L’Antarctique livre 23 millions d’années d’histoire climatique
Sous la glace de l’Antarctique occidental, les scientifiques viennent d’extraire une archive terrestre longue de 228 mètres.
Un cylindre de boue et de graviers qui remonte jusqu’à 23 millions d’années pour un forage record, réalisé dans le cadre du projet international SWAIS2C.
Cette carotte sédimentaire pourrait tout simplement changer notre manière d’anticiper la montée des océans. Retour sur un nouveau jalon pour la Science en Antarctique !
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Un forage sous la glace à Crary Ice Rise
Le site se trouve à Crary Ice Rise, une élévation de glace antarctique dans la partie centre-sud. Une équipe internationale a foré à travers 523 mètres de glace grâce à un système de forage à eau chaude. Ensuite, plus de 1 300 mètres de tubage spécialisé ont été descendus jusqu’au plancher océanique pour y récupérer la carotte de 228 mètres, la plus longue jamais récupérée sous une calotte glaciaire.
Jusqu’ici, les forages comparables ne dépassaient pas 10 mètres, c’est dire l’exploit !
Une machine à remonter le temps vieille de 23 millions d’années
Les scientifiques n’ont pas extrait qu’une « bête » carotte faite de boue. C’est en réalité une succession de couches géologiques qui racontent des périodes très différentes.
Les chercheurs ont observé :
- des sédiments fins meubles, typiques d’environnements marins calmes
- des graviers compacts avec blocs rocheux, signatures d’activité glaciaire intense
- et des fragments de coquilles et fossiles marins dépendants de la lumière
Ces derniers prouvent que cette zone, aujourd’hui ensevelie sous une épaisse calotte, a déjà été un océan libre de glace.
Pour la première fois, une preuve géologique directe montre comment la marge de la calotte antarctique occidentale a bougé pendant des périodes plus chaudes.

Pourquoi la calotte ouest-antarctique inquiète autant ?
La calotte Ouest-Antarctique est parfois décrite comme une dangereuse épée de Damoclès envrionnementale.
Si elle venait à fondre entièrement, le niveau des mers pourrait augmenter de 4 à 5 mètres. Cela signifie des portions majeures de villes comme New York, Mumbai ou Londres durablement sous l’eau.
Jusqu’ici, les modèles climatiques s’appuyaient sur :
- des données océaniques périphériques
- des images satellites
- des reconstructions indirectes
Cette carotte offre enfin une preuve directe sous la glace, là où tout se joue.
Ce que révèlent les sédiments
Les variations observées dans la carotte montrent une alternance entre :
- périodes de glace stable
- marges glaciaires actives avec vêlage massif
- épisodes d’océan libre
Autrement dit, la calotte n’a jamais été totalement immobile. Elle avance, recule, se fragmente.
Les chercheurs du programme SWAIS2C (Sensitivity of the West Antarctic Ice Sheet to 2°C) cherchent maintenant à déterminer précisément à quelles températures ces retraits majeurs se sont produits.
Certaines couches correspondent à des périodes où la température moyenne mondiale dépassait de plus de 2 °C les niveaux préindustriels.
C’est exactement le seuil au cœur des accords climatiques actuels.

Une opération à la limite du possible
Le projet n’a pas été simple (c’est le moins qu’on puisse dire). Trois ans de tentatives ont été nécessaires. Les tempêtes antarctiques, le froid extrême et les pannes techniques ont repoussé les échéances.
Forer sous une calotte glaciaire, ce n’est pas comme percer un puits de pétrole. Il faut maintenir le trou ouvert dans la glace, éviter qu’il ne se referme, gérer la pression et garantir la stérilité pour ne pas contaminer les échantillons.
Chaque segment de 3 mètres a été remonté lentement, analysé puis catalogué.
Une expédition digne des premiers explorateurs !
Un indice pour savoir si nous avançons vers une flaque… ou une vague
La question n’est pas de savoir si la planète se réchauffe (spoil : Elle se réchauffe).
La question est de savoir comment la calotte antarctique réagit réellement ?
Va-t-elle reculer progressivement sur des millénaires ?
Ou franchir un point de bascule entraînant une accélération rapide ?
Les sédiments montrent que, dans le passé, la glace a déjà disparu localement sous des climats plus chauds.
Ce cylindre de boue vieux de millions d’années devient donc un outil stratégique. Il ne prédit pas l’avenir, mais il fixe des repères.
Sources :
- SWAIS2C (Sensitivity of the West Antarctic Ice Sheet to 2°C project), Record-breaking sediment core provides unprecedented evidence of West Antarctic Ice Sheet retreat, 18 février 2026
- ETH Zürich, Record-breaking sediment core may help predict Antarctic ice loss, 17 février 2026)



