En quatre mois, ce champion industriel discret de l’Hexagone a déjà vendu les membranes cryogéniques de plus de 35 navires géants en 2026.
Ce 16 avril 2026, une annonce est passée relativement inaperçue dans la presse généraliste.
HD Korea Shipbuilding & Offshore Engineering, l’un des mastodontes de la construction navale mondiale, a confié à une petite société française de moins de 1 000 salariés la conception des cuves de quatre nouveaux méthaniers géants.
Ces navires seront construits par HD Hyundai Heavy Industries et équipés de la technologie à membrane Mark III, une technologie 100 % française. Livraison prévue entre le deuxième et le quatrième trimestre 2029.
Bon vous vous en doutez, si nous vous en parlons aujourd’hui, ce n’est pas pour ce contrat en particulier mais pour souligner l’exceptionnelle année 2026 qu’est en train de faire le Français dont c’était le seizième du genre depuis le 1er janvier 2026.
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GTT signe sa 16e commandes depuis le début de l’année 2026
Pourquoi c’est si complexe de transporter du gaz par bateau ?
Le gaz naturel, dans son état « normal », est impossible à transporter en masse par bateau.
Il prendrait un volume colossal.
La solution consiste à le refroidir jusqu’à –163 degrés Celsius. À cette température, il se liquéfie et son volume diminue environ 600 fois pour devenir ce qu’on appelle du le GNL (gaz naturel liquéfié). On peut alors en charger des dizaines de milliers de mètres cubes dans la cuve d’un navire.
Le problème, c’est que maintenir ce gaz à cette température pendant plusieurs semaines de navigation, sur un océan qui bouge, avec des contraintes mécaniques énormes… c’est un défi d’ingénierie extraordinaire.
Une simple fuite thermique et une partie de la cargaison s’évapore. Les ingénieurs appellent ça le boil-off. Limitez ce phénomène et vous gagnez de l’argent, vous réduisez les émissions, vous améliorez la rentabilité du voyage.
C’est exactement là qu’intervient GTT (Gaztransport et Technigaz).
Ses membranes cryogéniques de quelques centimètres d’épaisseur seulement, qui combinent couches métalliques et isolants haute performance, tapissent l’intérieur de la coque des méthaniers comme une peau technique ultra-sophistiquée.
Cette technologie, développée depuis les années 1960 en région parisienne, équipe aujourd’hui la grande majorité des méthaniers construits dans le monde.
2026 : seize commandes en quatre mois, un bilan impressionnant
Entre le 6 janvier et le 16 avril 2026, GTT a publié seize communiqués de commandes.
Cela représente plus de 35 navires dont les cuves seront confiées à l’ingénierie française : des méthaniers géants capables de transporter jusqu’à 200 000 m³ de GNL, des éthaniers de nouvelle génération, et même un réservoir de stockage terrestre en Chine.
Récapitulatif des commandes 2026 :
| Date | Chantier naval | Type | Quantité |
| 6 janv. | Hanwha Ocean | Méthanier (LNGC) | 7 |
| 8 janv. | Samsung Heavy Industries | Méthanier (LNGC) | 2 |
| 14 janv. | Samsung Heavy Industries | Méthanier (LNGC) | 2 |
| 21 janv. | HD KSOE | Méthanier (LNGC) | 3 |
| 2 févr. | HD KSOE | Méthanier (LNGC) | 4 |
| 5 févr. | Jiangnan Shipyard | Méthanier (LNGC) | 2 |
| 10 févr. | Samsung Heavy Industries | Éthanier géant (VLEC) | 2 |
| 16 févr. | Jiangnan Shipyard | Méthanier (LNGC) | 4 |
| 18 févr. | Samsung Heavy Industries | Méthanier (LNGC) | 2 |
| 5 mars | Samsung Heavy Industries | Méthanier (LNGC) | 1 |
| 12 mars | HD KSOE | Méthanier (LNGC) | 1 |
| 17 mars | Hudong-Zhonghua | Méthanier (LNGC) | 4 |
| 31 mars | Hanwha Ocean | Méthanier (LNGC) | 2 |
| 8 avr. | — | Réservoir terrestre 10 000 m³ (Chine) | 1 unité |
| 14 avr. | Samsung Heavy Industries | Méthanier (LNGC) | 1 |
| 16 avr. | HD KSOE | Méthanier (LNGC) | 4 |
Total : plus de 35 navires et 1 réservoir terrestre.
Le Mark III Flex : pourquoi cette membrane est si difficile à copier ?
Une question s’impose naturellement : pourquoi GTT domine-t-il ce marché depuis des décennies sans que personne ne soit parvenu à le détrôner ?
La réponse tient en un mot : complexité.
Le système Mark III Flex (la technologie principale embarquée dans les navires commandés en 2026) n’est pas un simple réservoir. C’est une architecture complète :
- Une membrane primaire en Invar (un alliage de fer et de nickel) ou en acier inoxydable ondulé, capable de se déformer sans casser sous les effets thermiques
- Plusieurs couches d’isolation en mousse de polyuréthane et en perlite pour couper les échanges thermiques
- Une membrane secondaire de sécurité, capable de retenir le GNL en cas de défaillance de la première
L’ensemble mesure quelques dizaines de centimètres d’épaisseur et tapisse des cuves pouvant contenir 200 000 m³, l’équivalent de 80 piscines olympiques.
