Cette voie controversée pour la fusion nucléaire connaît un regain de popularité : la fusion en milieu solide.
C’est une technologie que tous les fans de S-F (comme votre auteur du jour) connaissent bien : la fusion froide ou à basse température (inférieure à 2000 °C). Elle a d’ailleurs toujours la cote en 2026 puisqu’on l’a encore vue cette année au centre de la série Fallout.
Dismofusion, une start-up à Toulouse, est récemment sortie de l’ombre à ce sujet pour annoncer des résultats expérimentaux qu’elle juge décisifs pour la maîtrise de cette technologie et également pour lancer une bouteille à la mer en direction des hautes sphères de la recherche française : attention à ne pas laisser les États-Unis être les seuls à investir dans ce domaine, certes très polémique, mais qui pourrait aussi s’avérer stratégique d’ici quelques années !
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Dismofusion, la PME toulousaine qui se lance dans la fusion nucléaire en milieu solide
Une PME toulousaine qui a travaillé une dizaine d’années en autofinancement
L’histoire de Dismofusion remonte à 2025 mais son créateur, le Dr Morou Boukari, travaille lui depuis plus de dix ans sur ce qu’on appelle aujourd’hui la fusion nucléaire en milieu solide.
Une annonce officielle de la DARPA (agence du département de la Défense des États-Unis chargée de la recherche et développement des nouvelles technologies destinées à un usage militaire) fin décembre 2025 a poussé le physicien à formaliser ses recherches tout en avertissant l’opinion publique.
« Les applications de cette technologie sont tellement nombreuses que les Américains y voient une question de souveraineté nationale. Nous ne devons pas les laisser emprunter cette voie seuls », confiait ainsi Morou Boukari à L’Usine Nouvelle en avril 2026.
Les trois grandes voies de la fusion : où se situe Dismofusion ?
Petit détour pédagogique. Pour réussir une réaction de fusion nucléaire (provoquer la rencontre de deux noyaux atomiques légers pour en former un plus lourd, en libérant beaucoup d’énergie), il faut vaincre ce qu’on appelle la barrière de Coulomb. C’est la répulsion électrique naturelle entre noyaux chargés positivement. Pour la franchir, il faut un environnement extrême.
Trois grandes voies se distinguent aujourd’hui à travers le monde :
| Voie | Principe | Acteurs principaux |
|---|---|---|
| Confinement magnétique | Aimants supraconducteurs géants qui contiennent un plasma chauffé à plus de 100 millions de degrés | ITER (Cadarache), Commonwealth Fusion Systems (USA), nT-Tao (Israël), Tokamak Energy (UK) |
| Confinement inertiel | Lasers ultra-puissants qui compriment instantanément des billes d’hydrogène solide | National Ignition Facility (Livermore, USA), Marvel Fusion (Allemagne) |
| Fusion en milieu solide | Réactions de fusion provoquées au sein d’un matériau métallique chargé en deutérium, hydrogène ou d’autres éléments non radioactifs | Dismofusion (France), NASA Glenn Research Center (USA), programme DARPA MARRS |
Les deux premières voies sont aujourd’hui largement reconnues et financées par les grandes puissances. ITER, le tokamak géant en construction en Provence, devrait mobiliser au total plus de 22 milliards d’euros (jusqu’à 30 milliards selon certaines estimations) et trente-cinq pays. NIF, l’installation laser californienne, a franchi en décembre 2022 le seuil de l’allumage.
La troisième voie, elle, prolonge en réalité les premières expériences de fusion nucléaire menées par Ernest Rutherford dès 1934. Elle est même déjà utilisée depuis plusieurs décennies dans des applications industrielles (analyse de minerais sur convoyeurs, prospection pétrolière) et de sécurité (inspection des marchandises dans les ports et aéroports), sous forme de générateurs de neutrons compacts. Reste que pour la production d’énergie, cette voie est restée longtemps marginale, voire… suspecte.
Pour comprendre pourquoi, il faut faire un détour historique nécessaire.
Le poids historique et l’amalgame : l’affaire Pons-Fleischmann de 1989
L’idée d’obtenir des réactions de fusion à des températures modérées au sein de matériaux métalliques n’est pas nouvelle. Elle date même d’avant 1930. La fusion nucléaire a été démontrée pour la première fois sur Terre en 1934 par le physicien néo-zélandais Ernest Rutherford, en bombardant une cible solide avec un faisceau de particules produites par un accélérateur artisanal fait de tubes de verre et de condensateurs. Cette technique donnait des rendements très faibles. Dans les années 1950, des chercheurs soviétiques ont ensuite proposé les Tokamaks, une approche par confinement magnétique de plasma, pour dépasser les limites des accélérateurs et espérer un gain énergétique net.
