Nos voisins d’outre-Rhin viennent d’annoncer les résultats d’une campagne de forages ambitieuse en Rhénanie.
Le 10 juillet 2026, l’institut Fraunhofer IEG (Institut pour les infrastructures énergétiques et les géotechnologies) a rendu publics les premiers résultats d’une campagne de forages exploratoires menée près de Weisweiler, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, au cœur de l’ancien bassin charbonnier allemand.
Deux forages de 100 mètres et 500 mètres ont permis de cartographier finement le sous-sol de la région et de confirmer la présence de ressources géothermiques potentiellement exploitables. Prochaine étape : creuser jusqu’à 3 000 mètres pour aller chercher les nappes calcaires profondes.
Un projet qui s’inscrit dans un mouvement européen plus large sur cette énergie discrète mais prometteuse, où plusieurs pays du continent avancent leurs pions… avec la France en pole position !
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L’Allemagne creuse à 500 mètres sous son ancien bassin charbonnier pour se lancer dans la géothermie profonde
À Weisweiler, la reconversion post-charbon prend forme
Direction Weisweiler, une petite ville allemande à trente kilomètres à l’ouest de Cologne. Elle abrite l’une des dernières grandes centrales à lignite (charbon brun) du pays, exploitée par le géant énergétique RWE Power AG mais le couperet est tombé : la centrale doit fermer d’ici 2029, tout comme la mine à ciel ouvert d’Inden qui l’alimente en combustible depuis des décennies. Depuis cette annonce, les autorités locales et les industriels de la région se creusent la tête pour trouver des alternatives capables de maintenir les réseaux de chauffage urbain qui alimentent des dizaines de milliers de foyers.
D’où l’idée de Fraunhofer IEG qui a monté un projet avec RWE Power AG et plusieurs universités allemandes pour explorer ce qui se cache sous ce sol si longtemps voué au charbon.
Deux forages ont été creusés, baptisés EB1 et EB2, à 100 et 500 mètres de profondeur. Ce sont les premiers forages géothermiques dédiés dans la région depuis 2004 et ils vont servir de points de référence pour toute la vallée du Rhin inférieur. Chaque puits a été équipé de câbles à fibre optique qui mesurent la température en continu sur toute la longueur du forage, plus des systèmes de surveillance sismique capables de détecter à la fois les micro-séismes naturels et les vibrations liées à l’activité humaine.
Les scientifiques y ont aussi prélevé des échantillons de roche et sorti l’artillerie lourde en analyses géophysiques pour comprendre en détail la structure du sous-sol.
Un sous-sol de 300 millions d’années à décrypter
Les premiers résultats sont encourageants.
Sous les couches supérieures de sédiments jeunes, à environ 70 mètres seulement, on tombe déjà sur des formations rocheuses vieilles de 300 millions d’années. Un vrai voyage dans le temps géologique : alternances de grès, siltites, argilites et veines de charbon typiques du bassin carbonifère.
La mauvaise nouvelle est que sur les 500 premiers mètres, les grès identifiés sont trop denses et imperméables pour permettre une exploitation géothermique directe. Ils forment plutôt des barrières naturelles entre les couches.
La bonne nouvelle en revanche est que les chercheurs s’attendent à trouver des calcaires perméables aux alentours de 1 300 mètres, ces fameuses formations qui laissent circuler l’eau d’un puits à l’autre et permettent de concevoir un doublet géothermique classique.
Reste à le prouver. La prochaine phase du projet va donc consister à réaliser des campagnes de sismique 3D poussées, puis à forer jusqu’à 3 000 mètres pour confirmer la présence de réservoirs capables d’alimenter des réseaux de chauffage urbain à l’échelle industrielle. Clea permettrait d’attirer des investissements privés et rendre la reconversion post-charbon économiquement viable. Le tout s’inscrit dans un effort national allemand assez ambitieux, avec une cible fédérale de 10 térawattheures par an de chaleur géothermique d’ici 2030.
