Un plan canadien pour accélérer le retour américain dans l’Arctique.
Un plan venu de Vancouver, une construction partagée entre la Finlande et la Louisiane, et une urgence stratégique bien réelle.
Le design de brise-glace canadien MPI de Seaspan Shipyards vient d’être choisi pour servir de base aux Arctic Security Cutters de la Garde côtière des États-Unis. Derrière cette décision, une équation simple : aller vite, produire en série, et rétablir une présence permanente dans un Arctique où Russes et Chinois avancent à grands pas.
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Une alliance nord-américaine et nordique sans précédent pour un renforcement de la flotte de brise-glaces américaine
L’annonce officialisée à North Vancouver scelle une coopération industrielle rare. Le design est canadien, développé avec Aker Arctic Technology dans le cadre de la stratégie navale nationale du Canada. La construction sera répartie entre Rauma Marine Constructions, en Finlande, et Bollinger Shipyards, à Houma en Louisiane.
Jusqu’à six navires pourraient sortir des chantiers d’ici la fin de la décennie. Les deux premiers seraient construits en Europe, avec une livraison attendue dès 2028. Les suivants prendraient forme aux États-Unis à partir de 2029. Une façon très concrète de court-circuiter les délais habituels des grands programmes navals.
Le pacte de la glace comme accélérateur industriel
Ce programme s’inscrit directement dans le ICE Pact, signé en juillet 2024 entre les États-Unis, le Canada et la Finlande. L’objectif est clair : mutualiser les savoir-faire, partager les chaînes d’approvisionnement, et éviter de repartir de zéro à chaque nouveau navire.
Le MPI est un produit mûr. L’ingénierie est largement finalisée, les équipements sont déjà sélectionnés, et de nombreux fournisseurs canadiens sont prêts à produire. Pour Washington, c’est une garantie de délais maîtrisés et de coûts contenus sur l’ensemble du cycle de vie.
Un brise-glace pensé pour durer loin et longtemps
À l’origine, le MPI a été conçu pour la Garde côtière canadienne et ses missions arctiques de longue durée. Le cahier des charges est exigeant. Le navire affiche 100 mètres de long, un déplacement d’environ 9 000 tonnes, et une coque certifiée Polar Class PC4.
Il peut briser un mètre de glace à environ 7 km/h, parcourir plus de 22 000 kilomètres sans ravitaillement et rester déployé plus de 60 jours. La propulsion repose sur une chaîne diesel-électrique à bus continu, délivrant environ 7,2 MW aux propulseurs. Une architecture taillée pour les opérations prolongées, la recherche scientifique, la souveraineté maritime et le sauvetage en mer.

Arctic Security Cutter – caractéristiques principales
| Caractéristique | Valeur |
| Longueur | 100 m |
| Largeur | 20,4 m |
| Tirant d’eau | 6,4 m |
| Déplacement | ≈ 9 000 t |
| Classe glace | Lloyd’s Polar Class PC4 |
| Puissance installée | 10,1 MW |
| Puissance propulsion | ≈ 7,2 MW |
| Vitesse en glace | 7 km/h dans 1 m de glace |
| Autonomie | 22 000 km |
| Endurance | > 60 jours |
| Équipage | ≈ 85 personnes |
| Propulsion | Diesel-électrique à bus continu |
Un saut capacitaire pour une flotte sous tension
Aujourd’hui, la Garde côtière américaine ne dispose que de trois navires polaires réellement opérationnels : le vénérable Polar Star, lancé en 1976, le Healy, et le Storis, récemment acquis. Les évaluations internes parlent d’un besoin minimal de neuf Arctic Security Cutters pour tenir le rythme des missions annuelles.
Le MPI arrive donc comme une réponse pragmatique à un déficit capacitaire devenu critique. Pas de concept expérimental. Un navire éprouvé, adaptable, et compatible avec une production en série rapide.
Une manœuvre industrielle à plusieurs étages
Pour Seaspan, le choix américain valide des années d’investissement. Son carnet de commandes compte déjà 21 brise-glaces, dont un lourd PC2 et jusqu’à 16 MPI pour le Canada. Plus de 5 700 personnes travaillent aujourd’hui dans ses chantiers de Vancouver et Victoria, dont près de 400 ingénieurs et designers.
Côté américain, Bollinger voit dans l’ASC un programme vitrine pour les chantiers du golfe du Mexique, après des années compliquées sur le programme Polar Security Cutter. Le financement, lui, est sécurisé par une enveloppe fédérale proche de 8,3 milliards d’euros, dédiée aux brise-glaces lourds, moyens et légers.
Un marché des brise-glaces redevenu stratégique et sous tension
Le programme Arctic Security Cutter s’inscrit dans un retour en force du marché mondial des brise-glaces, après deux décennies de sous-investissement occidental. La fonte saisonnière de la banquise n’a pas réduit le besoin. Elle l’a déplacé. Les routes arctiques sont plus accessibles, mais plus instables, avec des glaces plus mobiles, plus épaisses localement, et des fenêtres opérationnelles imprévisibles.
