Taïwan a fait exploser une maquette de quatre mètres de haut pour comprendre une catastrophe qui a arraché un pont et tué 18 personnes en 2025

Date:

Comment un barrage a-t-il pu céder en 2025 à Taïwan ?

Dix-huit morts, un pont arraché, une ville inondée en une heure. En septembre 2025, le barrage naturel de la rivière Matai’an à Taïwan cédé sans que personne ne puisse vraiment expliquer comment.

Sept mois plus tard, une équipe de l’Université nationale Chung Hsing a rejoué la scène en miniature, dans une forêt du centre de Taïwan, pour récupérer les données que la catastrophe n’avait pas livrées il y a an et être en mesure de mieux anticiper les futures cataéstrophes.

Lire aussi :

Taïwan a fait exploser une maquette de quatre mètres de haut pour comprendre une catastrophe qui a tué 18 personnes

Notre histoire commence par une tragédie. Le 21 juillet 2025, le typhon Wipha gorge d’eau les reliefs escarpés du comté de Hualien, à l’est de Taïwan. Un pan entier de montagne lâche et 300 millions de mètres cubes de roches et de sédiments dévalent la pente sur 5 kilomètres, et viennent bloquer net la rivière Matai’an.

En quelques heures, un barrage naturel de 200 mètres de haut s’est constitué (le plus grand barrage de glissement de terrain de l’histoire moderne de Taïwan), comme un bouchon géant posé en travers d’une vallée. Derrière lui, un lac a rapidement commencé à se remplir.

Sauf qu’un barrage de ce genre, fait d’un empilement chaotique de blocs, de boue et de gravier, n’a rien d’un ouvrage d’ingénieur. Il fuit, il se déforme et peut céder à tout moment. L’accès y était malheureusement impossible : les autorités estimant qu’il aurait fallu presque trois ans pour construire la route nécessaire à l’arrivée des engins de chantier. Trois ans qu’on n’avait, bien entendu, pas.

Ce chantier « record » en Europe du Nord attaque sa phase la plus critique avec ces blocs de 217 mètres de long à immerger dans la mer Baltique

Le 23 septembre 2025, le bouchon saute

Le sort s’acharnant sur cette malheureuse région taïwanaise, un autre typhon, Ragasa a décidé de passer par Hualien pour déverser ses trombes d’eau le 23 septembre.

À 14h50, l’eau passait par-dessus le barrage. Huit minutes plus tard, la rivière en aval commençait à enfler violemment.

À 15h24, le pont de Matai’an s’arrachait. À 16h, la ville de Guangfu, à plus de 10 kilomètres en aval, fut frappée de plein fouet : 15,4 millions de tonnes d’eau, soit l’équivalent de 6 000 piscines olympiques, traversant la vallée pour un bilan dramatique de 18 morts confirmés et des centaines de maisons détruites.

Le pire, c’est qu’on attendait l’événement. Le lac avait été repéré dès le 22 juillet grâce aux signaux sismiques captés par un professeur de l’Université nationale Yang Ming Chiao Tung. Des évacuations avaient été ordonnées la veille.

Mais entre prévoir qu’un barrage va céder et savoir quand exactement il va céder, et avec quelle violence, il y a un gouffre. Personne n’avait jamais observé en détail comment ce genre de structure s’effondre. Les modèles numériques bricolent avec des hypothèses, parce que la matière du barrage, comme l’a résumé un chercheur, est un fourre-tout imprévisible.

Ci-dessous, une vidéo de la catastrophe :

Reconstituer la catastrophe dans une forêt

C’est tout l’objectif de l’expérience du 20 avril 2026. L’Université nationale Chung Hsing, mandatée par l’agence taïwanaise des forêts, a ainsi investi un site expérimental dédié dans la forêt de Huisun, au centre de l’île, mis au point au cours de la dernière décennie. Sur le ruisseau Landao, les chercheurs disposent d’un canal d’alimentation qu’ils peuvent ouvrir et fermer à volonté pour reproduire des crues calibrées au litre près.

Crédit : Université nationale Chung Hsing (NCHU)
Crédit : Université nationale Chung Hsing (NCHU)

Plus de 60 personnes, plusieurs engins lourds, des mois de préparation. Des spécialistes japonais du sabo (l’ingénierie de contrôle des coulées de débris, une discipline dans laquelle le Japon excelle depuis plus d’un siècle) ont ainsi participé à la construction d’une maquette du barrage Matai’an à l’échelle 1/50, pour environ 4 mètres de haut. Puis ils ont fait monter l’eau, observé la formation de la brèche, mesuré tout ce qui pouvait l’être.

Voici quelques uns de paramètres mesurés :

Paramètre mesuré Pourquoi c’est utile
Niveaux et vitesses d’écoulement Calibrer les modèles d’inondation en aval
Formation et expansion de la brèche Estimer la durée entre les premiers signes et la rupture totale
Transport de sédiments Comprendre la charge solide qui amplifie la destruction
Pression interstitielle Anticiper le moment où la matière du barrage cède de l’intérieur
Signaux sismiques Affiner la détection à distance (clé pour les zones inaccessibles)

Pourquoi une maquette plutôt qu’un ordinateur ?