En mars 1989, deux chimistes, le Britannique Martin Fleischmann et l’Américain Stanley Pons, en utilisant l’électrolyse et non le principe de fusion nucléaire de Rutherford, annoncent dans une conférence de presse retentissante avoir obtenu de la « fusion froide » dans une cellule d’électrolyse contenant du palladium chargé en deutérium. L’annonce fait le tour du monde en quelques jours. Incroyable… sauf que personne n’arrive à reproduire l’expérience. Les vérifications indépendantes échouent. Les comités de lecture des grandes revues scientifiques se ferment. La communauté physique mondiale conclut que les résultats étaient au mieux une erreur de mesure, au pire une fraude. L’affaire devient un repoussoir. Pendant les trente années qui suivent, les recherches dans ce domaine, rebaptisées LENR (Low Energy Nuclear Reactions) pour se distancier du terme stigmatisant, restent ultra-marginales et financées au mieux par quelques mécènes privés.
La DARPA elle-même reconnaît ce passif dans son appel à propositions de fin 2025 : « Des décennies d’effets d’annonce et de mesures erronées ont produit un scepticisme sur le potentiel à court terme d’obtenir de la fusion à basses températures (par exemple, le fiasco de la fusion froide en 1989). »
Il faut toutefois modérer le scepticisme ambiant puisque depuis 2020, plusieurs équipes utilisant le principe de fusion nucléaire par accélération de particules (dans la lignée de Rutherford) ont publié des résultats encourageants dans des conditions désormais reproductibles. En août 2020, la NASA Glenn Research Center a publié un article dans Physical Review C démontrant des réactions de fusion deutérium-deutérium dans des cristaux de titane et d’erbium « chargés » en deutérium, sous bombardement gamma. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui la Lattice Confinement Fusion (LCF).
En août 2025, une équipe internationale a publié dans Nature (la référence scientifique absolue dans le monde) un article suggérant des taux de fusion deutérium pouvant atteindre jusqu’à 10¹⁸ fois supérieurs aux prédictions des modèles classiques, par chargement électrochimique dans une cible métallique. Soit un milliard de milliards de fois plus de réactions que ce qui était attendu.
Ce sont ces nouveaux résultats qui ont poussé la DARPA à lancer en décembre 2025 son programme MARRS (Mechanisms for Amplification of fusion Reaction Rates in Solids). 36 mois, deux phases de 18 mois, avec des objectifs quantitatifs précis : 100 réactions de fusion par seconde et par gramme au bout d’un an, 1 000 au bout de 16 mois, et 1 000 000 d’ici la fin du programme. La DARPA, comme toute institution américaine qui se respecte, est prête à mettre le paquet avec des millions de dollars engagés.
La phase de candidatures s’est clôturée le 12 mars 2026, et les premiers contrats devraient être attribués courant 2026.
Comment fonctionne le procédé Dismofusion ?
Maintenant que le décor est planté, voyons ce que propose précisément Dismofusion. Sa différenciation par rapport à la NASA et aux autres équipes mondiales tient en plusieurs points. D’abord, le matériau de départ. Là où la NASA utilise des cristaux purs de titane ou d’erbium chargés en deutérium, Dismofusion choisit délibérément un alliage métallique industriel ordonné, en l’occurrence de l’acier inoxydable de type Inox 316L (un alliage très courant utilisé en chirurgie, dans l’industrie chimique et alimentaire).
L’idée centrale est ensuite de désorganiser volontairement ce matériau ordonné en le bombardant non pas avec un faisceau mono-énergétique (une seule énergie de particule, comme un laser ou un canon à électrons calibré), mais avec ce que Dismofusion appelle des faisceaux polyénergétiques : un mélange de particules de natures et d’énergies variées, générés grâce à un accélérateur de particules à haut rendement développé spécialement par l’entreprise. Objectif : créer un matériau chaotique hors équilibre. Cette perturbation est censée créer ce qu’on appelle des « hotspots », des cavités microscopiques dans le matériau où des conditions extrêmes se concentrent ponctuellement.
Selon les déclarations de Dismofusion, il ne s’agit pas de fusion froide. Même si globalement la température du matériau cible dans son ensemble reste inférieure à 2000 °C, à l’intérieur de ces hotspots, les conditions atteignent des températures de plusieurs millions de degrés Celsius, des pressions de plusieurs centaines de gigapascals (soit des millions de bars), sur des échelles spatiales de l’ordre du femtomètre (un millionième de milliardième de mètre) et pendant des durées extrêmement brèves. C’est suffisant, en théorie, pour qu’un mécanisme appelé écrantage électronique (en anglais : electron screening) entre en jeu. Dans certains environnements métalliques, les électrons libres peuvent en effet « masquer » la répulsion naturelle entre noyaux atomiques et permettre à des réactions de fusion de se produire à des énergies plus basses qu’attendu. Ce mécanisme est validé physiquement et fait justement partie des pistes officielles explorées par le programme DARPA MARRS.

