“Vivez, désespérez et après revenez à Proust !” Interview de Mafalda Sofia Borges Soares

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Mardi 14 novembre 2023 nous fêtions un anniversaire un peu particulier pour la littérature française puisqu’il s’agissait des 110 ans de la publication de “Du côté de chez Swann”, premier tome de À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, encore aujourd’hui considéré ni plus ni moins que comme l’un des plus grands livres de l’Histoire littéraire. Nous avons voulu revenir sur le “pourquoi” d’une telle renommée avec l’interview de Mafalda Sofia Borges Soares, docteure en littérature comparée, qui a bien voulu répondre à quelques questions.

Un parcours très orienté “Proust”

Ma première question, est-ce que vous pourriez déjà revenir un petit peu sur votre parcours, nous expliquer quel type de formation vous avez suivi et quel rapport avec Proust ?

En 2007, j’ai commencé une licence en langues littératures et cultures et je me suis ensuite spécialisée en traduction français/portugais durant mon master.

À la fin du master je devais faire un projet pour conclure mes études et ce projet consistait à traduire une centaine de pages d’une œuvre qui n’avait jamais été traduite en portugais du Portugal.

Comme j’aimais beaucoup Marcel Proust, j’ai choisi cet auteur et j’ai consulté la liste des ouvrages qui n’avaient pas encore été traduits. Je me suis rendu compte qu’il y avait un ouvrage qui s’appelait Contre Sainte-Beuve qui n’avait pas encore été traduit. Je me suis donc lancée dans cette traduction.

À fin de mon master et après la parution de la traduction, j’ai enchaîné avec un doctorat en littérature comparée, toujours en rapport avec le français et le portugais.

Pour ma thèse, je suis restée sur Marcel Proust que j’ai comparé avec Clarice Lispector.

Traduction en portugais par Mafalda Borges Soares de
Traduction en portugais par Mafalda Sofia Borges Soares de “Contre Sainte-Beuve” de Marcel Proust

À la recherche du temps perdu, une œuvre qui a durablement changé le paysage littéraire français

Pour rappel mardi 14 novembre, nous avons fêté les 110 ans de la publication de « Du côté de chez Swann », premier tome de « À la recherche du temps perdu ». En quoi la sortie de ce livre a été vraiment un gros événement littéraire ?

En réalité le succès n’a pas été immédiat. Disons que Proust a eu un peu de mal à publier son premier tome probablement dû au fait que l’époque et les éditeurs n’étaient pas encore prêts pour ce genre d’écriture et il a été refusé chez tous les éditeurs auxquels il a envoyé le manuscrit.

D’ailleurs André Gide a été l’un des premiers à rejeter le manuscrit, ce qu’il a rapidement regretté (NDLR : au point de lui envoyer une lettre d’excuse) ! Mais c’est vrai qu’initialement le premier tome n’a pas été bien compris ni apprécié à sa juste valeur. Proust a dû publier le livre à « compte d’auteur ».

Mais à partir du deuxième tome, on commence finalement à reconnaître petit à petit la qualité littéraire de Proust. Le prix Goncourt qu’il a gagné pour le deuxième tome « À l’ombre des jeunes filles en fleurs » a beaucoup fait pour sa notoriété.

Pour saisir l’importance du premier tome, il faut comprendre que c’est une réelle nouveauté dans la littérature française de l’époque, nouveauté littéraire à plusieurs niveaux : c’est une écriture qu’on pourrait dire « alambiquée », moi je préfère dire complexe, et métaphorique. C’est une manière d’utiliser la langue française qu’on n’avait pas forcément l’habitude de voir. Ça amène aussi une importante réflexion sur le temps et sur la mémoire notamment sur la mémoire involontaire.

Enfin c’est à la fois une innovation littéraire, par le style que le livre emploie et une révolution philosophique, Proust étant un grand lecteur de philosophie.

Parle-t-on alors plutôt de roman philosophique à vos yeux ou de traité de philosophie qui prendrait la forme d’un roman, à la manière peut-être d’un Voltaire ?

Il est très difficile de cantonner Proust à un seul genre littéraire parce que je pense qu’il traverse tous les genres. Donc c’est un roman mais c’est aussi plus qu’un roman.

En fait on peut voir Proust de plusieurs façons.

  • On peut le penser comme un traité de Philosophie
  • On peut le voir comme un roman d’époque, un roman historique, avec une vision sur ce que devait être la Belle Époque
  • Enfin comme un exercice de style

Personnellement j’ai du mal à le classer dans une catégorie plutôt qu’une autre donc je ne le fais pas ! (elle rit).

Il est amusant de constater que tout le monde en France connaît Proust mais que finalement quasiment personne ne l’a lu ! C’est dire l’impact que celui-ci semble avoir eu sur la pensée française mais pensez-vous qu’on puisse vraiment parler comme certains le prétendent, de « livre le plus important du XXème siècle » ? Peut-on dire qu’on en trouve encore des traces en 2023 ?

