L’Europe accueille son ordinateur quantique photonique le plus avancé à Bruyères-le-Châtel.
À première vue, ce n’est qu’un gros boîtier posé dans un data center ultrafrais du CEA à Bruyères-le-Châtel. En réalité, c’est un bijou d’ingénierie quantique qui vient d’arriver dans le paysage européen : Lucy, l’ordinateur quantique photonique le plus puissant jamais livré sur le continent, développé par Quandela, une start-up française qui joue désormais dans la cour des très grands.
Avec ses 12 qubits photoniques, Lucy n’est pas qu’un prototype de labo. C’est un système universel, numérique, modulaire, conçu pour être intégré directement dans un environnement de supercalcul haute performance. Et ça tombe bien, car il est désormais connecté au supercalculateur Joliot-Curie dans le Très Grand Centre de Calcul (TGCC) du CEA !
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Lucy, un ordinateur quantique qui parle photon
Un ordinateur quantique photonique, c’est quoi au juste ?
Dans un ordinateur quantique classique (si l’on peut dire) les qubits sont souvent incarnés par des atomes piégés, des circuits supraconducteurs, ou même des ions flottant dans des champs électromagnétiques. On les manipule avec des micro-ondes, des lasers ou des impulsions électriques, dans des frigos à l’hélium liquide, à des températures proches du zéro absolu. Autant dire un environnement peu commode.
L’ordinateur quantique photonique, lui, joue une toute autre partition : ici, les qubits sont des photons, c’est-à-dire des particules de lumière. Pas besoin de cryostat géant ni de piège électromagnétique. On guide ces photons dans des circuits optiques intégrés, un peu comme des rails minuscules pour la lumière. C’est plus compact, plus stable à température ambiante, et surtout idéal pour la transmission d’information, les photons n’interagissent pas entre eux, ce qui limite les interférences indésirables.
Autre différence majeure : la radio-transparence. Là où les architectures supraconductrices ou ioniques doivent être isolées du monde extérieur, un ordinateur photonique peut fonctionner dans un environnement plus ouvert, y compris connecté directement à un réseau de télécoms quantiques ou à des capteurs.
Cela en fait un candidat naturel pour l’informatique distribuée et les communications quantiques, là où les autres technologies restent cantonnées au calcul pur.
Ici, tout tient dans une baie rack (environ 2 mètres de haut sur 60 cm de large et 1 mètre de profondeur, une belle armoire en somme). Ce n’est pas un gadget expérimental destiné à quelques obscures labo, Lucy est un processeur quantique universel, capable d’exécuter de vrais algorithmes : optimisation, simulation moléculaire, apprentissage automatique quantique. Des domaines où le calcul classique plafonne, et où le quantique hybride peut faire la différence.
Une machine pour l’Europe, pensée pour être partagée
Lucy est opérée par le CEA, accessible aux chercheurs via GENCI, et financée par EuroHPC dans le cadre du programme EuroQCS-France. Autrement dit, c’est une machine créé par l’Europe, en Europe et pour des chercheurs européens.
Un accès distant à d’autres machines Quandela est même déjà ouvert via le portail eDARI. De quoi s’exercer sur les environnements Perceval et MerLin, dédiés au machine learning quantique, avant de prendre les commandes de Lucy en 2026.
Quand l’Europe se fabrique une souveraineté quantique
Cerise sur le gâteau, Lucy est (presque) complètement européenne puisque 80% de ses composants viennent du vieux continent. Les circuits photoniques ont été fabriqués à Palaiseau, les modules cryogéniques conçus près de Munich, et l’intégration finale réalisée dans l’usine de Massy, dans l’Essonne. Le tout assemblé en douze mois, montre en main.
C’est le fruit d’un partenariat franco-allemand exemplaire, entre Quandela et attocube systems AG, avec l’appui de France 2030 et de la Stratégie Nationale Quantique. Une démonstration concrète que l’Europe peut concevoir, produire et livrer ses propres machines quantiques, sans dépendre de fournisseurs extérieurs.
