Blueberry, c’est un mythe du western en bande dessinée.
Tout commence pourtant comme un western assez classique, avec ses forts perdus, ses cavaleries poussiéreuses et ses Indiens. Très vite, la série montre autre chose : un duo de créateurs qui détourne les codes en les poussant beaucoup plus loin. Jean-Michel Charlier construit des récits qui restent en mémoire, tandis que Jean Giraud utilise cette série comme un véritable terrain d’expérimentation graphique.
Vous voyez très bien ce qui se joue là. Album après album, le trait de Giraud s’affine, l’encrage se densifie, les cadrages deviennent plus audacieux, les décors gagnent en précision et en ampleur. Le résultat atteint un niveau de virtuosité qui influencera ensuite des générations d’artistes du 9e art. Blueberry ne se contente plus d’être une bonne série de western : la série devient un symbole du genre, presque une référence autonome.
Blueberry, héros rebelle et humain
Si Blueberry est devenu mythique, ce n’est pas seulement grâce à la beauté des planches. C’est aussi en raison du personnage lui-même. Mike Steve Blueberry est un héros rebelle, forte tête, insolent et indiscipliné, à contre-courant du héros lisse des débuts de la bande dessinée.
Vous avez là un militaire qui ne respecte pas tous les ordres, qui ne prend pas toujours des décisions très rationnelles, qui a un faible pour l’alcool et les femmes, et qui s’entend bien avec les Indiens. Cette humanité, ces failles, cette manière de se tenir à la marge créent une proximité immédiate avec le lecteur.
Un autre détail participe à cette proximité : la ressemblance de Blueberry avec Jean-Paul Belmondo, notamment ce fameux nez cassé. Le personnage semble sortir d’un film, prêt à repartir en selle d’une case à l’autre.
Et puis, il y a un choix rare en bande dessinée : Blueberry vieillit. Les rides se creusent, les traits se marquent. À l’opposé de Tintin ou Lucky Luke qui restent figés, Blueberry avance dans le temps. Le recueil s’achève d’ailleurs sur un Blueberry âgé, barbe blanche, installé dans un ranch du Dakota, menant une retraite paisible. Cette continuité donne l’impression de suivre une véritable vie, et pas seulement une succession d’aventures.
Un album anniversaire pour soixante ans
Pour célébrer les 60 ans de Blueberry, depuis la parution de Fort Navajo en 1965, l’éditeur Dargaud publie Sur la piste de Blueberry. Ce volume marque l’anniversaire du premier album, lui-même précédé de l’apparition du personnage dans les pages du magazine Pilote deux ans plus tôt, déjà sous la plume de Jean-Michel Charlier et le crayon de Jean Giraud.
Vous avez entre les mains un album cartonné grand format (240 x 320 mm), de 128 pages, publié dans la collection Hors Collection Dargaud, et paru le 14 novembre 2025. L’éditeur l’annonce clairement : le livre s’adresse à un public “tous publics”, assez rare pour un hommage aussi chargé de références.
L’ouvrage est présenté comme un recueil d’histoires courtes et d’illustrations, conçu pour retrouver Blueberry sous différents angles, sans perdre l’ambiance ni les grands espaces qui ont forgé la série originale.
Vingt-neuf auteurs pour un cow-boy légendaire
Ce qui frappe immédiatement, c’est l’ampleur du casting.
Au total, 29 scénaristes et illustrateurs se retrouvent sur la piste du lieutenant « Myrtille ». La liste impressionne : Anlor, Alberto Belmonte, Dominique Bertail, Michel Blanc-Dumont, Blutch, Olivier Bocquet, Vincent Brugeas, Stefano Carloni, Alexandre Coutelis, Fred Duval, Jérôme Félix, Paul Gastine, Daniel Goossens, Mathieu Lauffray, Lu Ming, Jean Mallard, Milo Manara, Enrico Marini, Mathieu Mariolle, Thierry Martin, Matz, Ralph Meyer, Félix Meynet, Vincent Perriot, Corentin Rouge, Olivier Taduc, Ronan Toulhoat, Jean-François Vivier et Philippe Xavier.
Chacun apporte une histoire courte ou une illustration, parfois les deux. L’album rassemble 14 récits et de nombreux dessins qui composent un parcours varié, mais organisé. Vous n’avez pas l’impression d’un simple empilement de contributions : les auteurs parviennent à retrouver l’ambiance, le plaisir, les grands espaces, chacun avec son style.
Cet ensemble raconte aussi quelque chose de l’état de la bande dessinée actuelle. Une grande partie de la fine fleur des auteurs et autrices du moment accepte de se confronter à Blueberry, ce cow-boy du 9e art que beaucoup ont découvert très jeunes, album en main.
Histoires courtes grands espaces et souvenirs
Les contributions ne se contentent pas de recopier des scènes célèbres. Les auteurs revisitent les moments clés, les ambiances, les relations qui ont façonné l’imaginaire autour de Blueberry.
