Le petit champion franco-italien du nucléaire avancé vient de franchir une étape déterminante dans sa marche vers le marché américain.
Le 14 juillet 2026, la start-up Newcleo a déposé auprès de la Nuclear Regulatory Commission (NRC, le gendarme du nucléaire américain), son Regulatory Engagement Plan, autrement dit le calendrier officiel de sa demande d’homologation pour son réacteur phare : le LFR-AS-200, un petit réacteur modulaire de 200 mégawatts électriques refroidi au plomb liquide et alimenté au combustible MOX.
Ce dépôt fait suite à la lettre d’intention envoyée le 23 février dernier et au démarrage officiel des pré-échanges le 25 mars 2026, dont nous vous parlions en mai. Concrètement, Newcleo passe cette fois de la phase des discussions informelles à un dialogue technique structuré avec les experts de la NRC.
Une étape symbolique et hautement stratégique pour la start-up.
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Newcleo passe la vitesse supérieure aux États-Unis
Depuis février 2026, Newcleo dialogue avec la NRC via ce qu’on appelle une phase de pre-application engagement, une phase d’échanges préparatoires qui permet aux experts de l’agence américaine de découvrir le dossier technique. Rien de contraignant à ce stade, ni pour la NRC ni pour Newcleo mais avec la soumission du Regulatory Engagement Plan (REP) le 14 juillet, tout va changer. Le REP est un document formel qui fixe le calendrier des soumissions techniques, l’organisation des interactions, et la stratégie d’homologation.
Concrètement, Newcleo va désormais soumettre en rafale ses dossiers de sûreté, ses données expérimentales, ses résultats de tests et ses modélisations, sur un calendrier négocié avec la NRC. L’objectif final est de décrocher une licence de construction et d’exploitation pour son LFR-AS-200 sur le sol américain. Cela prendra encore plusieurs années, mais le train est officiellement lancé.
Stefano Buono, le patron italien de Newcleo, a résumé ainsi la portée du geste :
« Cette soumission à la NRC reflète des années de recherche et d’ingénierie dédiées au LFR-AS-200. La technologie du réacteur rapide refroidi au plomb offre un chemin unique, sûr et efficace vers une énergie propre et fiable. »
En parallèle du réacteur, le dossier américain inclut aussi une usine de fabrication de combustible MOX (mélange d’oxydes d’uranium et de plutonium). Newcleo veut en effet contrôler l’ensemble du cycle de son combustible sur le sol américain, ce qui simplifie la logistique et rassure les régulateurs sur les questions de non-prolifération.
Le plomb comme caloporteur, l’idée qui séduit la NRC
Pour comprendre l’intérêt du LFR-AS-200, il faut comprendre ce qui distingue les réacteurs à eau pressurisée (ceux qu’on connaît en France) des réacteurs à neutrons rapides refroidis au plomb.
Dans un réacteur à eau classique (comme les 56 réacteurs EDF), l’eau joue deux rôles à la fois : elle refroidit le cœur et elle sert de « modérateur », c’est-à-dire qu’elle ralentit les neutrons émis par la fission de l’uranium pour qu’ils puissent à leur tour provoquer d’autres fissions. Il faut donc utiliser un combustible enrichi en uranium 235 (la version fissile de l’uranium naturel) et gérer les problèmes de pression (l’eau doit être maintenue liquide à 300 °C, ce qui nécessite des cuves épaisses).

Chez Newcleo, la recette est complètement différente. Le rôle du caloporteur est ici joué par le plomb liquide (fondu à environ 400 °C, il reste stable jusqu’à 1 700 °C) qui ne ralentit pas les neutrons, ce qui permet d’utiliser du combustible MOX fabriqué à partir de matières nucléaires usagées ou en surplus. C’est d’ailleurs sur ce point précis que Newcleo a été sélectionnée le 26 mai 2026 par le Département de l’énergie américain (DOE), dans le cadre du programme Surplus Plutonium Utilization.
Les avantages du plomb ne s’arrêtent pas là. Sa très haute masse volumique en fait un excellent bouclier contre les rayonnements, et il ne réagit ni avec l’eau ni avec l’air, ce qui simplifie énormément la gestion des situations d’urgence. En cas de perte de refroidissement, le plomb se solidifie autour du cœur au lieu d’exploser (comme le ferait l’eau bouillante). La sûreté est en grande partie intrinsèque, c’est-à-dire assurée par les propriétés physiques du système lui-même, sans intervention humaine active. Un argument de poids face à des régulateurs marqués par les traumatismes de Fukushima et Three Mile Island.
Contreparties, bien sûr, il y en a. Le plomb est corrosif à haute température, ce qui impose des aciers spéciaux (Newcleo a d’ailleurs monté un centre R&D dédié à Turin en partenariat avec l’Institut italien de technologie). Il est lourd, ce qui alourdit les structures. Et personne n’a encore fait tourner un LFR commercial dans le monde : Newcleo doit défricher.