La question mérite d’être posée. On simule bien des explosions nucléaires sur supercalculateur, pourquoi pas un barrage de boue ? Parce qu’un barrage de glissement de terrain mélange une physique des fluides, une physique des sols, une érosion progressive et des effets de seuil quasi imprévisibles. Les codes numériques savent calculer un écoulement propre dans un canal lisse. Devant un tas de roches hétérogènes qui s’effondre par morceaux, ils tâtonnent.

Une maquette physique, elle, intègre naturellement toute cette complexité. Le compromis, c’est l’effet d’échelle : un grain de sable de la maquette ne représente pas exactement un rocher de plusieurs mètres. Les chercheurs travaillent donc sur des paramètres robustes au changement d’échelle, comme la chronologie de la brèche ou le rapport entre débit de pointe et volume du lac. Ce sont précisément ces deux chiffres qui décident, en situation réelle, du nombre d’heures dont disposent les autorités pour évacuer.

Un enjeu qui dépasse Taïwan

Taïwan paie cher sa géographie. L’île concentre des reliefs jeunes, des séismes fréquents (le tremblement de terre de magnitude 7,2 d’avril 2024 avait déjà fragilisé les versants), des typhons à répétition, et une densité d’infrastructures qui grimpe dans les vallées. Le gouvernement a débloqué un budget spécial de 27 milliards de dollars taïwanais (730 millions d’euros), étalé jusqu’en 2030, pour la reconstruction et la prévention dans la seule vallée de Matai’an.

Mais le sujet est mondial. Le réchauffement climatique intensifie les épisodes de pluie extrême, ceux-là mêmes qui déclenchent les glissements de terrain massifs. L’Himalaya, les Andes, les Alpes, l’archipel japonais, la Nouvelle-Zélande : partout, des lacs de barrage naturel apparaissent, parfois après le retrait des glaciers, parfois après une secousse, parfois après une mousson trop chargée. En 2023, un lac similaire au Sikkim indien avait cédé et tué plus de cent personnes. Sans données fiables sur la dynamique de rupture, les services de protection civile naviguent à vue.

C’est ce vide que Taïwan tente de combler. Si l’expérience permet ne serait-ce que de réduire de quelques heures l’incertitude sur l’heure de rupture, des vies seront sauvées lors du prochain événement. Les ingénieurs et géologues japonais venus assister à l’essai ne s’y sont pas trompés : la technique a vocation à devenir un standard.

Sources :

  • International Water Power & Dam Construction, Taiwan reconstructs record landslide dam failure in large-scale physical model experiment  (30 avril 2026) https://www.waterpowermagazine.com/news/taiwan-reconstructs-record-landslide-dam-failure-in-large-scale-physical-model-experiment/
    Article présentant l’expérience à l’échelle 1/50 menée par l’Université nationale Chung Hsing pour reconstituer la rupture du barrage de la rivière Matai’an.
  • Taiwan News,  Exclusive: Professor warns Hualien villages at risk from barrier lake (28 août 2025)
    https://taiwannews.com.tw/news/6189184
    Entretien avec le professeur Wang Kuo-Lung détaillant les premières alertes scientifiques et le scénario de rupture redouté pour les 600 habitants en danger immédiat.
  • Taiwan News, Mataian River Bridge in Hualien destroyed by flooding from Typhoon Ragasa (24 septembre 2025)
    https://www.taiwannews.com.tw/news/6206652
    Reconstitution minute par minute de la rupture du barrage le 23 septembre 2025 et de la destruction du pont de Mataian.
  • National Chung Hsing University (NCHU), « Unveiling the Mechanisms of Taiwan’s Largest Landslide Dam Breach: NCHU Conducts 1/50 Scale Model Experiment of Matai’an River Event at Huisun Forest » (30 avril 2026)
    https://www2.nchu.edu.tw/en-news-detail/id/1267/title/Unveiling_the_Mechanisms_of_Taiwan%E2%80%99s_Largest_Landslide_Dam_Breach:_NCHU_Conducts_1/50_Scale_Model_Experiment_of_Matai%E2%80%99an_River_Event_at_Huisun_Forest
    Communiqué détaillant l’expérience menée par des chercheurs taïwanais pour reconstituer à grande échelle la rupture du barrage naturel de la rivière Matai’an afin d’améliorer la prévision des risques et les systèmes d’alerte précoce.

 

Notre site est un média approuvé par Google Actualité.

Ajoutez Media24.fr dans votre liste de favoris pour ne manquer aucune news !

Nous rejoindre en un clic
Suivre-Media24.fr

Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Articles connexes

La France a dix ans pour reprendre la main à la Chine et la Russie dans un domaine du nucléaire où elle a été...

Quarante ans après le rêve brisé de Superphénix, une nouvelle génération de start-up françaises tente de ressusciter les...

L’Europe prépare un nouveau géant de l’Espace avec le projet Bromo où la France aura son rôle à jouer mais l’acteur allemand OHB entend...

Trois géants industriels veulent fusionner leurs activités satellitaires pour ne plus subir la loi de SpaceX.  Le 23 octobre...

Les États-Unis ont battu le record du moteur à propulsion électrique spatial le plus puissant du monde avec 120 kilowatts de puissance

La NASA vient de tester un moteur qui pourrait emmener un jour l'Homme sur Mars. Le 24 février 2026,...

Avec 127,8 mètres de long, ce navire chinois tient un record qui devrait en appeler de nombreux autres d’ici quelques années pour les porte-conteneurs...

Un porte-conteneurs 100 % électrique de 20 000 kWh vient d’entrer en service : le transport maritime change...