Vous retrouvez ainsi :
- La jeunesse de Blueberry, évoquée sur un fond très contrasté de tarte aux fruits et d’esclavage.
- Les bouts de pistes menant aux coupe-gorges au fond d’un canyon, où la moindre bifurcation conduit vers le danger.
- Des danseuses de cabaret au fort caractère, capables de faire « presque » oublier Chihuahua Pearl.
- La cité de Palomito, décrite comme une ville charmante et riante.
- Les massifs désertiques aux rares points d’eau, qui concentrent tension et survie.
- Des rencontres avec des Indiens, dans la continuité de ce lien privilégié du héros avec les peuples autochtones.
- Et, en guise de fermeture du volume, un Mike Blueberry à l’âge avancé, tignasse moins ébouriffée, toujours aussi beau, qui prolonge la vision du Blueberry vieillissant du ranch du Dakota.
Certaines histoires choisissent un simple scénario anecdotique, une course-poursuite dans le désert, une rencontre, presque comme un instant volé. D’autres reviennent sur son passé, son enfance, ses amours avec Chihuahua Pearl, son amitié avec Jim McClure.
Vous naviguez ainsi entre clins d’œil discrets, revisites assumées et hommages directs à Jean-Michel Charlier, immense conteur, et à la maestria graphique de Jean Giraud.
Retrouver un ami de longue date
La force de ce volume tient aussi à ce qu’il fait remonter chez les lecteurs et lectrices. Blueberry fait partie de ces héros qui accompagnent des pans entiers de vie. Il se retrouve cité aux côtés d’irréductibles Gaulois à moustache ou d’un jeune reporter belge intrépide, preuve qu’il appartient à ce panthéon intime de la bande dessinée.
Les artistes réunis dans Sur la piste de Blueberry se souviennent des sensations éprouvées en dévorant ces récits et en admirant le trait de Giraud. Leur travail traduit cette mémoire affective : ils cherchent à faire revenir ce “vieil ami de papier”, celui auquel vous pensez dès que vous croisez un cheval, un désert ou un fort poussiéreux.
Un album collectif cohérent et généreux
Comme souvent avec ce type de projet collectif, le résultat est variable d’une contribution à l’autre.
Vous trouverez de très belles surprises, des histoires qui s’imposent immédiatement, et d’autres plus modestes, plus anecdotiques. C’est le jeu de l’exercice.
Ce qui ressort pourtant, c’est la cohésion d’ensemble. Le livre n’apparaît pas comme une compilation hétéroclite. Les lecteurs et lectrices signalent au contraire un véritable plaisir à retrouver Blueberry dans ces formes variées, avec un fil rouge très lisible : l’ambiance, le souffle, les paysages, les relations humaines.
L’album évoque les grands collectifs de western publiés chez Grand Angle et dirigés par Tiburce Oger, d’autant que plusieurs auteurs présents dans ces ouvrages participent aussi à Sur la piste de Blueberry. À la différence de certains hommages qui se contentent d’aligner des contributions, celui-ci donne la sensation d’une balade guidée, d’un cheminement partagé avec des auteurs qui connaissent intimement cette piste depuis longtemps.
Pour beaucoup de lecteurs, le sentiment final est clair : le livre constitue un très bel hommage qu’il fait bon relire.
Une série qui continue de hanter la bande dessinée
Le contexte de cet album rappelle aussi la trajectoire de la série. Blueberry compte une quarantaine d’albums, mais très peu de volumes ont été publiés ces vingt dernières années.
En 2019, Christophe Blain au dessin et Joann Sfar au scénario ont relancé le personnage avec une nouvelle aventure, Amertume Apache, conçue comme un diptyque. Le second tome est attendu en 2026. Cette relance contemporaine montre que Blueberry reste une figure active, suffisamment forte pour intéresser des auteurs parmi les plus exposés de la scène actuelle. Rien ne dit que Dominique Bertail, fan absolu, ne s’y attellera pas à son tour.
Dans ce contexte, Sur la piste de Blueberry joue un autre rôle.
Vous avez à la fois un hommage à soixante ans d’histoire et un rappel de ce que cette création a apporté à la bande dessinée : un héros qui vieillit, un western qui s’émancipe des clichés, un dessinateur qui atteint un niveau de virtuosité rare, et une galerie d’auteurs d’aujourd’hui qui acceptent de marcher dans ces traces.
Un objet de collection pour tous publics
Pour un blog spécialisé, il est important de rappeler que Sur la piste de Blueberry est annoncé comme “tous publics”. Les lecteurs et lectrices qui découvrent Blueberry aujourd’hui peuvent entrer par cet album, sans prérequis, tandis que les amateurs de longue date y trouvent une occasion de retourner vers les albums originaux.
Cet hommage vient accompagner le renouveau du western, depuis 10 ans au moins, avec des séries comme Bouncer, Undertaker et autres West, qui ont trouvé de nombreux lecteurs. Cet album n’aurait peut-être pas vu le jour autrement.
Article Co-signé BRADLEY et Eric GARLETTI