La course américaine des SMR est lancée
Newcleo n’est bien sûr pas seule sur ce marché stratégique. La course américaine des SMR (Small Modular Reactors) et des microréacteurs bat son plein depuis 2023, sous l’impulsion d’un besoin explosif en électricité pilotable bas-carbone, tiré par les data centers de l’intelligence artificielle. Voici où en sont les principaux acteurs :
| Acteur | Technologie | Puissance | Horizon commercial | Statut |
|---|---|---|---|---|
| Newcleo | Refroidi au plomb, combustible MOX | 200 MWe (30 MWe en démonstrateur) | 2030-2032 | REP soumis à la NRC en juillet 2026 |
| Oklo | Refroidi au sodium, combustible métallique | 15-75 MWe | 2027-2028 | Prototype en construction dans l’Idaho, coté NYSE |
| TerraPower (Bill Gates) | Refroidi au sodium (Natrium) | 345 MWe | 2030 | Chantier lancé au Wyoming |
| NuScale | Eau pressurisée modulaire | 77 MWe par module (jusqu’à 12 modules) | Après 2030 | Design certifié par la NRC, projet UAMPS abandonné en 2023 |
| X-energy | Gaz haute température, combustible TRISO | 80 MWe par module (Xe-100) | 2030-2032 | Deal Amazon signé fin 2024 |
| Kairos Power | Sels fondus + combustible TRISO | 140 MWe (KP-FHR) | 2030-2035 | Deal Google signé fin 2024, permis de construction obtenu déc 2023 |
| AMPERA | Sous-critique au thorium, imprimé en 3D | 30 MWe | 2028-2030 | Premier module 3D dévoilé le 1er juillet 2026 |
Le paysage montre une chose : Newcleo se positionne dans un peloton déjà fourni. Ses avantages, c’est sa technologie originale (le plomb reste peu commun face au sodium et à l’eau pressurisée), sa maîtrise du combustible MOX à partir de matières usagées, et son partenariat conclu en octobre 2025 avec Oklo. Ce partenariat est intéressant : Oklo prendra la tête sur le programme plutonium excédentaire, Newcleo apportera son expertise en cycle du combustible.
Un projet français… introduit en bourse aux États-Unis
Newcleo va entrer en Bourse sur le NASDAQ via une fusion avec la SPAC américaine NewHold Investment Corp III, sous le ticker NWCL.
La valorisation retenue est de 2,4 milliards de dollars (environ 2,04 milliards d’euros), avec une levée espérée pouvant atteindre 429 millions de dollars (environ 365 millions d’euros). Un montant qui donnerait à Newcleo près de trois ans supplémentaires de trésorerie, largement de quoi voir venir. La clôture de la transaction est attendue au second semestre 2026, juste après la fin du débat public français en cours (qui se termine le 30 juillet).
Rappelons que sa concurrente française Naarea, qui développait un microréacteur au thorium à sels fondus, n’a pas eu cette chance : placée en redressement judiciaire en septembre 2025, puis en liquidation en janvier 2026 après le retrait de son unique offre de reprise.
Le sort de Newcleo dépendra beaucoup du succès de son introduction en Bourse dans les prochains mois.
La course contre la montre est officiellement lancée
Reste maintenant le vrai défi : le calendrier. Newcleo prévoit d’allumer son premier démonstrateur de 30 MWe en France (à Savigny-en-Véron et Beaumont-en-Véron, en Indre-et-Loire) entre 2030 et 2032. Son usine MOX associée dans l’Aube (Pont-sur-Seine et Marnay-sur-Seine) suivra le même calendrier. Aux États-Unis, un premier LFR-AS-200 commercial ne devrait pas voir le jour avant le début des années 2030 également.
Sauf que la concurrence court plus vite. Oklo vise un prototype opérationnel dans l’Idaho dès 2027-2028. TerraPower a déjà commencé à couler du béton au Wyoming pour être opérationnel en 2030. NuScale a le premier design certifié par la NRC. La question n’est pas de savoir si Newcleo va décrocher sa licence américaine (elle est plutôt bien partie sur ce terrain), mais si elle va la décrocher à temps pour capter une part du marché commercial. Rappelons que les hyperscalers de l’IA (Microsoft, Google, Amazon, Meta) signent leurs contrats de fourniture nucléaire dès maintenant, pour du courant livré à partir de 2028-2030. Si Newcleo arrive trois ans après ses concurrents US, elle risque de trouver le buffet vidé…
Le pari est donc double. Réussir en Bourse dans les prochains mois pour sécuriser sa trésorerie et convaincre techniquement la NRC assez vite pour être dans le train des livraisons commerciales du début des années 2030.
Deux paris parallèles, aux enjeux considérables pour la filière franco-italienne du nucléaire avancé. Réponse dans les 18 à 24 prochains mois.
Sources :
- Globe Newswire, Newcleo Submits Regulatory Engagement Plan to U.S. NRC for Lead-Cooled Fast Reactor (14 juillet 2026)
https://www.globenewswire.com/news-release/2026/07/14/3326805/0/en/newcleo-submits-regulatory-engagement-plan-to-u-s-nrc-for-lead-cooled-fast-reactor.html
Communiqué officiel de Newcleo annonçant la soumission du REP à la NRC pour le LFR-AS-200, citation Stefano Buono. - Boursorama, La société nucléaire Newcleo va s’introduire en bourse sur le Nasdaq (27 mai 2026)
https://www.boursorama.com/bourse/actualites/la-societe-nucleaire-newcleo-va-s-introduire-en-bourse-sur-le-nasdaq-dans-le-cadre-d-une-operation-l-evaluant-a-2-4-milliards-de-dollars-7b56f475d071c48a597dcea07821651c
Détails de la fusion SPAC avec NewHold Investment Corp III, valorisation 2,4 Md$ et levée jusqu’à 429 M$, partenariat Oklo. - Il Fatto Quotidiano, Newcleo, dietro lo sbarco a Wall Street la corsa contro il tempo della startup dei mini reattori (28 mai 2026)
https://www.ilfattoquotidiano.it/2026/05/28/newcleo-dietro-lo-sbarco-a-wall-street-la-corsa-contro-il-tempo-della-startup-dei-mini-reattori-che-ha-tra-i-soci-exor/8402154 /
Analyse de la course industrielle et financière face à Oklo, TerraPower et NuScale, calendrier concurrents.
Image de mise en avant : Installation d’un simulateur de réacteur au centre de recherche ENEA de Brasimone (Italie) – crédit : newcleo





