Et si le Danemark se remettait au nucléaire ?
Il y a encore quelques années, parler de nucléaire au Danemark revenait à lancer un pétard dans une bibliothèque. Interdit depuis 1985, le sujet semblait clos et pour ainsi dire, tabou.
Pourtant un groupe aussi hétéroclite qu’engagé : syndicats, industriels, fondations, ingénieurs et investisseurs vient proposer de remettre l’atome dans le débat public.
La Danish Nuclear Power Alliance veut ainsi remettra l’atome au centre du débat énergétique danois.
Lire aussi :
- La fusion nucléaire est de moins en moins un rêve inatteignable pour le projet ITER dans le sud de la France qui vient d’installer son module n°5 de la chambre à vide
- Cette entreprise française signe avec un géant américain des centres de données pour créer le premier réacteur nucléaire de ce type au monde
La fin de 40 ans sans nucléaire pour le Danemark ?
Ce n’est pas tous les jours qu’un syndicat de métallos marche main dans la main avec un fonds d’investissement spécialisé dans l’énergie. Ni qu’une fondation de recherche, une entreprise de chimie et des ingénieurs du bâtiment s’unissent autour d’un même projet énergétique.
Dans cette alliance, on retrouve :
- La Confederation of Danish Industry (équivalent du Medef local),
- Le syndicat Dansk Metal,
- La Novo Nordisk Foundation (très influente dans la recherche nordique),
- Des entreprises comme Topsoe (chimie/énergie) ou NIRAS (ingénierie),
- Et un investisseur atypique, 92 Capital, qui croit au potentiel économique du nucléaire.
Leur idée commune : arrêter de considérer le nucléaire comme un tabou, et en faire un outil parmi d’autres dans une boîte à outils énergétique. Le genre de boîte qu’il vaudrait mieux avoir bien remplie quand les vents se calment et que les besoins industriels explosent.
Pourquoi ce revirement maintenant ?
Le Danemark a été pionnier de l’éolien. Il en a même fait un symbole. Aujourd’hui, ces moulins modernes produisent près de la moitié de l’électricité du pays. Sur le papier, c’est impressionnant. Dans la pratique… un peu moins les jours sans vent.
Car voilà le problème : l’éolien est intermittent. Et face à une industrie qui a besoin de prévisibilité pour produire, l’intermittence, ça met des bâtons dans les turbines.
Alors depuis mai 2025, le Parlement danois a commencé à réexaminer la vieille interdiction du nucléaire, votée il y a 40 ans. Il ne s’agit pas d’abandonner le renouvelable, loin de là, mais d’envisager des solutions complémentaires. Et parmi elles, les SMR (small modular reactors ou petits réacteurs modulaires en français), plus flexibles, plus rapides à déployer, moins massifs que les centrales du siècle dernier – ont le vent en poupe.
Ce que l’alliance souhaite concrètement
Pas de révolution brutale avec des centrales géantes construites en cachette derrière une colline. Ce que demande l’alliance, c’est du bon sens législatif et un débat apaisé, avec des analyses sérieuses, des chiffres clairs, et des choix fondés sur les réalités techniques et économiques, pas sur l’idéologie.
Elle propose :
- Un cadre réglementaire neutre, sans favoritisme.
- Des incitations à la recherche sur les SMR.
- Une ouverture aux coopérations européennes.
- Et surtout, du temps pour la pédagogie, histoire d’éviter le réflexe pavlovien “nucléaire = danger”.
Le pari est clair : offrir à l’industrie danoise une énergie stable, bon marché sur le long terme, et capable de soutenir une production nationale sans dépendre de l’électricité importée à prix variable.
Un pays sans passé nucléaire, mais un avenir à inventer
Le Danemark n’a jamais exploité de centrale nucléaire. Pas une. Ce qui est un handicap… mais aussi une chance.
Cela veut dire qu’il peut partir de zéro, sans les dettes technologiques ou les inerties structurelles des anciens pays du nucléaire. Il peut adopter directement les nouvelles générations de réacteurs, plus compacts, plus sûrs, plus adaptés aux réseaux modernes.
Le principal obstacle, ce n’est ni la technologie, ni l’économie. C’est l’acceptabilité. Il va falloir expliquer, rassurer, convaincre. Montrer que l’atome d’aujourd’hui n’est pas celui des années 1970, que les déchets se gèrent mieux, que les risques sont encadrés, que la sécurité a évolué avec les outils d’aujourd’hui.
