La Chine installe le cœur cryogénique de son tokamak compact à Hefei.
Un socle cylindrique de 400 tonnes, 18 mètres de diamètre, 5 mètres de haut. Ce n’est pas un silo ni une pièce de tunnelier, mais la base du Dewar du projet BEST, dernier né des tokamaks chinois. Le 1er octobre 2025, cet élément clé a été installé avec succès dans la ville de Hefei, dans la province d’Anhui, marquant un jalon structurant dans la construction de l’un des dispositifs de fusion les plus ambitieux au monde.
Le projet BEST entend produire de l’électricité à partir de la fusion avant la fin de la décennie, une première mondiale si elle se concrétise !
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BEST : un tokamak compact, mais une ambition majeure
Le Burning Plasma Experimental Superconducting Tokamak, ou BEST, est porté par l’Institute of Plasma Physics (ASIPP), au sein des Instituts de sciences physiques de Hefei, dépendants de l’Académie des sciences de Chine.
Contrairement aux tokamaks expérimentaux classiques (comme EAST, ou même ITER), BEST est conçu pour produire un plasma en régime auto-entretenu, dit burning plasma, où les réactions de fusion elles-mêmes maintiennent la température du plasma, sans apport externe constant.
BEST a une finalité très claire : générer de l’électricité, pas seulement de la chaleur. Il s’agit donc d’un prototype fonctionnel à taille réduite, compact mais technologiquement complet.
Un Dewar géant pour isoler l’extrême
Au cœur de l’installation, le Dewar joue un rôle fondamental. Ce réservoir isole les aimants supraconducteurs qui doivent rester à –269 °C (4 kelvins), alors même que le plasma qu’ils confinent peut atteindre plus de 100 millions de degrés Celsius.
Il faut donc maintenir dans un même appareil deux températures extrêmes, séparées par quelques centimètres. Le Dewar agit ici comme une gigantesque bouteille isotherme sous vide, conçue pour empêcher tout échange thermique non contrôlé entre les différentes couches du système.
La base du Dewar, installée le 1er octobre, est non seulement le composant le plus massif de BEST, mais aussi le plus grand élément sous vide jamais construit pour un dispositif de fusion en Chine.
Une pièce unique, conçue pour durer
Pesant plus de 400 tonnes, la base du Dewar mesure 18 mètres de diamètre et 5 mètres de haut. Elle a été conçue pour supporter à la fois le vide extrême interne, les contraintes mécaniques des aimants supraconducteurs, et les vibrations du système de confinement.
Sa fabrication a nécessité des procédés d’usinage et d’assemblage de très haute précision, pour garantir une étanchéité parfaite et une tenue aux cycles thermiques répétés sur des décennies. C’est l’un des rares composants de la machine qui ne pourra être ni démonté ni remplacé facilement.
L’installation réussie de cette base marque donc le point de départ physique de l’assemblage du tokamak, autour duquel viendront s’organiser les autres éléments critiques.
Un calendrier ambitieux : mise en service prévue pour 2027
Le projet BEST doit être achevé d’ici fin 2027, avec un premier plasma prévu dès 2026, selon les jalons publiés par l’ASIPP. Les prochains mois verront l’arrivée et l’assemblage des aimants toroïdaux, des bobines poloidales, puis du système de chauffage, de l’enceinte à vide et du circuit cryogénique.
L’installation de la base du Dewar permet de valider à la fois les méthodes de montage, la qualité de fabrication des pièces massives, et l’efficacité de la logistique locale, essentielle pour un projet de cette ampleur.
Et à terme, BEST pourrait devenir le tout premier tokamak à fusion capable de générer une production électrique nette, en combinant des technologies cryogéniques, magnétiques et de conversion thermique avancées, dans un format plus compact que les mégaprojets internationaux comme ITER ou CFETR.
Une pièce stratégique dans l’écosystème chinois de la fusion
La Chine ne construit pas BEST dans un vide. Autour de lui, un écosystème se structure : CRAFT, à proximité, regroupe une vingtaine de bancs d’essai dédiés aux technologies de fusion (aimants, chauffage, tritium, matériaux). Les données collectées à partir de BEST viendront alimenter les futurs prototypes préindustriels, comme le démonstrateur CFETR.
Le projet est aussi une vitrine : en réalisant en interne les composants critiques de la fusion, la Chine démontre sa capacité à intégrer toute la chaîne industrielle. De la recherche fondamentale à l’ingénierie lourde, en passant par la cryogénie, le vide poussé, la métallurgie de précision.

Une coopération sino-française très concrète : 330 tonnes livrées pour ITER
Le même institut chinois (ASIPP) qui pilote le projet BEST vient tout juste de livrer à la France un cryostat géant de 330 tonnes, conçu pour l’installation d’essai à froid des aimants supraconducteurs d’ITER. Ce composant sur mesure, long de 22 mètres et large de 11, a mis cinq nuits à parcourir les 104 kilomètres entre Berre-l’Étang et le site de Cadarache, à la vitesse… d’un marcheur.
Une prouesse logistique pilotée en temps réel, virage par virage, jusqu’au franchissement délicat du goulet du pont Mirabeau. L’objet, qui ressemble à une immense boîte de sardines métallique, est aujourd’hui entreposé sur site et en cours de préparation pour être intégré aux circuits cryogéniques. Derrière cette livraison spectaculaire, une réalité industrielle solide : la Chine développe les technologies de fusion en parallèle de ses livraisons internationales, profitant de chaque fabrication pour accélérer ses propres programmes, comme BEST ou CFETR. Une stratégie duale qui combine coopération scientifique et montée en puissance nationale.
Source : Académie chinoise des sciences