À noter que l’Allemagne dispose déjà d’une trentaine de projets géothermiques en service, principalement concentrés dans la molasse bavaroise autour de Munich (l’une des régions les plus favorables du pays) et dans la vallée du Rhin supérieur. Le projet Weisweiler ouvre donc une nouvelle géographie industrielle : celle de la Rhénanie post-charbonnière, qui pourrait devenir un pôle majeur de la géothermie allemande dans les prochaines années, en s’appuyant sur les infrastructures existantes de RWE et les réseaux de chaleur déjà installés autour des centrales.
La géothermie, cette énergie oubliée sous nos pieds
La géothermie, c’est tout simplement l’exploitation de la chaleur naturelle de la Terre. Plus on descend, plus il fait chaud : environ 30 °C par kilomètre en moyenne dans la croûte terrestre. Dans certaines régions bénies comme l’Alsace, l’Islande ou la plaine bavaroise, ce gradient peut même grimper à 100 °C par kilomètre. On distingue quatre grandes catégories.
- La géothermie de surface (moins de 200 mètres de profondeur) capte la chaleur avec des sondes verticales ou horizontales et une pompe à chaleur, pour chauffer une maison individuelle. Ce système n’est pas nouveau, on le voit se répandre depuis les années 2000 dans les jardins pavillonnaires. La France en compte environ 200 000 chez les particuliers, l’Allemagne à peu près autant.
- La géothermie de moyenne profondeur (200 à 1 000 mètres) capte des nappes tièdes (30 à 90 °C) pour alimenter des réseaux de chaleur urbains.
- La géothermie profonde (1 000 à 3 000 mètres, jusqu’à 200 °C) exploite les nappes chaudes des grands bassins sédimentaires. Le principe : creuser un « doublet », c’est-à-dire un puits qui pompe l’eau chaude vers la surface et un autre qui réinjecte l’eau refroidie dans le même aquifère pour maintenir la pression.
- La géothermie très profonde de type EGS (Enhanced Geothermal System, en français : système géothermique stimulé) va chercher la chaleur dans les roches cristallines fracturées à 4 000-5 000 mètres, où les températures dépassent les 150 °C. On y stimule la circulation de l’eau en injectant de l’eau sous pression pour ouvrir les fractures naturelles. La technologie la plus complexe, la plus prometteuse pour produire de l’électricité, et un domaine où l’Europe a été pionnière.
Comment se positionne la France ?
La France s’est mise à exploiter industriellement la géothermie profonde dans les années 1980, en pleine gueule de bois post-choc pétrolier. Depuis, elle cultive discrètement une expertise reconnue à l’échelle mondiale.
Voici un rapide tour d’horizon pour situer les deux pays :
| Critère | France | Allemagne |
|---|---|---|
| Premier grand programme EGS | Soultz-sous-Forêts, lancé en 1987 (39 ans d’expérience) | Initiatives récentes en Bavière et Rhénanie |
| Nombre de réseaux de chaleur géothermiques | Plus de 60 (dont ~50 en Île-de-France) | Une trentaine (majoritairement en Bavière) |
| Position européenne en géothermie profonde | Île-de-France = 1ère région d’Europe | Bavière = 3e ou 4e région d’Europe |
| Centrale électrogène géothermique | Soultz-sous-Forêts (1,65 MW depuis 2008) + Rittershoffen | Plusieurs unités en Bavière (Insheim, Landau, Sauerlach) |
| Organisme public de référence | BRGM (depuis 1959), leader européen | Fraunhofer IEG (institution récente) |
| Plan d’action national récent | Plan géothermie février 2023 + 7 mesures juin 2025 | Programme fédéral Erdwärme 2022 |
| Objectif horizon 2030 | +40 % de projets profonds, ~10 TWh/an | 10 TWh/an de chaleur géothermique |
| Bassins géothermiques principaux | Bassin parisien, Aquitain, Fossé rhénan, Sud-Est, Limagne | Molasse bavaroise, Fossé rhénan, Nord-Rhénanie (nouveau) |
| Coopération franco-allemande notable | L’électricien allemand EnBW copropriétaire de Soultz depuis 2016 | Bénéficie de l’expertise BRGM sur les modélisations |
Soultz-sous-Forêts, le laboratoire mondial où Français et Allemands travaillent ensemble
Direction l’Alsace du Nord, à cinquante kilomètres au nord de Strasbourg. Là, dans une petite commune bas-rhinoise de 3 000 habitants, se trouve l’un des sites géothermiques les plus étudiés de la planète.
