Anlor, de son vrai nom Anne-Laure Bizot, naît le 28 octobre 1978. Très tôt, sa trajectoire semble tracée : à 4 ans, elle sait déjà qu’elle veut être dessinatrice de bande dessinée. Ce n’est pas un rêve vague d’enfant : la BD l’aimante, l’absorbe, et cette fascination ne la quittera plus.
Elle poursuit des études à l’École nationale supérieure des Arts décoratifs (ENSAD), où elle intègre la section animation. Elle y apprend la précision, la composition, le rythme, l’art de donner vie à des personnages image par image. Diplômée de l’école, elle réalise en 2001 son premier court métrage, Qui veut du Pâté de Foie ?, en volume animé (stop-motion). Le film connaît un très joli parcours et reçoit plusieurs récompenses, notamment aux festivals d’Annecy, Zagreb et Paris.
Cette expérience installe une première signature : un goût pour les narrations exigeantes, une attention extrême aux détails et une capacité à tenir des projets longs, techniquement lourds et mentalement intenses.
Des courts métrages animés à la bande dessinée
Après ses années d’animation et de réalisation, Anlor se tourne définitivement vers ce qui l’habite depuis l’enfance : la bande dessinée. Elle y trouve une continuité naturelle avec l’animation : même souci du découpage, même obsession du rythme, mais aussi une liberté d’autrice plus grande.
Sous le nom de plume Anlor, elle se spécialise en BD et publie, entre 2011 et 2019, dix albums répartis en quatre séries dans la collection « Grand Angle » de Bamboo :
- Les Innocents coupables (avec Laurent Galandon)
- Amère Russie (avec Aurélien Ducoudray)
- À coucher dehors (avec Aurélien Ducoudray)
- Camp Poutine (avec Aurélien Ducoudray)
Le deuxième tome d’Amère Russie, Les Colombes de Grozny, reçoit en 2015 le prix Saint-Michel du meilleur album, partagé avec son scénariste. Cette reconnaissance installe durablement son nom dans le paysage de la BD contemporaine.
En 2020, un nouveau virage important s’opère avec le western féministe Ladies With Guns, publié chez Dargaud, en collaboration avec le scénariste Olivier Bocquet. Ce projet agit comme une véritable relance de motivation : l’autrice y trouve un terrain de jeu riche, à la fois narratif et graphique, entourée d’une équipe créative et éditoriale très soudée.

Un univers graphique semi-réaliste
Le style graphique d’Anlor s’inscrit dans ce que la BD appelle souvent semi-réaliste : une catégorie certes un peu réductrice, mais qui situe son dessin entre la stylisation expressive et le réalisme.
Ce qui caractérise son travail, c’est :
- Une souplesse du trait qui permet d’aller du brutal au délicat.
- Des visages très expressifs, tantôt retenus, tantôt poussés vers l’excès, selon l’émotion recherchée.
- Un soin particulier apporté à la composition des pages, au sens de lecture, aux ruptures de rythme.
Au fil des albums et même d’une séquence à l’autre, elle choisit de laisser émerger plus ou moins de spontanéité. Dans certaines scènes, la ligne se fait plus nerveuse, plus libre ; dans d’autres, elle devient plus sobre, plus contenue. Le critère central reste toujours le même : tout doit servir l’émotion principale de la scène.
Une méthode de travail exigeante
Derrière les planches d’Anlor se cache une méthode de travail très structurée.
- Elle commence toujours une page par les cases les plus faciles. Cela lui permet de démarrer vite, d’installer un bon élan.
- Une fois cet échauffement visuel et mental réalisé, elle aborde les cases complexes : expressions délicates, cadrages difficiles, moments de tension, comme un « dernier effort » avant de boucler la page.
Le moment qu’elle préfère est celui de l’encrage : c’est là que la page finale « apparaît », que les équilibres noir/blanc s’installent, que la circulation du regard se met en place. L’encrage est pour elle un moment très incarné, presque physique, où la page quitte l’état de projet pour devenir une réalité tangible.
Sur le plan technique, Anlor :
- Travaille sur feuille A3, à l’encre, dans une approche traditionnelle très assumée.
- Utilise ensuite une post-production numérique pour ajuster des détails, affiner certaines onomatopées, ou ajouter des effets (mouchetures, pluie, neige, textures).
Enfin, elle accorde une importance particulière au storyboard, qu’elle considère comme l’étape la plus mentale et la plus complexe de tout le processus. Le découpage doit porter la narration, l’émotion, l’équilibre visuel, sans jamais gêner le sens de lecture. C’est une phase qui demande une vigilance constante, sans pour autant étouffer la créativité.
Forces, fragilités et mantras
Anlor dispose d’un atout majeur : un monde intérieur très riche, allié à une rigueur de travail rare. Elle est capable de tenir le cap sur des séries longues, de préserver la cohérence narrative et graphique sur la durée, sans perdre l’intensité des débuts.
Elle a toutefois identifié une fragilité : pour tenir les délais, elle a tendance à s’installer dans une routine créative très efficace, mais qui peut parfois générer des automatismes. Or, pour rester vraiment créative, il faut accepter de casser la routine, de sortir de sa zone de confort. Consciente de ce danger, elle se surveille sur ce point, s’impose régulièrement des « récrés graphiques » pour casser les habitudes, changer de sujet, tester d’autres techniques.
