Un feu vert américain à 900 millions de dollars pour relancer l’enrichissement d’uranium sur le sol des États-Unis.
900 millions de dollars, soit environ 775 millions d’euros, accordés par le Département de l’Énergie américain (DOE) à Orano pour lancer une nouvelle capacité d’enrichissement d’uranium aux États-Unis.
Ce soutien public vient s’inscrire dans un projet industriel beaucoup plus large, évalué à près de 5 milliards de dollars (4,3 milliards d’euros), autour d’une future usine implantée à Oak Ridge, dans le Tennessee.
Washington confirme ainsi ses dernières dispositions prises (particulièrement depuis la réélection de D.Trump) pour une réhabilitation de sa filière nucléaire.
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L’enrichissement, ce maillon technique sans lequel aucun réacteur ne démarre
Un réacteur nucléaire ne fonctionne pas avec de l’uranium brut. Il a besoin d’un combustible dont la proportion d’uranium 235 a été augmentée par un procédé complexe, long et extrêmement encadré.
L’enrichissement de cet uranium est une étape intermédiaire, peu médiatisée, mais absolument déterminante et pour laquelle il se trouve que la France brille par le biais d’Orano !
Depuis des décennies, les États-Unis se sont appuyés en partie sur des capacités étrangères pour cette étape, notamment russes. Une dépendance devenue politiquement et industriellement intenable. À partir de 2028, la réglementation américaine interdira d’ailleurs l’importation d’uranium enrichi russe, ce qui accélère mécaniquement tous les programmes pour remettre sur pied cette filière aux Etats-Unis.
Le projet IKE, une réponse industrielle à une contrainte géopolitique
Le projet soutenu par le DOE porte un nom qui n’a pas été choisi au hasard : IKE, en référence à Dwight D. Eisenhower et à son discours « Atomes pour la paix » prononcé en 1953. Le symbole est clair.
Il s’agit de réancrer une capacité nucléaire civile complète sur le territoire américain, du combustible jusqu’au kilowattheure.
Concrètement, Orano prévoit de construire une usine d’enrichissement reposant sur sa technologie d’ultracentrifugation, éprouvée depuis plus de quarante ans en France. Une technologie qui combine rendement élevé, consommation électrique réduite et maîtrise fine des paramètres industriels.
Le site d’Oak Ridge n’est pas neutre non plus. C’est un lieu historique du nucléaire américain, doté d’un écosystème scientifique, industriel et réglementaire déjà structuré.
Un calendrier déjà balisé, entre autorisations et mise en production
Le financement accordé par le DOE ne marque pas la fin du chemin, mais le début d’une phase très concrète. Au premier semestre 2026, Orano prévoit de finaliser le contrat avec les autorités américaines et de déposer son dossier de licence auprès de l’autorité de sûreté nucléaire des États-Unis.
Ce type d’installation nécessite des autorisations multiples, longues et détaillées. Le processus est connu, exigeant, et laisse peu de place à l’improvisation.
L’objectif affiché est un démarrage de la production au début de la prochaine décennie, avec une montée en puissance progressive pour répondre aux besoins du parc nucléaire américain, existant comme futur.

Data centers, intelligence artificielle et retour en force du nucléaire aux Etats-Unis
Ce projet ne répond pas uniquement à une logique de substitution aux importations russes. Il s’inscrit dans un contexte énergétique beaucoup plus large.
La demande américaine en électricité augmente fortement depuis quelques années, tirée par les centres de données / data centers et l’intelligence artificielle. Ces infrastructures consomment en continu, sans tolérer les variations de production.
