Comment un projet solaire à 2,2 milliards de dollars s’est éteint au soleil.
300 000 miroirs parfaitement alignés, s’orientant en silence vers trois tours géantes en plein désert californien. Une scène tout droit sortie d’un film de science-fiction. Ivanpah, c’était ça. Une vision futuriste de l’énergie solaire thermique, censée révolutionner le mix énergétique américain.
Dix ans plus tard, les projecteurs s’éteignent. Le site va être fermé. Et avec lui, le plus grand projet solaire thermique à concentration des États-Unis tire sa révérence. Pourquoi ? Parce qu’il est arrivé trop tôt, trop cher, trop ambitieux pour un monde qui a changé plus vite que lui.
Lire aussi :
- Le Royaume-Uni a battu un record dans l’énergie le 11 novembre 2025 avec 22,7 GW et plus de 50% de son électricité produite grâce à ses éoliennes offshore
- Naissance d’un nouveau géant européen de l’énergie sous contrôle français après ce rachat à 5,1 milliards d’euros par TotalEnergies
Ivanpah, le mirage californien et bébé de la crise de 2008, nourri à la relance verte
Retour dans les années 2010. L’économie américaine est en chute libre, la bulle immobilière a explosé, et le nouveau président Barack Obama promet une relance verte. Le Recovery Act injecte des milliards dans les infrastructures propres. Le mot d’ordre : créer de l’emploi et verdir l’énergie. Ivanpah naît dans cette euphorie.
BrightSource Energy conçoit le projet, soutenu par NRG Energy et Google, qui y met 168 millions de dollars. L’État fédéral garantit un prêt de 1,6 milliard de dollars (1,38 milliards d’euros). Sur le papier, c’est un bijou technologique : 392 mégawatts, capables d’alimenter 140 000 foyers, sans brûler un seul gramme de charbon.
Un symbole national de modernité.
Une centrale qui fabrique de la vapeur avec du soleil
Contrairement aux panneaux solaires classiques (photovoltaïques), Ivanpah misait sur une technologie appelée CSP : Concentrated Solar Power (puissance solaire concentrée dans la langue de Molière). Le principe est simple : concentrer des rayons solaires avec des miroirs pour chauffer de l’eau, produire de la vapeur, et faire tourner une turbine. Comme une centrale au gaz… mais sans gaz.
Le site comptait plus de 300 000 héliostats (miroirs motorisés) orientés vers des tours de 350 mètres. Le soleil chauffait des récepteurs, l’eau se transformait en vapeur sous pression, et hop, électricité.
Sur le papier, cette technologie avait tout pour plaire : plus stable que le solaire classique, évolutive à grande échelle, et même un petit soutien au gaz pour les périodes sans soleil.
Mais le rêve s’est malheureusement assez vite confronté à la réalité et le projet a périclité à cause de 3 raisons principales.
1) Une maintenance lourde pour une rentabilité en carton
Sur le plan technique, c’est un peu comme entretenir une montre suisse sous un orage de sable. Les 300 000 miroirs nécessitaient des réglages constants, un nettoyage régulier, et supportent des conditions extrêmes.
Le rendement réel, appelé facteur de capacité, est resté en dessous de 30 %. Moins que prévu, et largement inférieur aux centrales à gaz qui dépassent les 60 %, ou même aux fermes photovoltaïques modernes.
Le recours au gaz (censé être marginal) s’est avéré plus important que prévu, ternissant l’image 100 % verte du projet. Et tout ça sur une superficie colossale. Pour une puissance finalement modeste.
2) Le monde a changé
Ivanpah a été conçu dans un monde où le solaire était cher, et où il fallait des idées de rupture. Sauf qu’entre 2010 et 2014, le photovoltaïque s’est effondré en coût, grâce à la Chine. Résultat : les panneaux classiques sont devenus 80 % moins chers en quelques années. Plus rapides à installer. Moins chers à entretenir.
Ajoutez à cela la chute vertigineuse du prix du gaz naturel grâce au boom du schiste américain, et vous obtenez une double concurrence impossible à suivre. Ivanpah, malgré ses ambitions, est devenu obsolète avant même d’être inauguré. Il n’a jamais pu rattraper l’écart.
Pire : les performances n’étaient pas au rendez-vous. La centrale n’a généré que deux tiers de sa production prévue la première année. Les clients (PG&E et Southern California Edison) ont commencé à se poser des questions.
3) Des oiseaux, des tortues, du gaz et beaucoup de critiques
Le projet, massivement subventionné, est rapidement devenu une cible politique. Pour les uns, c’était une fierté technologique. Pour d’autres, un gouffre à argent public.
Même les défenseurs de l’environnement ont commencé à tiquer. Le désert des Mojaves est l’habitat du tortue du désert, une espèce menacée.Surtout : les oiseaux.
De nombreuses vidéos ont circulé de cess volatiles passant dans les faisceaux solaires et s’enflammant en plein vol, defrayant la chronique. Ivanpah n’était plus une icône verte. C’était devenu le four solaire qui grillait les goélands.

Ivanpah est arrivé trop tôt… et sans batterie
L’un des talons des CSP comme Achille d’Ivanpah, c’est l’absence de stockage thermique. Pas de sel fondu, pas de batterie, juste du gaz pour combler les trous. Les nouvelles centrales CSP à Dubaï ou en Chine utilisent aujourd’hui des sels fondus chauffés à 600 °C pour conserver la chaleur et la restituer la nuit. Ivanpah n’avait pas cette corde à son arc.
D’autres options sont désormais sur la table : batteries gravitaires, pompage hydraulique, hydrogène à long terme…
Trop tard pour Ivanpah. Trop cher à intégrer. Et surtout, trop complexe à exploiter.
Ivanpah en chiffres
| Caractéristique | Détail |
|---|---|
| Type | Central solaire thermique (CSP) |
| Localisation | Désert des Mojaves, Californie (USA) |
| Capacité installée | 392 MW |
| Coût total | 2,2 milliards de dollars (≈ 1,9 milliards €) |
| Nombre d’héliostats | Plus de 300 000 |
| Hauteur des tours | ≈ 350 mètres |
| Électricité générée | ≈ 1 million MWh/an (prévu) |
| Performance réelle | ≈ 66 % de l’objectif |
| Durée de fonctionnement | 2014 – 2025 |
Sources :
- https://www.energy.ca.gov/powerplant/solar-thermal/ivanpah-solar-energy-generating
- https://www.instituteforenergyresearch.org/big-green/california-shuts-down-its-solar-thermal-plant-13-years-early
Image : Photo satellite du site (9 octobre 2015).



