La vie improbable du Minsk, ce porte-avions soviétique devenu parc d’attractions chinois avant de finir en cendres.
Dans les années 1970, l’Union soviétique aligne pour la première fois ses propres porte-aéronefs face à ceux de l’OTAN. Quatre navires de la classe Kiev sortent des chantiers de la mer Noire, en Ukraine, pour défier la suprématie navale américaine. Le deuxième de cette série porte le nom de la capitale biélorusse : le Minsk.
C’était alors la fierté de la nation soviétique et personne n’aurait pu prédire une vie qui le verra finir 50 ans plus tard si loin de toute mer ou océan…
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La vie improbable du Minsk, ce porte-avions soviétique devenu parc d’attractions chinois avant de finir en cendres
Né à Mykolaïv pour faire poids face à l’OTAN
Le Minsk sortit des cales du chantier naval de la mer Noire, à Mykolaïv, en Ukraine soviétique. La quille fut posée le 28 décembre 1972, avant que le navire ne soit admis au service le 27 septembre 1978. Deuxième exemplaire de la classe Kiev, c’était dès le début un drôle d’objet naval. Les Soviétiques le classaient dans la catégorie fantasque des « croiseurs lourds porte-aéronefs », un terme volontairement flou qui leur permettait de faire passer ces navires par le Bosphore malgré la convention de Montreux interdisant le passage des porte-avions.
Avec ses 273 mètres de long et son déplacement de plus de 30 000 tonnes, le Minsk affichait un gabarit comparable à celui du Charles-de-Gaulle français (un peu plus lourd avec 42 000 tonnes), mais la comparaison s’arrêtait là. Pas de catapulte, pas de brins d’arrêt. Seulement 12 Yakovlev Yak-38, l’équivalent soviétique des Harrier britanniques, capables de décoller court et d’atterrir à la verticale. Plus une vingtaine d’hélicoptères Kamov pour la lutte anti-sous-marine. La piste n’occupait qu’une partie du pont, parce que l’avant était encombré de tubes lance-missiles anti-navires supersoniques. Un navire « bâtard », plus croiseur que porte-avions en réalité.
Affecté à la flotte du Pacifique, donc à plus de 10 000 kilomètres de son chantier natal, le Minsk croisa en mer de Chine et fit escale au Vietnam après la guerre sino-vietnamienne de 1979. Sa carrière militaire, sans gloire ni catastrophe, dura quinze ans.
La chute de l’Empire, puis celle du Minsk
L’effondrement de l’URSS en 1991 précipita la chute du colosse. Le Minsk passa sous pavillon russe, mais le problème était que les chantiers capables d’entretenir un tel navire de la classe Kiev se trouvaient en Ukraine, désormais indépendante. Maintenir ces bateaux coûtait une fortune que Moscou, ruinée, n’avait plus.
Un incident technique en 1993 scella le sort du navire. Le 30 juin de la même année, il fut désarmé. Deux ans plus tard, la Russie le vendit, avec son jumeau le Novorossiysk, à une entreprise sud-coréenne pour le démanteler. Le Novorossiysk passa sous la flamme du chalumeau. Le Minsk, lui, allait échapper à la casse grâce à un coup du destin inattendu.
En effet, des écologistes coréens s’alarmèrent du projet de démanteler un navire de guerre, bourré de matériaux toxiques, d’amiante, de déchets, parfois même radioactifs des systèmes de bord.
Leur mobilisation paya et le projet de démantèlement fut bloqué. Le Minsk resta à flot, propriété encombrante d’un acheteur coréen qui ne savait plus quoi en faire.

Une seconde vie en parc d’attractions
Entre alors en scène un acquéreur improbable, Guangdong Ship Dismantling, une entreprise chinoise, qui rachèta la coque pour environ 4,3 millions de dollars, somme dérisoire pour un navire de 30 000 tonnes. Elle le revendit rapidement à Si Ke Investment, société spécialisée dans… les bornes d’arcade !