Le projet Soultz-sous-Forêts a démarré en 1987, à l’initiative d’un consortium européen coordonné par le BRGM, pour explorer une piste qui semblait alors très hasardeuse : la géothermie profonde des roches fracturées, qu’on appelle aujourd’hui EGS. Pendant plus de vingt-cinq ans, des scientifiques et ingénieurs français, allemands, italiens et suisses y ont creusé quatre puits jusqu’à 5 000 mètres de profondeur. Ils ont fini par découvrir un réservoir naturel de granite fracturé où l’eau atteint 165 °C. En 2008, une première centrale pilote de 1,65 mégawatt électrique a été mise en service. En 2016, elle a basculé en exploitation industrielle, sous la direction d’un groupement d’intérêt économique européen qui réunit Électricité de Strasbourg (filiale d’EDF) et l’électricien allemand EnBW. La coopération franco-allemande est donc solidement ancrée sur ce sujet, et ce n’est pas près de s’arrêter.
À quelques kilomètres de là, à Rittershoffen, une deuxième centrale géothermique industrielle a été mise en service en 2016. Elle capte l’eau à 170 °C et alimente une amidonnerie Roquette via un réseau de chaleur de 15 kilomètres. La preuve que la géothermie ne sert pas qu’à chauffer des logements : elle peut aussi faire tourner l’industrie lourde. D’autres projets sont en cours d’étude dans la région, avec un bonus surprenant : l’eau géothermale profonde du Fossé rhénan contient des concentrations exceptionnelles de lithium, potentiellement utilisable pour la fabrication de batteries électriques. Un vrai jackpot stratégique qui pourrait bien intéresser les Français comme les Allemands.

L’Île-de-France, la plus grande concentration géothermique européenne
L’autre pépite tricolore, c’est le Bassin parisien. Sous le sol francilien dort un immense aquifère naturel appelé la nappe du Dogger, situé entre 1 500 et 2 000 mètres de profondeur. Une eau à 55-85 °C, idéale pour alimenter les grands réseaux de chauffage urbain des logements collectifs. Les premières opérations datent des années 1980, avec un coup de frein dans les années 1990 puis un vrai renouveau depuis 2007. Aujourd’hui, l’Île-de-France compte plus de 50 réseaux de chaleur géothermiques, ce qui en fait la première région d’Europe sur ce type d’installations. La liste des villes concernées est longue : Créteil, Alfortville, Cachan, Vitry-sur-Seine, Melun, Meaux, Chelles, Bagneux, Champigny… Au total, on parle d’environ 250 000 équivalents-logements alimentés par géothermie francilienne !
Pour aller plus loin, la région a lancé en 2023 le programme Géoscan Île-de-France avec le BRGM et l’ADEME, budget de 3,5 millions d’euros. Des camions vibreurs sillonnent le sud et l’ouest de la région pour cartographier le sous-sol avec des méthodes sismiques héritées de l’exploration pétrolière. L’objectif : identifier les zones où de nouveaux doublets géothermiques pourraient être installés, en s’attaquant aux territoires encore mal connus. Les résultats finaux tomberont courant 2026.
La France peut-elle capitaliser sur son avance ?
La géothermie est probablement l’une des grandes énergies oubliées de la transition énergétique française. Éclipsée par le solaire, l’éolien et le grand débat sur le nucléaire, elle est peu médiatisée, quasi absente des campagnes présidentielles… et pourtant, elle coche toutes les cases : bas-carbone (émissions divisées par 10 par rapport au gaz), pilotable (disponible 24 h/24 quelles que soient les conditions météo), locale (pas d’importation, pas de dépendance géopolitique), silencieuse et peu visible. Elle est particulièrement bien adaptée à la chaleur, qui pèse pour 50 % de la consommation énergétique française mais reste produite à 73 % par des énergies fossiles. Il y a de la marge.
