document qui compare ligne par ligne les deux projets. De quoi gagner plusieurs mois d’analyses !
Un pari à 5 milliards de dollars sur des terres historiques
Pour le IKE, on parle tout de même d’un investissement total de 5 milliards de dollars (4,3 milliards d’euros), dont 900 millions (775 M€) déjà accordés en janvier 2026 par le Department of Energy américain. L’usine sera construite sur un terrain de 252 hectares (l’équivalent de 350 terrains de football) appartenant au DOE, à Oak Ridge dans le comté de Roane.
Oak Ridge ne devrait pas parler au plus grand nombre et pourtant c’est tout simplement l’endroit où, pendant la Seconde Guerre mondiale, l’uranium 235 a été enrichi pour la première fois à grande échelle dans l’histoire de l’humanité pour un tout petit projet… Le projet Manhattan (à l’origine des premières bombes nucléaires).
Quatre-vingts ans plus tard, le terrain redevient stratégique mais cette fois, pour des raisons strictement civiles : alimenter les centrales américaines en combustible.
Le nom du projet n’a pas non plus été choisi au hasard. IKE, c’est le surnom de Dwight Eisenhower, l’ancien président américain qui a prononcé en 1953 le célèbre discours « Atoms for Peace » aux Nations Unies, lançant l’utilisation civile de l’énergie atomique. Difficile de trouver clin d’œil plus appuyé.
Sur le plan local, le projet promet plus de 1 000 emplois de chantier et 300 postes permanents qualifiés une fois l’usine en service. Le démarrage de production est espéré pour le début des années 2030, soit cinq à six ans après le lancement effectif de la construction. Le Tennessee y voit l’un des plus gros investissements industriels jamais annoncés sur son sol.
Le sujet dont les Américains parlent peu : ils dépendent encore de la Russie
Selon l’Energy Information Administration américaine, 27 % de l’uranium enrichi acheté par les opérateurs américains en 2023 venait de Russie. Plus que tout autre fournisseur étranger. En 2022, c’était même 35 %. Au total, environ un milliard de dollars par an sont partis sur cette période vers Rosatom, l’agence nucléaire d’État russe.
L’invasion de l’Ukraine en février 2022 a brutalement révélé l’absurde de la situation. Washington armait Kiev d’une main tout en finançant l’industrie nucléaire russe de l’autre. Il a quand même fallu attendre mai 2024 pour que le Congrès adopte le Prohibiting Russian Uranium Imports Act, qui interdit les importations d’uranium russe. La loi est entrée en vigueur en août 2024, mais avec une période transitoire : des dérogations restent possibles jusqu’au 1er janvier 2028. Passé cette date butoir, plus une once de combustible russe ne pourra légalement entrer sur le sol américain.
C’est tout l’enjeu. À elle seule, l’usine Project IKE devrait être capable de remplacer l’intégralité de l’uranium enrichi que les États-Unis importent actuellement de Russie, selon les estimations d’Orano.

Un paysage industriel américain rabougri par quarante ans d’oubli
L’industrie américaine de l’enrichissement a quasiment disparu depuis les années 1980. Les Américains avaient pourtant été pionniers, avec d’énormes usines à diffusion gazeuse (Paducah, Portsmouth, Oak Ridge) mais à la fin de la Guerre froide, ces installations sont devenues trop chères et obsolètes face aux centrifugeuses européennes et russes. Paducah, dernière grande usine américaine, a fermé ses portes en 2013.
