Quand vos vidéos en streaming assèchent le Mississippi : la facture cachée des centres de données.
Chaque clic, chaque requête à ChatGPT, chaque épisode binge-watché passe par une infrastructure qu’on ne voit jamais : des hangars bourrés de serveurs qui chauffent comme des radiateurs et boivent comme des éponges.
Le numérique pèse de plus en plus lourd sur une ressource qu’on croyait inépuisable : l’eau douce et la facture commence à se voir, jusque dans les nappes phréatiques du Mississippi.
Heureusement, le numéro 1 mondial de la gestion de l’eau et services associés a peut-être une solution et son partenariat avec Amazon pourrait faire école.
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Amazon fait appel à Veolia pour résoudre le problème d’approvisionnement en eau de ses centres de données
11 000 hangars, et ça n’arrête pas de pousser
On dénombre aujourd’hui plus de 11 000 centres de données sur la planète, avec une croissance d’environ 15 % par an. Rien qu’en Europe et au Moyen-Orient, on en comptait 2 641 actifs au premier trimestre 2025, soit 11 % de plus qu’un an plus tôt. À ce rythme, le parc mondial devrait doubler tous les cinq ans.
L’enjeu n’est pas qu’une question d’électricité. Pour fonctionner, ces machines doivent rester froides, et on ne refroidit pas un million de serveurs en ouvrant une fenêtre. La méthode dominante reste l’évaporation d’eau, parce que c’est efficace, simple, et surtout parce que c’est nettement moins cher que les alternatives.
Le problème c’est qu’un centre de données , même d’une puissance modeste de 1 mégawatt avale en moyenne 25,5 millions de litres d’eau par an juste pour son refroidissement soit l’équivalent de la consommation quotidienne de 300 000 personnes ! Les hyperscalers de Google, Microsoft ou Amazon tournent à plusieurs centaines de mégawatts par site.
Une soif planétaire qui devrait doubler en sept ans
Selon l’Agence internationale de l’énergie, les centres de données du monde entier ont consommé 560 milliards de litres d’eau en 2023. À l’horizon 2030, ce volume pourrait atteindre 1 200 milliards de litres. C’est plus que ce que boit chaque année toute la population française réunie.
Et encore, on parle ici d’eau réellement consommée, c’est-à-dire évaporée et perdue. Si l’on regarde l’eau prélevée (celle qui passe par les circuits avant d’être en partie restituée) on grimpe à 5 000 milliards de litres en 2023, et 9 000 milliards prévus pour 2030.
L’arrivée de l’intelligence artificielle générative a agit comme un véritable accélérateur. Entraîner un grand modèle de langage demande des semaines de calcul intensif, donc des serveurs qui chauffent et de l’eau pour les refroidir. Selon un rapport international sur la sûreté de l’IA, les modèles à usage général pourraient nécessiter jusqu’à cent fois plus de puissance de calcul d’ici fin 2026. En 2027, l’IA à elle seule pourrait consommer autant d’eau que la moitié du Royaume-Uni.

Pourquoi ça chauffe autant : la physique d’un centre de données
Un serveur, c’est essentiellement une plaque chauffante connectée à Internet. Tout ce qu’il consomme en électricité ressort en chaleur. Empilez-en quelques milliers dans une salle, et vous obtenez un four industriel qu’il faut maintenir aux alentours de 22 °C en permanence, sous peine de voir les composants griller en quelques minutes.
Plusieurs technologies cohabitent. La climatisation classique reste répandue, mais énergivore. Le free cooling, qui consiste à pousser de l’air extérieur frais directement dans les salles, fonctionne tant qu’il fait moins de 25 °C dehors, ce qui exclut une bonne partie de l’année dans les régions tempérées et la quasi-totalité des zones tropicales. Restent les refroidissements liquides, où l’eau circule au plus près des composants, voire dans lesquels on plonge carrément les serveurs (l’immersion cooling, façon bain-marie high-tech).
Dans les tours de refroidissement, l’eau absorbe la chaleur puis s’évapore dans l’atmosphère. Selon Veolia, environ 80 % de cette eau part définitivement dans l’air, et les 20 % restants finissent dans les stations d’épuration municipales. D’où le besoin de réinjecter en continu de l’eau neuve, le plus souvent de l’eau potable, parfois des eaux grises ou de l’eau de mer.
Le piège géographique : on installe les centres de données là où il fait sec
C’est là que le bât blesse vraiment. Pour des raisons fiscales, foncières et énergétiques, les opérateurs ont massivement investi dans des régions ensoleillées et arides : l’Arizona, le Texas, la Virginie, l’Espagne, le Chili. Selon un rapport de Nature Finance publié en février 2025, 45 % des centres de données dans le monde sont implantés dans des bassins fluviaux à risque hydrique élevé. Côté géants du secteur, 42 % des sites de Microsoft et 15 % de ceux de Google sont situés dans des zones de stress hydrique.