Alors oui pour moi ça a encore un impact de nos jours parce que même si on n’a pas lu Proust, on a forcément été influencé par son œuvre, ne serait-ce que par rapport à la mémoire involontaire. Tout le monde connaît cette fameuse petite madeleine de Proust, qui n’a d’ailleurs pas une grande place dans le roman (trois ou quatre pages) mais qui a marqué l’imaginaire collectif au point que ça en est devenue une expression !

Les auteurs modernes ont été fortement influencés par son idée de mémoire. Il y a beaucoup d’auteurs français et pas seulement, qui ont lu Proust et qui essayent d’écrire pas « à la manière de » Proust, mais après Proust, ce qui n’est pas facile.

Prenons Annie Ernaux (NDLR : Prix Nobel de littérature en 2022). Elle est à la base proustienne et a donc une grande admiration pour Proust. Elle tente cependant dans ses ouvrages de ne pas faire comme lui, elle tente une recherche mais pas romanesque.

Pour prendre un autre exemple, portugais cette fois. José Saramago (Prix Nobel de littérature en 1998) parle de l’importance de la théorie de la mémoire de Proust dans ses écrits. Il dit que Proust n’a pas écrit une autobiographie, même si de nombreux éléments du roman font écho à la vie de Proust. Pour Saramago, c’est simplement un roman qui prend en compte ce qui reste de la mémoire et je pense que c’est à peu près ça qu’on fait quand on écrit ou quand on lit de la littérature, on réfléchit malgré nous sur ce que c’est que la mémoire et sur ce qui reste de la mémoire.

On peut donc l’affirmer, l’héritage de Proust est toujours vivant de nos jours et plus que jamais !

“Vivez, désespérez et après revenez à Proust.”

Pour rappel, quand vous avez lu Proust pour la première fois, vous étiez jeune portugaise et ne connaissiez pas encore la France, avez-vous réussi à vous identifier à travers ce roman et donc peut-on parler de roman universel ?

Oui, c’est une très bonne question. Alors pour la petite histoire Marcel Proust était l’auteur préféré de ma grand-mère qui lisait très bien le français. À l’époque le français était la langue étrangère la plus enseignée au Portugal, probablement du fait de son aura culturelle très importante. Il y avait de la curiosité vis-à-vis de la littérature et de la culture françaises.

Donc on peut dire que j’ai hérité de cette curiosité de la part de mes grands-parents.

Quand j’ai commencé à lire Proust, rien que le premier chapitre sur Combray a immédiatement fait écho avec la mémoire de ma propre enfance. C’était très similaire et je me suis donc très facilement identifiée à Proust, bien que lui ait vécu dans la France de la Belle époque et moi dans le Portugal des années 90 !

S’il fallait une preuve de son côté « Universel », en voici une.

Au final, Proust évoque ce paradis perdu qu’a été l’enfance et que tout le monde a connu. Tenez ! Moi aussi j’ai une madeleine et j’imagine qu’on a tous et toutes nos petites madeleines. Moi ma grand-mère me faisait des pains grillés au beurre.

Donc pour moi la madeleine c’est les petits pains grillés au beurre de ma grand-mère.

Indépendamment de la langue dans laquelle le roman a été écrit et indépendamment de son paysage culturel propre, j’arrivais à transposer ce que je lisais vers ma propre expérience.

Pour finir, recommanderiez-vous de lire aujourd’hui À la recherche du temps perdu et avez-vous un conseil pour le lire sans avoir peur des 7 volumes ?

Alors, c’est vrai qu’on se dit en regardant comme ça « c’est assez long » mais il est amusant de constater qu’on ne se dit jamais ça quand on regarde des séries qui peuvent vous mobiliser pendant des jours ! Cette question de longueur pour moi n’est donc pas pertinente si on s’en sert comme prétexte pour ne pas lire Proust. D’autant que la question du temps est centrale chez lui !

Mon conseil, prenez vraiment le temps pour apprécier Proust. Particulièrement si vous êtes jeune, vous avez la vie devant vous. Vous pouvez lire 10/20 pages par jour, le laisser de côté, y revenir plus tard.

Toute la force de Proust est qu’il vous parlera différemment en fonction de l’âge que vous avez.

Les premiers tomes se lisent très bien jeune, ils vous évoqueront cette glace au chocolat que vous aimiez tant enfant, vous rappelleront la joie des vacances, les souvenirs de votre mère venant vous raconter une histoire avant de dormir etc

Les derniers tomes en revanche vous parleront plus si vous avez déjà un peu « vécu ». Pour les comprendre pleinement, il faut avoir connu l’amour et une rupture difficile qui vous a laissé dévasté.

Vivez, désespérez et après revenez à Proust. Vous verrez qu’au milieu du désespoir c’est assez fascinant de le lire parce qu’on se rend compte que finalement ce qu’on vit, loin d’être notre histoire propre, d’autres l’ont vécu avant et s’en sont remis.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers les nouvelles technologies, je vous propose de vous faire profiter de mon expertise pour tous les enjeux touchant au monde de l'entreprenariat et de l'assurance (milieu dans lequel j'ai évolué pendant de nombreuses années).

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