L’Allemagne lance un navire « à nul autre pareil » dans le monde qui permettra de tester les technologies de la navigation de demain : le MODULARIS

Date:

Un nouveau navire-laboratoire pour la recherche sur la « navigation de demain ».

Le 23 mai 2026, dans un chantier naval de Flensburg, près de la frontière danoise, le DLR (centre de recherche de l’Allemagne pour l’aéronautique et l’astronautique) a posé la quille d’un navire pas comme les autres:  le MODULARIS !

Il s’agit d’un navire-laboratoire étudié pour tester en mer réelle des technologies impacteront la navigation de demain : moteurs à hydrogène, à ammoniac, à méthanol, piles à combustible, batteries géantes, navigation autonome, drones embarqués. Une boîte à outils maritime, en somme, mais qui flotte et qui prend la mer.

Présenté comme « unique au monde » par sa présidente Anke Kaysser-Pyzalla, le projet est aussi un signal politique : l’Europe ne veut pas laisser le Japon, la Corée et la Chine seuls sur le terrain de la décarbonation maritime.

Lire aussi :

L’Allemagne lance MODULARIS, un laboratoire flottant pour réinventer la propulsion maritime

Pourquoi un laboratoire flottant ?

Tester un moteur à hydrogène dans une salle d’essai, c’est une chose. Le faire fonctionner par 8°C en mer du Nord, avec du sel partout, sous la houle, pendant une semaine, c’en est une autre. Le grand mur entre la R&D et la mise sur le marché, dans l’industrie maritime, se situe au niveau de la certification. Tant qu’une technologie n’a pas tourné en conditions réelles devant un société de classification (DNV, Lloyd’s Register, Bureau Veritas, ClassNK), elle reste sur étagère. C’est exactement ce verrou que MODULARIS veut faire sauter.

Des représentants de DLR, Lloyd Werft, FSG Shipyard et Lloyd's Register lors de la pose de la quille du MODULARISDe gauche à droite : Manuel Ortuño, Lloyd's Register ; Frank Mallon, directeur général du chantier naval FSG ; Thorsten Rönner, directeur général de Lloyd Werft Bremerhaven ; Anke Kaysser-Pyzalla, présidente du directoire du DLR ; Sören Ehlers, directeur de l'Institut des technologies maritimes et des systèmes de propulsion du DLR ; Meike Jipp, membre du directoire de la division Énergie et Transports du DLR ; Karsten Lemmer, membre du directoire du DLR responsable de l'innovation, du transfert et des infrastructures de recherche. Crédit : DLR (CC BY-NC-ND 3.0)
Des représentants de DLR, Lloyd Werft, FSG Shipyard et Lloyd’s Register lors de la pose de la quille du MODULARIS
De gauche à droite : Manuel Ortuño, Lloyd’s Register ; Frank Mallon, directeur général du chantier naval FSG ; Thorsten Rönner, directeur général de Lloyd Werft Bremerhaven ; Anke Kaysser-Pyzalla, présidente du directoire du DLR ; Sören Ehlers, directeur de l’Institut des technologies maritimes et des systèmes de propulsion du DLR ; Meike Jipp, membre du directoire de la division Énergie et Transports du DLR ; Karsten Lemmer, membre du directoire du DLR responsable de l’innovation, du transfert et des infrastructures de recherche.
Crédit : DLR (CC BY-NC-ND 3.0)

Le navire aura une structure modulaire et disposera d’une salle des machines expérimentale, où les ingénieurs pourront brancher et débrancher différents systèmes de propulsion, comme on changerait une cartouche d’imprimante. Systèmes de sécurité et de contrôle entièrement redondants, ce qui permet de tester des équipements non encore certifiés sans mettre l’équipage en danger. Pour aller plus vite, un jumeau numérique (digital twin) du navire tourne en permanence, simulant à terre ce qui se passe en mer.

Le résultat espéré, c’est un raccourcissement spectaculaire du délai entre la sortie d’un prototype et son entrée sur le marché. Aujourd’hui, faire homologuer un moteur marin innovant prend cinq à dix ans. Avec MODULARIS, le DLR vise un quart, un tiers de ce délai.

Cette « grue des mers » vient de réussir l’exploit de planter un pieu de 1 670 tonnes qui en appellera de nombreux autres sur le champ d’éoliennes offshore Hornsea 3

Le mur de 2050

L’OMI (Organisation maritime internationale) a fixé l’objectif net-zéro 2050 pour le transport maritime mondial, qui pèse aujourd’hui environ 3 % des émissions globales de gaz à effet de serre. Pour y arriver, l’agence a imposé une approche « Well-to-Wake », c’est-à-dire que les émissions doivent être comptées non pas au moment où le carburant brûle, mais sur tout son cycle de vie, de la production à la combustion.

Conséquence directe : tout carburant produit avec beaucoup de carbone est éliminé d’office, même s’il brûle proprement.

L’Union européenne a ajouté sa couche. Depuis le 1ᵉʳ janvier 2025, FuelEU Maritime impose une réduction progressive des émissions de gaz à effet de serre du carburant utilisé en mer : 2 % en 2025, 6 % en 2030, jusqu’à 80 % en 2050. Depuis la même date, le système d’échange de quotas d’émission de l’UE (EU ETS) couvre les navires offshore et de fret de plus de 400 tonneaux opérant en zone européenne, l’espace maritime est donc étroitement surveillé !

Pas étonnant que les commandes de navires aient basculé. Selon Clarksons Research, en 2024 plus de la moitié des nouvelles commandes mondiales sont des navires à carburants alternatifs. Les commandes de navires au fioul classique se sont à peu près effondrées. MODULARIS arrive précisément au moment où l’industrie change de pied.

