L’Europe rebranche ses prises : 235 projets pour ne plus dépendre des autres
L’Union européenne vient de publier une liste dont vous n’avez à aucun moment entendu parler dans les médias… et pourtant, elle va redessiner en profondeur la carte énergétique du continent. Cette liste dévoile en effet 235 projets d’infrastructures énergétiques transfrontalières sélectionnés par l’UE et qui renforceront l’interconnexion énergétique du continent et contribueront à l’achèvement de l’Union de l’énergie !
La France est bien entendu un des membres les plus présents sue la liste avec une implication dans 36 projets.
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235 projets, 600 millions d’euros, et une ambition claire : ne plus jamais subir une crise énergétique comme en 2022
Le 9 avril 2026, la Commission européenne a publié au Journal officiel de l’Union européenne le règlement délégué 2026/764. Ce dernier avait pour sujet une liste de 235 projets d’infrastructures énergétiques jugés prioritaires pour l’Europe.
Ces projets sont classés en deux catégories :
- Projets d’intérêt commun (PIC) : entre pays membres
- Projets d’intérêt mutuel (PIM) : avec des pays voisins (Norvège, Ukraine, Tunisie…)
C’est la deuxième liste de ce type depuis la révision du règlement TEN-E en 2022, qui avait déjà rebattu les cartes en excluant notamment les projets gaziers fossiles, auparavant très présents.

Entrer dans cette liste, c’est décrocher un sésame : procédures d’autorisation accélérées dans les États membres, soutien réglementaire renforcé, et surtout éligibilité aux financements européens du programme CEF Energy (Mécanisme pour l’interconnexion en Europe). Le 30 avril 2026, la Commission a ouvert un appel à projets doté de 600 millions d’euros pour études et travaux. Les candidatures sont ouvertes jusqu’au 30 septembre 2026.
113 projets d’électricité, offshore et de réseaux électriques intelligents
Avec 113 projets sur 235, l’électricité représente près de la moitié de la liste. C’est logique : intégrer des énergies renouvelables intermittentes (solaire, éolien) exige des réseaux capables de transporter l’énergie produite là où elle est, vers là où elle est consommée. Sans câbles, pas d’éolien offshore qui tienne.

Parmi les projets emblématiques figure le Celtic Interconnector (PIC 1.3), qui reliera la France (La Martyre, en Bretagne) à l’Irlande (Great Island ou Knockraha). Un câble sous-marin de plus de 500 km qui permettra à l’Irlande, souvent isolée électriquement, d’accéder au marché continental européen. Pour le continent, c’est aussi un accès potentiel à l’éolien offshore irlandais, une ressource en plein développement.
Dans la même région, deux projets baptisés Transpyrénéenne 1 et 2 (PIC 1.7.1 et 1.7.2) visent à augmenter drastiquement la capacité d’échanges électriques entre l’Espagne et la France à travers les Pyrénées. Aujourd’hui, cette frontière est l’un des goulets d’étranglement majeurs du réseau européen : l’Espagne, largement excédentaire en renouvelables, peine à exporter et ces deux interconnexions pourraient l’y aider.
Les réseaux en mer ne sont pas en reste et dénombre pas moins de huit projets français figurent dans les corridors offshore atlantique et méditerranéen (voir liste plus bas)
L’hydrogène, le pari à 100 projets
Cent projets sur 235 concernent l’hydrogène et les électrolyseurs. C’est le signal le plus clair de la stratégie industrielle européenne : décarboner les secteurs qui ne peuvent pas simplement se brancher sur une prise comme la sidérurgie, la chimie, le transport lourd ou l’aviation.
La France occupe encore une fois une place centrale dans plusieurs corridors majeurs.
Le corridor Portugal–Espagne–France–Allemagne (PIC 9.1) est sans doute le plus ambitieux. Il prévoit une chaîne complète : production d’hydrogène vert en péninsule ibérique (soleil abondant, coûts de production plus bas), transport par gazoduc via l’Espagne et la France jusqu’en Allemagne. Le projet BarMar (PIC 9.1.4), qui interconnecte l’Espagne et la France, et HyFen (PIC 9.1.5), l’infrastructure française interne reliée à l’Allemagne, sont les maillons clés côté français.
Plus au nord, les vallées transfrontalières franco-allemandes de l’hydrogène (PIC 9.2) couvrent deux projets : RHYn côté allemand et Mosahyc côté français, pour créer un bassin industriel hydrogène entre l’Alsace, la Lorraine et le Bade-Wurtemberg. Une logique de cluster (foyer) transfrontalier, là où l’industrie lourde est déjà implantée.
Le corridor France–Luxembourg–Belgique (PIC 9.26) complète le tableau avec deux gazoducs hydrogène reliant ces trois pays.
Sur le front du stockage, la France dispose de trois projets labellisés (PIC 9.33) : GeoH2, HyPSTER_3 et HySoW. Le stockage est souvent le parent pauvre de la chaîne hydrogène alors qu’il est pourtant indispensable pour lisser la production intermittente et sécuriser l’approvisionnement industriel.