Le gouvernement français a présenté en février 2023 un plan d’action géothermie assorti d’un objectif limpide : +40 % de projets de géothermie profonde d’ici 2030. Sept mesures d’accélération sont venues compléter le dispositif en juin 2025 : simplification des démarches administratives, éligibilité des bâtiments neufs au Fonds Chaleur de l’ADEME, appels à manifestation d’intérêt pour cartographier les zones mal explorées, et surtout renforcement du fonds de garantie qui couvre le risque géologique. Ce dernier point n’est pas anodin : le grand ennemi de la géothermie profonde, ce n’est pas la technique, c’est le portefeuille. Quand on creuse à 3 000 mètres, un forage raté coûte plusieurs millions d’euros. Sans un fonds public qui absorbe une partie du risque, aucune banque ne suit.
Selon le BRGM, la France pourrait produire 90 térawattheures par an de géothermie de surface et 10 térawattheures supplémentaires en géothermie profonde d’ici vingt ans. Aujourd’hui, cette énergie ne représente que 1 % de la chaleur produite dans le pays. La marge de progression est considérable.
La question n’est donc pas « la France a-t-elle une carte à jouer ? » (la réponse est oui) mais bien « saura-t-elle la jouer avant que les autres accélèrent ? ». L’Allemagne creuse à Weisweiler et pose ses jalons méthodiquement. Les Pays-Bas et le Danemark accélèrent leurs propres programmes. L’Islande reste la référence mondiale, bien sûr. L’Italie exploite depuis 1904 le site de Larderello en Toscane, berceau historique de la géothermie électrique. Et les Américains investissent des milliards dans les nouveaux EGS avec des techniques de fracturation dérivées de leurs schistes, portées par des pépites comme Fervo Energy dans l’Utah. La compétition monte partout.
Reste donc à espérer que la France prenne la mesure de son avance et transforme son expertise en véritable filière industrielle exportable. Plutôt que de laisser filer l’opportunité comme elle l’a fait avec l’éolien (parti au Danemark) ou le photovoltaïque (parti en Chine). Les ingrédients sont là : le BRGM a le savoir-faire scientifique, Électricité de Strasbourg a le retour d’expérience industriel, les grands industriels français (Engie, EDF, Storengy, Fonroche) ont la capacité de déploiement.
La France a un temps d’avance à faire fructifier. À elle de jouer !
Sources :
- Fraunhofer IEG, Field Scale Laboratory for Geothermal Energy Rhineland (consulté en juillet 2026)
https://www.ieg.fraunhofer.de/en/references/laboratory-geothermal-energy-rhineland.html
Programme de recherche dédié à la géothermie profonde en Rhénanie, cadre du projet de forages exploratoires près de Weisweiler. - BRGM, Coup d’accélérateur pour la production de chaleur par géothermies (novembre 2025)
https://www.brgm.fr/fr/actualite/article/coup-accelerateur-production-chaleur-geothermies
Chiffres clés de la géothermie française : 50 réseaux en Île-de-France, 1 % du mix chaleur actuel, potentiel 90 + 10 TWh/an. - Ministère de l’Économie, Géothermie : sept mesures pour accélérer le développement d’une énergie renouvelable et locale (juin 2025)
https://www.economie.gouv.fr/actualites/geothermie-sept-mesures-pour-accelerer-le-developpement-dune-energie-renouvelable-et
Plan d’action gouvernemental présenté aux Journées de la géothermie 2025. - Geothermies.fr, La centrale géothermique de Soultz-Sous-Forêts (Bas-Rhin)
https://www.geothermies.fr/outils/operations/la-centrale-geothermique-de-soultz-sous-foret-bas-rhin
Fiche technique complète du site de Soultz : 1,65 MW, 165 °C, forages 5 000 m, exploitation 2008 puis reprise industrielle 2016 avec EnBW.
Image de mise en avant : © Fraunhofer IEG/Jagert
Le forage extrait des données du sous-sol (Bochum Dannenbaum).