L’idée de l’entreprise était de transformer le Minsk en parc d’attractions militaire. En l’an 2000, le navire ouvrit ses portes au public dans le port de Shenzhen, face à Hong Kong, sous le nom de Minsk World. Les visiteurs déambulèrent alors sur le pont d’envol, admirant avions de chasse exposés, hélicoptères et missiles désamorcés… sans oublier le clou du spectacle : des numéros musicaux, organisés sur la piste même où décollaient autrefois les Yakovlev… Difficile d’imaginer ce qu’auraient pensé les officiers de la marine soviétique en voyant des danseuses se trémousser à l’endroit même où ils dirigeaient des opérations contre l’OTAN.
À cette époque, certains s’interrogent. Un article du Washington Post de 1999 évoque des rumeurs persistantes : Minsk World ne serait-il pas une couverture ? La Chine, qui ne possède alors aucun porte-avions, n’aurait-elle pas tout intérêt à laisser ses ingénieurs militaires étudier discrètement le bâtiment ? Rien n’a jamais été prouvé, mais le timing est troublant. Pékin allait acheter quelques années plus tard un autre porte-aéronefs soviétique inachevé, le Varyag, pour en faire son premier vrai porte-avions opérationnel, le Liaoning.
Faillite, abandon et rouille
Le rêve touristique dura une quinzaine d’années. En 2006, les propriétaires de Minsk World firent faillite et le navire changea plusieurs fois de mains, racheté par des promoteurs immobiliers comme Dalian Yongjia Group, qui cherchaient principalement à exploiter le foncier autour.
En 2013, le Minsk quitte Shenzhen pour Zhoushan, près de Shanghai, en vue de nouvelles rénovations. Le projet de rouvrir un parc d’attractions ailleurs tourne court.
Entre 2017 et 2018, le navire effectue son dernier voyage, remorqué jusqu’à un lagon artificiel près du pont de Sutong, sur le Yangzi Jiang, à plus de 100 kilomètres de l’océan.

Pendant des années, des youtubeurs urbex ont pu pénétrer à bord sans difficulté et filmer les coursives envahies par la rouille, les peintures écaillées, et sur une énième curiosité : un MiG-23, avion de chasse soviétique, abandonné dans un hangar. Héritage de la double vie du navire, militaire puis touristique.
Portaaviones Soviético Minsk.
Actualmente se encuentra abandonado en el río Yangtse, China. Fue comprado tras la caída de la URSS para hacer un parque temático, pero la empresa impulsora quebró y actualmente está abandonado. pic.twitter.com/Bj2vaaQwSz
— Historia Naval 2GM (@SgmNaval) May 14, 2026
Un symbole qui s’éteint en flammes
Le 16 août 2024, un ultime coup du sort vint frapper le « vieux loup de mer ». Vers le milieu de l’après-midi, le feu prit mystérieusement.
Aucune victime, mais un tiers de la superstructure fut réduite en cendres. Officiellement, le Minsk était pourtant en rénovation, dans l’optique de devenir le navire-amiral d’un nouveau parc d’attractions militaire.
Probablement le coup de trop et la fin de l’aventure pour le symbole d’un empire déchu qui vécut une vie improbable, s’achevant à 100 km de toute mer !
Sources :
- Le Figaro, En Chine, l’ancien porte-avions soviétique Minsk ravagé par les flammes, Alexis Feertchak (20 août 2024)
https://www.lefigaro.fr/international/en-chine-l-ancien-porte-avions-sovietique-minsk-ravage-par-les-flammes
Article relatant l’incendie du Minsk à Nantong et retraçant son itinéraire, avec mise en perspective des autres porte-aéronefs soviétiques de la classe Kiev et de la montée en puissance navale chinoise. - Wikipédia, Minsk (porte-avions) (consulté en mai 2026) https://fr.wikipedia.org/wiki/Minsk_(porte-avions)
Fiche technique du navire : caractéristiques (273 m, 30 535 t, 12 Yak-38, 20 hélicoptères Kamov), chronologie complète et étapes de sa vie civile après son désarmement. - Korii (Slate), Pourquoi un porte-avions soviétique rouille-t-il dans un fleuve en Chine ?, Barthélemy Dont (26 avril 2021)
https://korii.slate.fr/biz/porte-avions-sovietique-minsk-fleuve-chine-yangzi-jiang
Récit détaillé du parcours du Minsk, du chantier ukrainien au lagon de Nantong, avec les rumeurs autour de Minsk World comme couverture militaire et les explorations urbex du navire à l’abandon.