Nous vous en parlons régulièrement chez Media24.fr et vous pouvez retrouver les plu récents dans la liste ci-dessous :

Date Navire / Sujet Carburant Description
9 mai 2026 Ning Yuan Dian Kun (Chine) Électrique Le plus grand porte-conteneurs entièrement électrique du monde, 127,8 mètres et 20 000 kWh de batteries, en service sur la ligne Ningbo-Jiaxing.
31 mars 2026 Moteur 6UEC35LSGH (Japon) Hydrogène Le Japon dévoile le premier moteur 2-temps capable de faire mouvoir un cargo de 17 500 tonnes avec une majorité d’hydrogène, par J-ENG et Kawasaki.
3 sept. 2025 Moteur 7UEC50LSJA-HPSCR (Japon) Ammoniac Première mondiale à l’usine J-ENG d’Akashi avec ce monstre de 7 cylindres pouvant fonctionner à l’ammoniac seul, avec -90 % d’émissions de GES.
29 juin 2025 Hydrogène par électrolyse (Chine) Hydrogène La Chine dévoile une innovation qui permet de produire de l’hydrogène à partir d’eau du robinet, ouvrant la voie à une production massive pour navires et industrie.
15 fév. 2025 Yara Clean Ammonia × NYK (Norvège/Japon) Ammoniac Premier contrat mondial d’affrètement à temps pour un transporteur de gaz de 40 000 m³ fonctionnant à l’ammoniac, prévu pour novembre 2026.
13 fév. 2025 Plus grand catamaran à hydrogène (Suède) Hydrogène La Suède établit un nouveau record mondial dans le transport maritime avec le plus grand catamaran à hydrogène du monde.
9 fév. 2025 eCSOV Bibby Marine (Royaume-Uni) Électrique (batteries 25 MWh) Premier navire eCSOV entièrement électrique au monde, batterie Corvus Energy Blue Whale LFP de 25 MWh, livraison 2027 par le chantier espagnol Armon.
24 janv. 2025 Moteur 2 L Hyundai/Kia/KIMM (Corée du Sud) Ammoniac Premier moteur 2 litres fonctionnant à 100 % à l’ammoniac, applicable aux véhicules, navires et avions, mis au point par le KIMM, Hyundai et Kia.
23 janv. 2025 Navire hydrogène-électrique (Lituanie) Hydrogène + Électrique La Lituanie, pays de 2,8 millions d’habitants, marque les esprits en rejoignant les rangs élites avec un navire à propulsion hydrogène et électrique.
26 déc. 2024 Dong Fang Qing Gang (Chine) Hydrogène (piles à combustible) Première barge porte-conteneurs à hydrogène du monde, 64,5 mètres, 1 450 tonnes, 550 kg d’H₂ et 2 piles Sinosynergy de 240 kW, jusqu’à -700 tonnes de CO₂/an.

 

Ce que MODULARIS apporte de différent

Le DLR a invité publiquement les agences gouvernementales, l’industrie, et surtout les PME et startups à venir embarquer leurs propres prototypes pour les tester avec lui.

MODULARIS revendique ainsi une vocation de bien commun européen, accessible à tout acteur capable d’aligner un prototype crédible.

Le DLR profite aussi de l’opération pour étendre ses installations à terre. Sur le MaK Campus de Kiel, capitale du Schleswig-Holstein, de nouveaux bureaux et laboratoires avec accès direct à l’eau sont en cours de construction. La région a clairement décidé de devenir le hub allemand de l’innovation maritime, comme Brest tente de l’être pour la France ou Trondheim pour la Norvège.

Le pari du temps

Le navire n’est pour l’instant qu’à l’étape de la pose de quille. Le constructeur, Lloyd Werft, estime que les premiers tests interviendront pour MODULARIS en 2027 ou 2028.

Représentation de la plateforme technologique maritime en merUne fois la coque achevée au chantier naval FSG de Flensburg, le navire devrait être transféré au chantier naval Lloyd Werft de Bremerhaven à l'automne 2026. Il y sera aménagé et achevé en 2027. Crédit : DLR (CC BY-NC-ND 3.0)
Représentation de la plateforme technologique maritime en mer
Une fois la coque achevée au chantier naval FSG de Flensburg, le navire devrait être transféré au chantier naval Lloyd Werft de Bremerhaven à l’automne 2026. Il y sera aménagé et achevé en 2027.
Crédit : DLR (CC BY-NC-ND 3.0)

Si MODULARIS livre ce qu’il promet (un raccourcissement réel des délais de certification), il peut redonner à l’industrie européenne du moteur marin une longueur d’avance qu’elle a perdue depuis vingt ans face aux chantiers coréens et chinois.

Sources :

  • Maritime Journal, A floating laboratory onboard a research vessel (février 2025) https://www.maritimejournal.com/vessels/a-floating-laboratory-onboard-a-research-vessel/1499797.article
    Annonce de l’attribution du contrat de construction au chantier Lloyd Werft et présentation initiale du projet du DLR.
  • DLR (German Aerospace Center), DLR celebrates keel laying of the MODULARIS seagoing technology platform (date non précisée)
    https://www.dlr.de/en/latest/news/2026/dlr-celebrates-keel-laying-of-the-modularis-seagoing-technology-platform
    Communiqué annonçant la pose de la quille de la plateforme technologique maritime MODULARIS, un navire expérimental destiné à tester des technologies navales autonomes et modulaires.

 

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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