Un tandem avec Joliot-Curie, bientôt trio avec Alice Recoque
Lucy est intégrée dans l’environnement du supercalculateur Joliot-Curie, un monstre classique du TGCC. Ensemble, ils forment le premier binôme HPC-quantique photonique en Europe. En 2026, Lucy sera de plus connectée à Alice Recoque, le supercalculateur exascale franco-européen, destiné à repousser encore les limites du calcul.
L’idée est d’associer le meilleur des deux mondes : la puissance brute du HPC classique avec les capacités exploratoires du quantique. Ce qui permettra de travailler entre autres sur : l’optimisation des réseaux électriques européens, la gestion de risques financiers, la logistique aérospatiale, la modélisation de nouveaux matériaux… des problèmes complexes, avec beaucoup trop de variables pour nos ordinateurs classiques.
Une révolution tranquille et ouverte à tous
Lucy a une approche résolument ouverte et pédagogique : GENCI, le CEA et Quandela organisent déjà des formations, des webinaires, des cas d’usage concrets pour que la communauté scientifique et industrielle s’approprie l’outil.
Parce qu’un ordinateur quantique, aussi puissant soit-il, ne sert à rien s’il reste dans les mains de quelques spécialistes. Il faut former des milliers d’utilisateurs, tester des codes, valider des algorithmes, construire une culture commune du calcul hybride.
D’autres machines photoniques dans la course
Lucy n’est pas seule à manipuler des photons. À travers le monde, plusieurs projets misent sur la lumière comme vecteur de calcul quantique, chacun avec sa propre approche. En Chine, le système Jiuzhang développé par l’Université de science et technologie de Chine (USTC) s’est illustré dès 2020 en réalisant des démonstrations de suprématie quantique avec un circuit optique spécifique. Toutefois, il s’agissait alors d’un ordinateur analogique spécialisé, incapable d’exécuter des algorithmes universels comme Lucy.
Au Royaume-Uni, ORCA Computing travaille sur des architectures photoniques modulaires basées sur des fibres optiques, avec des essais en cours auprès du ministère de la Défense britannique. L’entreprise PsiQuantum, quant à elle, vise un objectif ambitieux : construire un ordinateur photonique à un million de qubits logiques, en utilisant des puces silicium intégrées. Leur prototype reste pour l’instant expérimental, mais les financements dépassent déjà le milliard de dollars.
Ce qu’il faut retenir, c’est que Lucy est à ce jour le seul ordinateur photonique universel opérationnel intégré dans un environnement de calcul haute performance, et le seul à être accessible à distance via une plateforme ouverte à la communauté scientifique.
Les ordinateurs quantiques les plus avancés au monde en 2025
| Nom de la machine | Technologie | Qubits physiques | Pays | Statut | Remarques |
| Lucy | Photonique (universel) | 12 | France (UE) | Opérationnel | Premier photonique universel intégré HPC |
| Jiuzhang 2.0 | Photonique (analogique) | ≈ 100 modes | Chine | Expérimental | Non programmable, démonstration de suprématie |
| IBM Osprey | Supraconducteur | 433 | États-Unis | Opérationnel | Leader commercial, roadmap vers 1 121 qubits |
| IonQ Forte | Ions piégés | 32 | États-Unis | Commercial | Accès cloud, haute fidélité, extension prévue à 64 qubits |
| D-Wave Advantage 2 | Recuit quantique (annealer) | 5 000+ | Canada | Opérationnel | Non universel, utilisé en optimisation |
| Xanadu Borealis | Photonique (CV) | 216 modes optiques | Canada | Démonstration | Basé sur la quadrature continue (boson sampling) |
| QuEra Aquila | Atomes neutres | 256 | États-Unis | Accès cloud | Programmable, bonne échelle, limité en durée de cohérence |
| Google Sycamore 2 | Supraconducteur | ≈ 70 | États-Unis | Démo | Prochaine version en développement |
Source: CEA




Enfin, on réalise physiquement et théoriquement que les qubits seront photoniques. La physique photonique est l’avenir de la physique quantique.