La Virginie, qui concentre la plus forte densité mondiale de centres de données , illustre le problème en grandeur réelle. Sa consommation d’eau pour ces installations est passée de 4,3 à 7,0 milliards de litres entre 2019 et 2023, soit une hausse de 64 % en quatre ans. Sur place, les conflits d’usage commencent à éclater entre opérateurs, agriculteurs et collectivités.
Amazon, Google et Microsoft prévoient à elles seules d’augmenter de 78 % le nombre de leurs centres de données dans les prochaines années. La pression ne donc que monter, pas redescendre.

Le pari du recyclage : Amazon, Veolia et l’eau usée du Mississippi
Face à cette équation intenable, l’industrie cherche des parades. Les circuits fermés, qui font tourner la même eau en boucle, peuvent diminuer la consommation de 50 à 70 %. Le recours aux eaux alternatives : eau de pluie, eaux grises, eaux usées retraitées, gagne également du terrain.
C’est précisément le sens de l’accord annoncé fin avril 2026 entre Amazon et Veolia.
Dans le Mississippi, un centre de données d’AWS deviendra dès 2027 le premier du groupe dans cet État à être refroidi avec de l’eau recyclée. Veolia y déploiera des unités de traitement modulaires, en conteneurs, capables de transformer les effluents de stations d’épuration voisines en eau industrielle conforme aux exigences du refroidissement. Volume attendu : plus de 314 millions de litres d’eau potable économisés par an, soit la consommation annuelle d’environ 760 foyers américains. Autant d’eau qui ne sera plus pompée dans les nappes phréatiques locales.
L’accord va plus loin que ce seul site. AWS hébergera et co-développera avec Veolia des outils d’intelligence artificielle destinés à optimiser en temps réel le traitement de l’eau dans le monde entier : maintenance prédictive, gestion des stocks de produits chimiques, ajustement des dosages. Un cas d’école : l’IA, qui crée le problème, vient aussi vendre la solution. Amazon affiche un objectif d’« empreinte eau positive » sur l’ensemble de ses opérations directes d’ici 2030.
Bruxelles serre la vis, lentement
L’Europe a commencé à réagir. Depuis l’entrée en vigueur de la directive sur l’efficacité énergétique (EED), tout centre de données d’au moins 500 kW doit déclarer chaque année ses consommations d’énergie et d’eau dans une base européenne. C’est un premier pas, qui rend visible ce qui jusqu’ici ne l’était pas.
En France, des dispositifs de financement existent pour pousser les opérateurs à investir : Certificats d’économies d’énergie pour le free cooling ou le confinement des allées, et subventions des agences de l’eau pouvant couvrir jusqu’à 65 à 70 % des dépenses d’optimisation hydrique.
Sources :
- Hellio, « Tout savoir sur la consommation d’eau des data centers » (24 février 2026)
https://www.hellio.com/actualites/conseils/consommation-eau-data-center
Article expliquant les besoins en eau des data centers, les technologies de refroidissement et l’impact croissant de l’IA sur la consommation hydrique mondiale. - Veolia Water Technologies, « Data centers et eau : tout ce qu’il faut savoir » (9 septembre 2025)
https://blog.veoliawatertechnologies.fr/data-centers-et-eau-ce-quil-faut-savoir
Analyse des enjeux liés à l’utilisation de l’eau dans les centres de données, avec un focus sur le refroidissement et les solutions de réutilisation des eaux. - Veolia, « Veolia collabore avec Amazon pour déployer la réutilisation des eaux usées pour le refroidissement des data centers » (27 avril 2026)
https://www.veolia.com/fr/nos-medias/nos-communiques-presse/veolia-collabore-amazon-reutilisation-eaux-usees-refroidissement-data-centers
Communiqué officiel détaillant le partenariat entre Veolia et Amazon visant à réduire la consommation d’eau des data centers grâce à la réutilisation des eaux usées traitées.
Image de mise en avant :
Dans le Mississippi, Amazon prépare un chantier colossal avec 25 milliards de dollars d’investissements pour construire plusieurs campus de data centers et créer environ 2 000 emplois qualifiés. Le projet inclut aussi 300 millions de dollars de modernisation du réseau électrique, 616 MW d’énergie décarbonée et un système de refroidissement utilisant des eaux usées recyclées dès 2027 dans le site de Canton – Crédit : Amazon