Le Danemark n’est pas un cas isolé
Le mouvement danois est le reflet d’un basculement européen. De la Pologne à la Suède, de la France (qui ne l’a jamais vraiment quitté) à la Belgique, les pays reconsidèrent le nucléaire. Pas pour remplacer les renouvelables, mais pour compléter un puzzle énergétique qui ne tient pas debout avec des pièces manquantes.
Les SMR, notamment, suscitent un véritable engouement. Leur taille compacte les rend plus simples à insérer dans les territoires, à financer, à construire. Plusieurs projets pilotes sont en cours au Canada, aux États-Unis, en France, au Royaume-Uni. Le Danemark pourrait bien être le prochain laboratoire européen.
À la recherche d’un équilibre intelligent
Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas une guerre entre énergies. C’est la recherche d’un équilibre intelligent, capable de répondre à une double contrainte : réduire les émissions sans sacrifier la sécurité d’approvisionnement.
Si le Danemark réussit cette mue tranquille, en partant d’un interdit pour aller vers une solution raisonnée, ce sera un signal fort pour toute l’Europe. Un pays 100 % éolien qui accepte de reparler du nucléaire, ce n’est pas rien.
Reste à voir si l’atome parviendra à convaincre le cœur des Danois autant que leur tête !
Pays ayant arrêté ou non débuté leur programme nucléaire civil en Europe
| Pays | Statut nucléaire (électricité) | Détail / remarques |
| Allemagne | Arrêt complet (2023) | Fermeture des 3 derniers réacteurs le 15 avril 2023, fin du nucléaire civil. |
| Italie | Arrêt complet (depuis 1990) | Après un référendum en 1987, le pays a définitivement renoncé au nucléaire civil. |
| Lituanie | Arrêt complet | Fermeture de son unique centrale nucléaire (réacteurs RBMK) en 2009. |
| Kazakhstán | Arrêt complet (programme abandonné) | Le pays a mis fin à son programme nucléaire (centrales de puissance) dans les années 1990. |
| Autriche | Arrêt / non‑démarrage | Le pays a construit une centrale (Zwentendorf) mais ne l’a jamais mise en service. Une loi de 1978 interdit la production nucléaire électrique. |
| Suisse | Sortie programmée / arrêt progressif | Décision prise après référendum en 2017, avec abandon programmé de l’énergie nucléaire dans le temps. |
| Danemark | Abandon historique du nucléaire | Aucun programme nucléaire civil actif, et choix de rester « sans nucléaire ». |
| Irlande | Abandon du programme nucléaire | Le pays a renoncé à développer l’énergie nucléaire. |
| Portugal | Pas de recours au nucléaire (statut non-nucléaire) | Aucun programme nucléaire civil mis en œuvre. |
| Grèce | Pas de production nucléaire | Le pays ne recourt pas au nucléaire électrique. |
À propos des arrêts partiels :
- Plusieurs pays comme la Belgique ou l’Espagne avaient des programmes nucléaires, mais ont programmé un arrêt progressif. Dans ces cas, le parc est en décroissance, ou aucun nouveau réacteur n’est prévu.
- D’autres ont stoppé certaines centrales anciennes ou non conformes (comme dans certains cas en Slovaquie), tout en maintenant un parc réduit ou en construisant de nouveaux réacteurs.
Quelques précisions importantes :
- Même quand un pays a « arrêté » le nucléaire, cela ne signifie pas nécessairement qu’il n’en envisagera jamais de nouveau. Certaines nations se réservent la possibilité de relancer des programmes si les conditions changent (technologie, politique, énergie).
- « Pas de centrale nucléaire » ne veut pas toujours dire « interdiction constitutionnelle », certains ont simplement choisi de ne pas développer le nucléaire pour des raisons économiques, politiques ou sociales.
- Dans tous les cas, ces décisions pèsent sur le mix énergétique, l’indépendance, la transition climatique et la souveraineté énergétique des pays concernés.
Source : https://www.nucnet.org/news/danish-industry-groups-announce-alliance-to-promote-nuclear-energy-12-1-2025
Image : Tours de refroidissement d’une centrale nucléaire dans le magnifique paysage de la centrale nucléaire de Dukovany