Enfin, du côté des électrolyseurs (machines qui produisent de l’hydrogène à partir d’eau et d’électricité) la France compte deux projets retenus : H2 GHYga et H2V 59 (PIC 9.16.6 et 9.16.7), tous deux dans le nord du pays, une zone à forte densité industrielle.
Le CO₂ capturé : une infrastructure fantôme qui prend forme
Dix-sept projets concernent le transport de CO₂. C’est l’infrastructure la moins visible du lot, mais potentiellement l’une des plus stratégiques pour atteindre la neutralité carbone en 2050.
L’idée est de capter le CO₂ émis par des industries qui ne peuvent pas encore se décarboner complètement comme les cimenteries, aciéries et autres usines chimiques puis le transporter par pipeline ou navire vers des sites de stockage géologique permanent, notamment en mer du Nord.
La France est directement concernée par deux projets :
Pycasso (PIC 13.12) prévoit de capter et stocker du CO₂ issu d’industriels français et espagnols dans un site terrestre dans le sud-ouest de la France.
Northern Lights (PIM 13.13), projet norvégien d’envergure, intègre des émetteurs français parmi ses sources : le CO₂ capté en France serait transporté par bateau jusqu’au plateau continental norvégien pour y être stocké définitivement.
Ces projets soulèvent des questions légitimes sur la permanence du stockage et les responsabilités à long terme, mais ils sont inscrits dans la trajectoire officielle de l’UE et bénéficient désormais d’un cadre réglementaire qui n’existait pas il y a cinq ans.
600 millions d’euros sur la table : qui peut candidater ?
Le 30 avril 2026, la Commission a ouvert le premier appel à financement CEF Energy pour les projets de la deuxième liste avec donc, un budget indicatif de 600 millions d’euros, pour des études de faisabilité et des travaux de construction.
Ce programme a déjà distribué 8,7 milliards d’euros depuis 2014, soit une moyenne d’environ 720 millions par an. Ces 600 millions constituent donc un appel concentré, pas un budget global.
Une journée d’information en ligne sera organisée par la CINEA le 18 mai 2026, pour expliquer les critères d’évaluation et accompagner les porteurs de projets dans leurs candidatures. Le délai court jusqu’au 30 septembre 2026 et les résultats seront connus début 2027.
Pour 2028-2034, la Commission propose un budget CEF Energy de 29,91 milliards d’euros soit cinq fois le budget actuel de 5,84 milliards ! Un signal fort, mais qui devra encore passer le filtre des négociations du prochain cadre financier pluriannuel.
La synchronisation balte : l’exemple de ce que ça change vraiment
Pour comprendre ce que ces projets changent concrètement pour notre « vieux continent », il suffit de regarder ce qui vient de se passer dans les pays baltes. La Lituanie, la Lettonie et l’Estonie étaient encore connectées au réseau électrique russe (héritage de l’ère soviétique) jusqu’à récemment. Grâce à une série de projets PIC, dont Harmony Link entre la Lituanie et la Pologne, les trois pays ont basculé en 2025 dans le réseau continental européen avec comme résultat immédiat que Moscou n’a désormais plus aucun levier sur leur approvisionnement électrique.
La France, avec ses interconnexions vers l’Irlande, l’Espagne, l’Italie et ses corridors hydrogène vers l’Allemagne et la Belgique, s’inscrit dans cette logique de maillage. Un réseau dense, c’est aussi un réseau moins vulnérable aux crises d’approvisionnement, une leçon que l’Europe a apprise douloureusement depuis 2022 et la guerre en Ukraine.