Le nucléaire retrouve ainsi une place qu’il n’avait jamais totalement perdue, celle d’une énergie sur laquelle on peut compter, capable de produire de l’électricité jour et nuit, sans dépendre du vent ni du soleil, et sans émissions de carbone. Aux États-Unis, ce retour en grâce s’est accéléré sous l’administration Trump, qui a cessé de traiter le nucléaire comme un sujet uniquement technique pour l’assumer pleinement comme un levier de puissance industrielle et stratégique. Depuis 2025, le cadre a été profondément remanié. Le 23 mai 2025, un décret présidentiel a allégé et simplifié les procédures de licence de la Nuclear Regulatory Commission, désormais placée sous un pilotage politique plus direct, tout en assouplissant certaines normes radiologiques pour les réacteurs développés par le Département de l’Énergie ou le Département de la Défense. L’idée n’est pas abstraite : il s’agit de faire sortir plus vite de terre des micro-réacteurs et des technologies avancées, capables d’alimenter une base militaire isolée, un site industriel stratégique ou une infrastructure numérique gourmande en électricité. D’autres textes publiés dans la foulée fixent un cap encore plus ambitieux, celui de multiplier par quatre la capacité nucléaire installée à long terme, en misant sur les SMR et les réacteurs avancés pour reprendre l’initiative face à la Chine et à la Russie. Le message est clair : le nucléaire n’est plus seulement un héritage du passé, il redevient un instrument actif de projection économique et géopolitique.
La nomination de Chris Wright, ancien conseiller d’Oklo Inc., au poste de secrétaire à l’Énergie, a donné une impulsion supplémentaire à cette orientation, en alignant les choix réglementaires, industriels et budgétaires.
Orano, d’acteur industriel à pièce maîtresse de la sécurité énergétique occidentale
Pour Orano, ce financement américain raconte une histoire bien plus longue qu’un simple accord budgétaire. Il vient refermer une boucle entamée il y a près d’un demi-siècle, lorsque la Cogema a été créée en 1976 pour donner à la France une maîtrise complète du combustible nucléaire. Devenue Orano en 2018, l’entreprise a traversé les cycles politiques, les débats sur le nucléaire, les crises industrielles aussi, sans jamais lâcher ce cœur de métier discret et exigeant. Aujourd’hui, environ 16 500 femmes et hommes y travaillent, pour un chiffre d’affaires qui tourne autour de 5 milliards d’euros par an, et une expertise forgée sur des installations comme Georges Besse II, au Tricastin, l’une des plus grandes usines d’enrichissement au monde, dont les centrifugeuses alimentent des réacteurs dans plus de 30 pays.
Porter désormais un projet de l’ampleur d’Oak Ridge aux États-Unis, sous supervision fédérale, avec des contraintes très élevées en matière de sûreté, de non-prolifération et de performance industrielle, change clairement de dimension. Orano ne se contente plus d’être un fournisseur parmi d’autres : le groupe devient un point d’appui stratégique dans la recomposition énergétique occidentale. Cette usine américaine ancre durablement l’entreprise dans un cercle très restreint d’acteurs capables de maîtriser l’enrichissement à grande échelle, au moment précis où cette compétence, longtemps perçue comme acquise, redevient un outil central de souveraineté énergétique. Ce n’est pas un virage opportuniste, c’est le prolongement logique d’une trajectoire industrielle patiente, construite sur le temps long.
Principaux sites d’enrichissement des Etats-Unis en 2026
| Site / Usine | État | Statut principal | Technologie principale |
| Urenco USA (Eunice) | Nouveau-Mexique | En exploitation (unique actif) | Centrifugation gazeuse |
| Portsmouth Gaseous Diffusion Plant | Ohio | Désactivé (1990s), reconversion | Diffusion gazeuse (historique) |
| Paducah Gaseous Diffusion Plant | Kentucky | Désactivé (2013), site de stockage | Diffusion gazeuse (historique) |
| Oak Ridge Y-12 (Centrus Energy) | Tennessee | Démonstrateur HALEU en activité | Centrifugation (démo avancée) |
| American Centrifuge Plant (Piketon) | Ohio | Projet en développement | Centrifugation gazeuse |
Sources :
- Communiqué de presse d’Orano du 09/01/2026
- United SteelWorkers (USW), le secteur nucléaire américain et l’histoire de l’enrichissement de l’uranium aux États-Unis
Image de mise en avant : Représentation du projet d’usine d’enrichissement IKE, Oak Ridge dans le Tennessee.