Sa démarche est guidée par un mantra simple, mais structurant :
« Si tu n’essayes pas, tu es certaine de ne pas y parvenir. »
C’est une invitation permanente à se lancer, à expérimenter, à ne pas laisser le doute paralyser l’envie de créer.
Collaborations et aventures éditoriales
Même si le dessin reste un métier très solitaire, Anlor aime particulièrement travailler en petite équipe. La pression peut être intense : les délais, les thèmes sensibles, la promotion mais le fait de s’appuyer sur des collaborateurs impliqués et bienveillants fait une réelle différence.
Au fil de sa carrière, elle a développé des collaborations marquantes :
- Avec Laurent Galandon (Les Innocents coupables).
- Avec Aurélien Ducoudray (Amère Russie, À coucher dehors, Camp Poutine).
- Avec Olivier Bocquet (Ladies With Guns).
- Collectif, chez Dargaud, paru cette semaine (Sur la Piste de Blueberry).

Elle accorde aussi une grande importance à la qualité du climat humain autour d’un projet. Elle défend l’idée qu’en écoutant son instinct, il est souvent possible de sentir très vite si une collaboration sera harmonieuse ou non. Dans un métier où l’on passe beaucoup de temps seule face à sa table à dessin, bien s’entourer (personnes compétentes, non toxiques, communicantes) est, pour elle, absolument essentiel.
Projets, actualité et perspectives
Anlor est très présente en festivals BD, où elle rencontre régulièrement lectrices et lecteurs. Pour l’année à venir, elle a déjà confirmé sa présence à plusieurs rendez-vous, notamment :
- Saint-Beauzire
- Bourges
- Rochefort-sur-Mer
- Saint-Louis
- Dieppe
Après une exposition au mois de mars, une vente d’originaux reste ouverte sur l’e-shop de la galerie Achetez de l’Art, permettant à certains collectionneurs d’acquérir des planches uniques.
Côté publications, elle travaille actuellement, avec le scénariste Olivier Bocquet, sur l’avant-dernier tome de Ladies With Guns. La série comptera six épisodes au total. Arriver à ce moment d’un récit long est un exercice délicat : il faut refermer certains arcs, préparer la conclusion, tout en maintenant la même densité émotionnelle et visuelle. Une étape exigeante, mais particulièrement stimulante.
Un regard nourri d’influences
Le creuset d’influences d’Anlor est large. Parmi les noms qui l’ont marquée :
- Claire Wendling, pour la puissance, la sensibilité et la liberté du trait.
- Mathieu Lauffray, pour la mise en scène, les atmosphères et les compositions spectaculaires.
- Tim Burton, pour l’univers graphique singulier, la poésie sombre.
- Alex Maleev, pour l’ambiance, les noirs, la densité visuelle.
Une œuvre a particulièrement marqué sa jeunesse : la BD Red Road / Celui qui est né deux fois, de Derib. Elle l’a profondément impressionnée par la liberté du découpage entièrement au service de l’émotion. Cette manière de laisser la structure des pages se mettre au service du ressenti du lecteur a contribué à construire son propre regard d’autrice.
Être une femme dans la bande dessinée aujourd’hui
Le regard d’Anlor sur la place des femmes dans la BD est à la fois lucide et nuancé.
Elle constate que le sexisme et le paternalisme toxique existent dans ce milieu comme ailleurs dans la société. Il faut apprendre à s’y confronter, à fixer des limites, à affirmer sa légitimité.
Elle note aussi des formes de décalage plus subtiles :
- Les festivals et événements BD, soucieux de parité, sollicitent beaucoup les autrices, parfois au point de les sur-solliciter, justement parce qu’elles sont moins nombreuses.
- Certains discours d’inclusivité peuvent être maladroits, comme lorsque l’on précise que tel projet devait être confié « à une femme », ce qui peut donner le sentiment d’être choisie davantage pour son genre que pour son travail.
- Le mythe du « trait féminin », supposé plus doux ou plus sensible, demeure un cliché tenace auquel elle ne s’identifie pas particulièrement.
Avec humour, elle reconnaît tout de même un avantage très concret à cette sous-représentation des femmes lors des grands festivals :
Les files d’attente aux toilettes des femmes sont nettement plus courtes que celles des hommes.
Une note légère qui n’efface pas les enjeux, mais qui rappelle à quel point Anlor aborde aussi ce sujet avec distance et ironie.
Au fil des années, Anlor s’est imposée comme une autrice complète : formée à l’animation, ancrée dans une pratique exigeante de la BD, capable de mêler rigueur narrative et intensité graphique, attentive aux collaborations humaines autant qu’à la construction d’une page. Son parcours, déjà riche, continue de s’écrire entre grandes séries, projets marquants et rencontres avec le public, avec ce mélange de travail acharné, d’instinct maîtrisé et de foi tranquille dans le fait qu’« il faut essayer pour y parvenir ».
Copyright photo à la une © Rita Scaglia