Plusieurs projets sont enfin en marche :
| Acteur | Site | Statut en 2026 | Technologie |
|---|---|---|---|
| Urenco USA | Eunice (Nouveau-Mexique) | Seule usine commerciale active. Extension +700 000 UTS/an d’ici 2027 | Centrifugation européenne |
| Centrus Energy | Piketon (Ohio) | Seul producteur HALEU américain (>920 kg livrés). Expansion multi-milliards en cours | Centrifugation américaine |
| Orano USA | Oak Ridge (Tennessee) | Project IKE en revue NRC. Démarrage visé début 2030s | Centrifugation ETC franco-européenne |
| General Matter | À déterminer | Lauréat d’un contrat HALEU du DOE en 2024 | Centrifugation |
| Paducah | Kentucky | Fermé en 2013, devenu site de stockage | Diffusion gazeuse (historique) |
| Portsmouth | Ohio | Fermé dans les années 1990, en reconversion | Diffusion gazeuse (historique) |
À l’échelle mondiale, le marché reste écrasé par Rosatom, qui contrôle environ 44 % des capacités d’enrichissement. Orano détient 12 % via son site historique du Tricastin, et l’européen Urenco autour de 30 %.
La planète Orano, du Tricastin au Tennessee
Pour Orano, exporter sa technologie aux États-Unis est l’aboutissement d’une trajectoire patiente. La société est l’héritière de la Cogema (créée en 1976), devenue AREVA en 2001, puis Orano en 2018 après le démembrement d’AREVA. Elle emploie aujourd’hui environ 16 500 personnes dans le monde pour un chiffre d’affaires de 5 milliards d’euros, et fournit de l’uranium enrichi à des réacteurs dans plus de 30 pays.

Son joyau, c’est l’usine Georges Besse 2 au Tricastin, à la frontière de la Drôme et du Vaucluse. Elle produit 7,5 millions d’unités de travail de séparation (UTS) par an, ce qui en fait la plus grande usine d’enrichissement d’Europe. Orano a lancé en octobre 2024 une extension à 1,7 milliard d’euros pour porter sa capacité à plus de 10 millions d’UTS d’ici 2030 (la Banque européenne d’investissemen a d’ailleurs apporté 400 millions au financement). De quoi alimenter, selon Orano, l’équivalent de 120 millions de foyers en électricité décarbonée.
Le défi américain est d’une autre nature. Project IKE devra respecter des contraintes de sûreté, de non-prolifération et de performance industrielle parmi les plus exigeantes du monde, sous la double surveillance du DOE et de la NRC.
Le jour où l’usine d’Oak Ridge montera en puissance, au début de la prochaine décennie, ce sera donc autant une victoire pour le Tennessee et la doctrine énergétique de Donald Trump qu’une consécration pour un savoir-faire patiemment construit dans la vallée du Rhône.
Paris et Washington n’ont pas toujours été sur la même longueur d’onde ces dernières années mais sur l’uranium enrichi, ils marchent désormais main dans la main.
Sources :
- NRC, Acceptance Review of the Orano Enrichment USA Application for Project IKE (mai 2026)
https://www.nrc.gov/docs/ML2613/ML26134A324.pdf
Document officiel de la Nuclear Regulatory Commission précisant le cadre et le calendrier de la revue. - Orano, Orano obtains 900 million dollars of funding from the US Department of Energy (5 janvier 2026)
https://www.orano.group/en/news/news-group/2026/january/orano-obtains-900-million-dollars-of-funding-from-the-us-department-of-energy-to-develop-new-uranium-enrichment-capacity-on-us-soil
Communiqué officiel d’Orano sur l’attribution du soutien public américain. - Federal Register, Executive Order 14300 — Ordering the Reform of the Nuclear Regulatory Commission (23 mai 2025)
https://www.federalregister.gov/public-inspection/2025-09798/nuclear-regulatory-commission-reform-efforts-eo-14300
Texte officiel du décret Trump réorganisant la NRC et accélérant les processus de licence. - U.S. Energy Information Administration (EIA),
Uranium Marketing Annual Report
https://www.eia.gov/uranium/marketing/
Données officielles sur la provenance de l’uranium enrichi consommé par les réacteurs américains. - SFEN, Orano lance l’extension de l’usine d’enrichissement Georges Besse II (14 octobre 2024)
Orano lance l’extension de l’usine d’enrichissement Georges Besse II
Présentation de l’extension du site du Tricastin et contexte du marché mondial de l’enrichissement.