Liste exhaustive des 36 projets français retenus par le la commission européenne :
| N° | Nom / description | Catégorie | Pays impliqués |
|---|---|---|---|
| Électricité & interconnexions | |||
| 1.3 | Celtic Interconnector — La Martyre (FR) → Great Island / Knockraha (IE) | Électricité | FR, IE |
| 1.7.1 | Transpyrénéenne 1 — Navarre (ES) → Landes (FR) | Électricité | FR, ES |
| 1.7.2 | Transpyrénéenne 2 — Aragón (ES) → Marsillon (FR) | Électricité | FR, ES |
| 1.8 | Interconnexion Lonny (FR) → Gramme (BE) | Électricité | FR, BE |
| 1.22 | GiLA — ligne intérieure Bordeaux → Nantes (FR) | Électricité | FR |
| Réseaux en mer | |||
| 4.3 | Offshore Wind Connection Centre Manche 1 — Menuel (FR) | Offshore | FR |
| 4.4 | Offshore Wind Connection Centre Manche 2 — Tourbe (FR) | Offshore | FR |
| 4.7 | Offshore Wind Connection Fécamp-Grand Large 1 (FR) | Offshore | FR |
| 4.8 | Offshore Wind Connection Fécamp-Grand Large 2 (FR) | Offshore | FR |
| 6.1 | Offshore Wind Connection Occitanie (FR) | Offshore | FR |
| 6.2 | Offshore Wind Connection PACA (FR) | Offshore | FR |
| 6.3 | Offshore Wind Connection Golfe de Lion Centre (FR) | Offshore | FR |
| 8.1 | Offshore Wind Connection Bretagne méridionale (FR) | Offshore | FR |
| 8.2 | Offshore Wind Connection Atlantique Sud Oléron 1 (FR) | Offshore | FR |
| 8.3 | Offshore Wind Connection Atlantique Sud Oléron 2 (FR) | Offshore | FR |
| 8.4 | Offshore Wind Connection Golfe de Gascogne Sud (FR) | Offshore | FR |
| 8.5 | Offshore Wind Connection Bretagne Nord-Ouest (FR) | Offshore | FR |
| Hydrogène — corridors & infrastructure | |||
| 9.1.4 | BarMar — interconnexion hydrogène Espagne → France | Hydrogène | FR, ES |
| 9.1.5 | HyFen — infrastructure interne FR vers Allemagne | Hydrogène | FR, DE |
| 9.2.2 | Mosahyc — vallée hydrogène FR → frontière allemande | Hydrogène | FR, DE |
| 9.3 | Franco-Belgian H2 Corridor — infrastructure interne FR vers BE | Hydrogène | FR, BE |
| 9.13 | Terminal de réception d’ammoniac à Dunkerque (FR) | Hydrogène | FR |
| 9.26.1 | Hy4link (FR) — interconnexion hydrogène France → Luxembourg | Hydrogène | FR, LU |
| 9.27.1 | MidHY — infrastructure hydrogène interne FR | Hydrogène | FR |
| 9.27.2 | HySoW Méditerranée — infrastructure hydrogène interne FR | Hydrogène | FR |
| 9.27.3 | HySoW Atlantique — infrastructure hydrogène interne FR | Hydrogène | FR |
| Hydrogène — électrolyseurs | |||
| 9.16.6 | Électrolyseur H2 GHYga (FR) | Électrolyseur | FR |
| 9.16.7 | Électrolyseur H2V 59 (FR) | Électrolyseur | FR |
| Hydrogène — stockage | |||
| 9.33.1 | Stockage GeoH2 (FR) | Stockage H2 | FR |
| 9.33.2 | Stockage HyPSTER_3 (FR) | Stockage H2 | FR |
| 9.33.3 | Stockage HySoW (FR) | Stockage H2 | FR |
| CO₂ — capture & stockage | |||
| 13.5 | Callisto — stockage CO₂ en Méditerranée, émetteurs FR + IT | CO₂ | FR, IT |
| 13.12 | Pycasso — transport & stockage CO₂ sud-ouest France | CO₂ | FR, ES |
| 13.13 | Northern Lights (PIM) — stockage NO, émetteurs FR inclus | CO₂ | FR, BE, DE, IE, SE, NO |
| 13.14 | Nautilus CCS (PIM) — Le Havre & Dunkerque vers mer du Nord | CO₂ | FR, DE, NO |
Sources :
- Journal officiel de l’Union européenne, Règlement délégué (UE) 2026/764 de la Commission du 1er décembre 2025 (9 avril 2026),
https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=OJ:L_202600764
texte officiel présentant la deuxième liste des projets d’intérêt commun (PIC) et des projets d’intérêt mutuel (PIM), définissant les infrastructures énergétiques stratégiques à l’échelle européenne. - Commission européenne – DG Énergie, 235 key cross-border energy projects to boost Europe’s interconnectivity (9 avril 2026),
https://energy.ec.europa.eu/news/235-key-cross-border-energy-projects-boost-europes-interconnectivity-2026-04-09_en
communiqué officiel présentant la nouvelle liste de 235 projets énergétiques transfrontaliers, avec un focus sur le renforcement des interconnexions et de la sécurité énergétique européenne. - CINEA, PCI-PMI Transparency Platform publishes data from projects from the 2nd PCI and PMI list (29 avril 2026),
https://cinea.ec.europa.eu
publication annonçant la mise à jour de la plateforme de transparence des projets PIC et PIM, avec l’intégration des données relatives aux 235 projets identifiés. - Commission européenne – DG Énergie, EU grants worth €600 million available for cross-border energy infrastructure projects (30 avril 2026),
https://ec.europa.eu/info/funding-tenders/opportunities/portal/screen/opportunities/calls-for-proposals
annonce du lancement de l’appel à candidatures CEF Energy 2026, mettant à disposition environ 600 millions d’euros pour financer des projets d’infrastructures énergétiques transfrontalières.
Image de mise en avant : Le navire câblier de Nexans en pleine opération sur le projet Celtic Interconnector, une liaison électrique stratégique de 700 MW entre la France et l’Irlande, capable d’alimenter près de 450 000 foyers et de renforcer les échanges d’énergie en Europe.




