Quand la science fait bloc contre les glaces.
C’est un peu comme faire les courses pour trois maisons isolées dans les montagnes… sauf que ces maisons sont des stations de recherche perdues au milieu des glaces de l’Antarctique, et que le supermarché le plus proche est à plusieurs milliers de kilomètres !
Pour la première fois, trois grandes nations polaires : le Royaume-Uni, la Norvège et l’Allemagne, ont décidé de mettre en commun leurs efforts logistiques pour ravitailler leurs stations scientifiques avec un seul navire.
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Un seul bateau pour ravitailler trois bases en Antarctique : Une alliance logistique taillée dans la glace
Le Silver Mary, navire ravitailleur à coque renforcée d’environ 10 000 tonnes, devient l’épine dorsale de cette opération à trois têtes. Il assurera pendant dix ans la livraison de vivres, carburants et équipements aux bases Halley VI (Royaume-Uni), Troll (Norvège) et Neumayer (Allemagne). La première rotation vers Halley est prévue en janvier 2026. C’est le prolongement d’une collaboration germano-britannique déjà éprouvée lors de la saison 2023-2024, quand le navire Malik Arctica avait bravé les glaces pour livrer Halley.
Pourquoi cette alliance ? Parce que ravitailler une station en Antarctique est onéreux, risqué et énergivore. Louer un navire brise-glace pour chaque pays séparément coûte des millions d’euros par an. En mutualisant les trajets, les trois instituts polaires espèrent réduire les coûts, les émissions carbone et les temps d’attente.
Un peu de carburant, beaucoup de science
L’économie de moyens n’est pas seulement comptable, elle est aussi scientifique. Grâce à cette nouvelle organisation, le prestigieux navire britannique RRS Sir David Attenborough pourra être déployé plus longtemps sur des missions de recherche climatique ou océanographique, au lieu d’être immobilisé plusieurs semaines pour une escale logistique à Halley. On parle de 40 à 60 jours de navigation libérés, ce qui représente un gain de temps énorme pour les chercheurs.
Et ce n’est pas un luxe inutile. L’Antarctique est un laboratoire naturel unique, où l’on peut étudier les bulles d’air piégées dans les glaces, la dynamique des calottes polaires ou encore la faune extrême. Les données recueillies là-bas sont inaccessibles ailleurs sur Terre. Chaque saison perdue est une occasion qui ne reviendra pas.

Objectif : baisser le CO₂ jusqu’au pôle Sud
Le Silver Mary ne fait pas que partager ses soutes, il roule aussi plus proprement. Grâce à un financement du Natural Environment Research Council britannique, une partie de son carburant sera remplacée par du fioul durable à faible teneur en carbone. Résultat : plus de 40 % du trajet sera effectué avec un carburant dit “bas carbone”.
Cela peut sembler modeste, mais dans un contexte aussi éloigné et extrême que l’Antarctique, chaque tonne de CO₂ évitée est une petite victoire. Ce modèle de coopération est un test grandeur nature pour un avenir où l’exploration scientifique s’alliera systématiquement à des choix plus respectueux du climat.
Des stations connectées, même par mauvais temps
Ce partenariat va bien au-delà des containers. Les équipes norvégiennes, allemandes et britanniques échangent déjà leurs savoir-faire : techniques de débarquement sur glace mouvante, analyses de risques, gestion des stocks sous -30 °C… Cette coopération scientifique est vitale dans une région où l’isolement peut se transformer en véritable danger.
La base norvégienne de Troll et l’allemande de Neumayer servent aussi de relais aériens pour les missions vers Halley. Lorsqu’une tempête empêche l’atterrissage direct, les avions britanniques peuvent faire escale dans ces bases alliées. Cette souplesse sauve des semaines de travail, et parfois bien plus.
Halley retrouve enfin l’accès maritime
Entre 2019 et 2023, plus aucun navire n’avait pu atteindre Halley VI. La faute aux fissures de la plateforme de glace de Brunt, trop dangereuses pour permettre le débarquement des cargaisons. Pendant ces années, la station fonctionnait presque en autarcie, dépendante de rares rotations aériennes coûteuses et limitées.
Depuis le départ massif d’un iceberg en 2023, une ouverture s’est créée : les navires peuvent à nouveau approcher. En janvier 2024, un test grandeur nature a été réalisé avec succès grâce au navire affrété par l’Allemagne, le “Malik Arctica”. Ce nouvel accord logistique s’inscrit donc dans une dynamique de retour à la normale, avec une sécurité accrue.
Une tradition de science partagée
Ce n’est pas la première fois que les nations polaires coopèrent sur le continent blanc. Le Royaume-Uni a une longue tradition de projets bilatéraux et multilatéraux, comme le Thwaites Glacier Project avec les États-Unis ou le FISS programme avec l’Allemagne. Ces collaborations permettent de couvrir des territoires immenses, de partager des données satellitaires ou glaciologiques, et surtout d’avancer plus vite sur les grands défis climatiques.
Les trois pays sont également membres du COMNAP, le Conseil des directeurs de programmes nationaux antarctiques, une instance fondée en 1988 pour coordonner les moyens entre nations présentes en Antarctique.
Dans un monde de plus en plus fracturé, ce genre d’initiative reste un îlot de coopération efficace.

Source : British Antarctic Survey
Image de mise en avant : Le Malik Arctica assure le ravitaillement de la station Halley, en Antarctique, durant la saison 2023-2024. Crédit : Will Wycherley, BAS.