Chaque millimètre de cette architecture a été perfectionné au fil de décennies de recherche. Reproduire cela sans les brevets, sans le savoir-faire, sans les équipes formées… est simplement impossible à court terme.
GTT continue d’ailleurs d’imposer sa marque dans le secteur avec 68 brevets déposés en 2025, se plaçant en tête du classement INPI des 5500 ETI (entreprises de taille intermédiaire) françaises et même 23e toutes entreprises confondues, derrière des noms comme Stellantis, Safran ou Renault.

Le modèle économique : du savoir-faire, pas de l’acier
GTT ne construit pas les navires, il vend des licences technologiques aux chantiers navals qui utilisent ses membranes. Il vend aussi de l’ingénierie, du suivi technique et de l’assistance opérationnelle.
Ce modèle dit asset light (léger en actifs physiques) est remarquablement rentable et le moins qu’on puisse dire c’est que son chiffre d’affaires explosent ces dernières années :
| Année | Chiffre d’affaires | Évolution |
| 2021 | ~315 M€ | — |
| 2022 | ~307 M€ | −2,4 % |
| 2023 | ~428 M€ | +39,2 % |
| 2024 | 641,4 M€ | +50 % |
| 2025 | ~803 M€ | +25 % |
Les commandes déjà enregistrées pour 2026 laissent présager une nouvelle année record.

Le GNL : une énergie de transition qui dure plus longtemps que prévu
On aurait pu penser que la transition énergétique finirait par tuer le marché du GNL.
Les chiffres montrent le contraire.
En 2025, la demande mondiale de GNL a atteint environ 540 millions de tonnes contre 400 millions en 2021. Une progression de 35 % en quatre ans.
Pourquoi ?
Parce que le gaz naturel émet moins de CO₂ que le charbon ou le fioul lourd. Dans les pays qui cherchent à décarboner rapidement leur mix électrique, c’est une solution de transition indispensable. L’Europe, qui s’est retrouvée à court de gaz russe depuis 2022, est devenue le premier importateur mondial de GNL.
Du côté de l’offre, les États-Unis ont levé leur moratoire sur les nouveaux projets de liquéfaction. En 2025, dix nouveaux projets ont été validés, représentant des dizaines de millions de tonnes de capacité annuelle supplémentaire.
Derrière on comprend dès lors que :
- chaque tonne exportée nécessite un navire,
- chaque navire nécessite une cuve,
- chaque cuve nécessite une membrane GTT,
- d’où les chiffres spectaculaires de ces 4 dernières années !
La diversification numérique : le prochain relais de croissance
GTT ne se contente plus de vendre des membranes et a commencé à se positionner sur un deuxième pilier : le numérique maritime.
En 2025, il a finalisé l’acquisition de Danelec, une société danoise spécialisée dans les enregistreurs de données de voyage et l’analyse de performance des navires. Ajouté à Ascenz Marorka (autre entité déjà intégrée au groupe), GTT dispose désormais d’une offre complète de « smart shipping ».
Ce que ça veut dire concrètement :
- optimisation des routes pour réduire la consommation de carburant
- suivi en temps réel des performances de la flotte
- conformité aux nouvelles réglementations environnementales
- maintenance prédictive des systèmes de confinement
Ces services génèrent des revenus récurrents, moins volatils que les royalties de construction qui dépendent des cycles de commandes.
C’est un relais de croissance à marges élevées qui commence à peser dans les résultats.
Ce que les commandes de 2026 disent de la France industrielle
Il est facile de parler de « réindustrialisation » sans jamais citer d’exemples concrets.
GTT en est un.
Une société créée dans les années 1960 autour d’un problème d’ingénierie très précis. Soixante ans de recherche. 68 brevets déposés en une seule année. Une position de quasi-monopole sur un marché mondial stratégique avec une croissance qui, depuis 2023, ressemble davantage à celle d’une startup technologique qu’à celle d’une société industrielle traditionnelle : +39 % en 2023, +50 % en 2024, +25 % en 2025.
La production physique se fait en Asie. La propriété intellectuelle reste en France. Les royalties rentrent à Saint-Rémy-lès-Chevreuse.
GTT démontre ainsi une nouvelle fois que le « savoir-faire à la française » peut dominer un marché mondial, à condition de l’entretenir, de l’innover, et de le protéger.
Sources :
- INPI, Palmarès 2025 des déposants de brevets en France
Communiqué officiel INPI (03/2026) - Wikipédia, Gaztransport et Technigaz, Consulté en avril 2026
https://fr.wikipedia.org/wiki/Gaztransport_et_Technigaz - GTT, données publiques présents sur le site du groupe
Image de mise en avant : le Papua, méthanier de plus de 290 mètres de long.