Face à cela, la Russie a continué à investir sans interruption, la Chine a accéléré depuis 2018, et les pays nordiques ont maintenu un socle industriel actif. Les États-Unis, eux, se sont retrouvés en rupture capacitaire, avec une flotte vieillissante incapable d’assurer une présence continue. Le choix d’un design prêt à produire, déjà validé pour des missions longues et multi-rôles, traduit une réalité simple : le marché ne permet plus de perdre dix ans sur des concepts incomplets.
Résultat, les chantiers capables de livrer rapidement des brise-glaces modernes sont peu nombreux. La Finlande, le Canada et quelques acteurs asiatiques dominent un marché petit en volume, mais critique sur le plan géopolitique, où chaque unité livrée compte immédiatement.
Brise-glaces par nation en 2026 : un déséquilibre toujours marqué
En 2026, la répartition mondiale des brise-glaces reste très asymétrique. La Russie conserve une avance écrasante, héritée de la période soviétique et renforcée par des investissements continus, y compris dans le nucléaire civil. Les États-Unis figurent parmi les nations arctiques les moins bien dotées, malgré leur façade sur l’Alaska.
Le Canada et les pays nordiques occupent une position intermédiaire : flottes plus modestes, mais modernisées, polyvalentes et bien adaptées aux missions civiles, scientifiques et de souveraineté. La Chine, sans être une nation arctique, s’est installée comme acteur permanent, avec une flotte réduite mais technologiquement avancée et en expansion.
Brise-glaces opérationnels par pays (estimation 2026) :
| Rang | Pays | Nombre de brise-glaces | Dont nucléaires | Particularités |
| 1 | Russie | ~40–45 | ~7 | Seule flotte nucléaire au monde, présence arctique permanente, Route maritime du Nord |
| 2 | Canada | ~18–20 | 0 | Large flotte civile, missions arctiques longues, renouvellement en cours |
| 3 | Finlande | ~8 | 0 | Référence mondiale en ingénierie glace, forte capacité industrielle |
| 4 | Suède | ~7 | 0 | Brise-glaces civils dédiés à la Baltique |
| 5 | Chine | ≥5 | 0 | La flotte comprend désormais au moins cinq navires polaires. Tous ne sont pas des brise-glaces lourds, mais tous sont capables d’opérations en glace, ce qui justifie leur comptabilisation. |
| 6 | États-Unis | 3 | 0 | Polar Star, Healy, Storis. Aucun nucléaire, déficit capacitaire reconnu |
| 7 | Norvège | 2–3 | 0 | Recherche polaire et soutien offshore |
| 8 | Japon | 2 | 0 | Missions antarctiques et scientifiques |
| 9 | France | 1 | 0 | L’Astrolabe, soutien logistique antarctique (TAAF) |
Ordres de grandeur basés sur flottes publiques, garde-côtes et navires polaires civils, hors remorqueurs glace portuaires.
Ce que cela change pour le programme américain
Dans ce paysage, l’Arctic Security Cutter n’est pas un simple programme naval. C’est un rattrapage capacitaire. Le recours au design canadien, adossé au ICE Pact, permet aux États-Unis de combler une décennie de retard sans attendre l’achèvement de programmes lourds déjà fragilisés.
Dans l’Arctique, le nombre de coques compte autant que leurs performances. Et en 2026, ce simple constat explique pourquoi Washington a choisi la voie la plus directe.
Sources :
Coherent Market Insights – Icebreakers Market: Global Industry Trends, Share, Size and Forecast.
Analyse du marché mondial des brise-glaces, dynamique de croissance, segmentation par type et enjeux géopolitiques.
👉 https://www.coherentmarketinsights.com/industry-reports/icebreakers-market
U.S. Coast Guard – Press Release – Coast Guard awards contracts to build Arctic Security Cutters, janvier 2026.
Annonce officielle de l’attribution des contrats ASC, calendrier de construction, partenaires industriels et objectifs capacitaires.
👉 https://www.news.uscg.mil/Press-Releases/Article/4368196/coast-guard-awards-contracts-to-build-arctic-security-cutters/
U.S. Coast Guard / Department of Homeland Security – Arctic Security Cutter (ASC) Program.
Présentation institutionnelle du programme ASC, besoins opérationnels et intégration dans la modernisation Force Design 2028.
👉 https://www.dcms.uscg.mil/Our-Organization/Assistant-Commandant-for-Acquisition/Programs/Surface-Programs/Arctic-Security-Cutter/
Image de mise en avant : Le navire océanographique hauturier de recherche scientifique : CCGS Naalak Nappaaluk. C’est le quatrième grand navire, et la deuxième classe de bâtiments, construits et livrés par Seaspan dans le cadre de la Stratégie nationale de construction navale (NSS) au Canada.