La signature observée par Dismofusion ? Des transmutations atomiques dans la masse du matériau. C’est-à-dire que les analyses post-expérience par microscopie électronique à balayage (MEB-EDX) et spectrométrie d’émission atomique (ICP-AES) montrent l’apparition d’éléments chimiques qui n’étaient pas présents dans le matériau de départ. Concrètement, dans certaines zones de hotspots, on retrouve du titane à des concentrations supérieures à 60 %, et de l’aluminium entre 40 et 80 %, alors que l’Inox 316L ne contient ni titane ni aluminium. Globalement, sur l’ensemble de la surface des échantillons, on observe 4,6 % de titane apparu après expérience. Pour Dismofusion, c’est la preuve expérimentale tangible (d’autres signatures sont également mesurées en parallèle) que des réactions nucléaires ont bien eu lieu. « Tout au long du processus, le solide réagit violemment : les liaisons vibrent, les atomes s’entrechoquent et certains peuvent même transmuter, si bien qu’à la fin, on obtient un nouveau matériau à forte valeur ajoutée. L’inox, par exemple, devient magnétique et résistant à l’acide et à l’eau régale », explique Morou Boukari.
Petit bémol important à noter : à la date où nous écrivons cet article, les résultats de Dismofusion n’ont pas encore été publiés dans une revue scientifique à comité de lecture. L’entreprise a fait le choix de protéger d’abord sa technologie et ses résultats en déposant une dizaine de brevets dans le monde, et souhaite faire la démonstration de son micro-réacteur en conditions réelles plutôt que de passer par la voie académique classique. C’est un pari stratégique : la protection industrielle a ses mérites, mais la validation par les pairs reste l’étape reine pour convaincre la communauté physique. Sans revue par les pairs, l’observation reste un constat interne, soutenu par des laboratoires d’analyse publics et privés que l’entreprise dit avoir mandatés, mais qui n’ont pas eux non plus rendu publics leurs travaux.
Ce sera le prochain défi à relever pour Dismofusion si l’entreprise souhaite un jour se frotter aux Américains sur le sujet. Rendez-vous d’ici deux à trois ans pour le verdict scientifique. D’ici là, surveillez bien Toulouse.
Sources :
- L’Usine Nouvelle, Dismofusion, la start-up toulousaine qui entre dans la course à la fusion nucléaire en milieu solide (24 avril 2026)
https://www.usinenouvelle.com/industrie-technologie/energie-environnement/dismofusion-la-start-up-toulousaine-qui-entre-dans-la-course-a-la-fusion-nucleaire-en-milieu-solide.355DPPNFEZE23OBXYEHBQWPKPQ.html
Article de référence sur la sortie publique de Dismofusion, citations de Morou Boukari, et mise en contexte du programme DARPA MARRS. - EPGE — École de Pensée sur la Guerre Économique, Fusion nucléaire : une troisième voie possible (1er février 2026)
https://www.epge.fr/fusion-nucleaire-une-troisieme-voie-possible/
Analyse géopolitique d’Alexandre Marciel (ex-adjoint au maire de Toulouse, expert en métaux stratégiques) sur la fusion en milieu solide et le positionnement français. - DARPA, MARRS — Mechanisms for Amplification of fusion Reaction Rates in Solids
https://www.darpa.mil/research/programs/marrs-mechanisms-amplification-fusion-reaction-rates-solids
Page officielle du programme DARPA MARRS, avec description des objectifs, du calendrier et des mécanismes physiques explorés. - NASA Glenn Research Center, Lattice Confinement Fusion
https://www.nasa.gov/glenn/glenn-expertise-space-exploration/lattice-confinement-fusion/
Présentation officielle de la NASA sur la Lattice Confinement Fusion, son fonctionnement avec le titane et l’erbium, et ses applications potentielles pour la propulsion spatiale. - Nature, Chen et al., Electrochemical loading enhances deuterium fusion rates in a metal target (août 2025, Nature vol. 644 p. 640)
https://www.nature.com/articles/s41586-025-09472-3
Publication scientifique de référence sur les taux de fusion deutérium accrus en milieu solide par chargement électrochimique.
Image de mise en avant : représentation d’artiste de la fusion froide – image réalisée à l’aide de Dall-E et de Canva




