L’objet le plus « dangereux » jamais immergé par l’homme se trouve près du pôle arctique mais les scientifiques russes ont des nouvelles plutôt rassurantes

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Quand l’Arctique rend ce qu’il avait avalé.

Sous la surface grise de la mer de Barents (près du pôle arctique), l’océan conserve une mémoire lourde. Des objets que l’on a volontairement laissés couler, parfois notés à la hâte dans des archives, parfois oubliés. Fin 2025, un navire océanographique russe, l’Akademik Ioffe, a mis la main sur l’un de ces angles morts de l’histoire nucléaire soviétique : un site d’enfouissement radioactif absent de toutes les cartes publiques. Cette découverte est le fruit d’une enquête patiente, méthodique, presque obstinée.

La mission n’avait rien d’une promenade scientifique. Elle s’inscrivait dans un programme de réhabilitation de l’Arctique, avec un objectif clair : retrouver et caractériser les objets immergés contenant du combustible nucléaire usé. Autrement dit, vérifier ce que le fond marin cache encore, et… dans quel état.

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Le site nouvellement identifié se trouve dans la baie des Courants, en mer de Barents. Son existence n’apparaissait ni dans les bases de données ouvertes, ni dans les inventaires soviétiques accessibles. Un trou dans la mémoire officielle. Pourtant, les archives évoquaient bien des opérations de largage de déchets radioactifs dans cette région, menées dans les années 1980, à une époque où l’urgence industrielle primait souvent sur la traçabilité.

Pour les chercheurs, cette absence d’information est presque plus inquiétante que la présence du site lui-même. Ce qui n’est pas cartographié ne peut ni être surveillé, ni évalué. C’est précisément ce vide que l’expédition de l’Akademik Ioffe est venue combler.

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À la recherche du Likhter-4, disparu depuis 1988

L’un des objectifs principaux de la mission portait un nom peu connu du grand public : Likhter-4. Cette barge a été volontairement coulée en 1988, avec à son bord 146 conteneurs de déchets radioactifs solides, issus de l’exploitation de réacteurs nucléaires de sous-marins. Elle transportait également deux cuves de réacteur du sous-marin K-22, encapsulées dans du plomb, avec le combustible retiré.

Sur le papier, ses coordonnées existaient. Dans la réalité, personne ne parvenait à la retrouver. Des tentatives avaient déjà eu lieu en 2007, puis en 2023 et 2024, à bord d’un autre navire célèbre, l’Akademik Mstislav Keldysh. À chaque fois, le temps manquait. La météo arctique, peu coopérative, imposait sa loi.

Cette fois, les conditions ont joué en faveur des chercheurs.

Golfe de la mer de Barents depuis le village de Teriberka (presqu'île de Kola).
Golfe de la mer de Barents depuis le village de Teriberka (presqu’île de Kola).

Des robots, du relief, et beaucoup de patience

Pour explorer les fonds marins, l’équipe a déployé plusieurs véhicules téléopérés : GNOM “X”, GNOM “Vector” et Argus. Ces engins ne sont pas de simples caméras sous-marines. Ils embarquent des spectromètres gamma conçus par l’Institut Kourtchatov, capables de détecter les signatures radiologiques au plus près des structures immergées.

Les premières surprises sont venues de la topographie. Le Likhter-4 ne reposait pas là où les archives l’annonçaient, près du glacier Roze. L’analyse bathymétrique a révélé une dépression locale dépassant 100 mètres de profondeur, un piège naturel dans lequel la barge a probablement glissé avant de se poser définitivement.

Les chercheurs ont pu cartographier précisément l’épave, inspecter la coque et réaliser des mesures radiologiques ciblées sur le fond marin environnant.

La barge Nikel, 580 tonnes enfin localisées au mètre près

Le Likhter-4 n’était pas seul. L’expédition a également permis de localiser avec une précision métrique la barge Nikel, au large de l’île de Kolgouïev. Cette barge contient environ 580 tonnes de déchets radioactifs solides. Sa position était connue depuis longtemps, mais de manière floue, à plusieurs centaines de mètres près.

Vingt ans après la dernière confirmation sérieuse, sa localisation exacte est désormais établie. Ce détail change tout pour la surveillance à long terme. On ne surveille pas efficacement ce que l’on situe “à peu près”.

Le cas à part du sous-marin K-27

Impossible d’évoquer les déchets nucléaires arctiques sans parler du K-27. Ce sous-marin expérimental, coulé en 1981 dans la baie de Stepovoï, près de la Nouvelle-Zemble, reste un objet à part. Il embarque deux réacteurs à caloporteur métal liquide, un alliage plomb-bismuth, une technologie abandonnée depuis.

Victime d’un accident en 1968, mis en réserve pendant treize ans, le K-27 a été immergé avec son combustible nucléaire à bord. Pour de nombreux spécialistes, il s’agit de l’un des objets les plus sensibles jamais immergés dans l’océan mondial.

L’équipe de l’Akademik Ioffe a procédé à une inspection complète du site, en combinant imagerie et mesures radiologiques.

L'île de Nouvelle-Zemble près de laquelle ont été coulés nombre de déchets nucléaires.
L’île de Nouvelle-Zemble près de laquelle ont été coulés nombre de déchets nucléaires.

Ce que disent vraiment les mesures

Les résultats sont à la fois rassurants et instructifs. Les données recueillies par un spectromètre REM-4-50, monté sur un robot sous-marin, montrent que les barrières de confinement jouent encore leur rôle. Aucune fuite radioactive n’a été détectée depuis les compartiments réacteur vers l’environnement marin.

La présence de césium-137 dans les spectres mesurés a été attribuée à une contamination de surface de la coque, sans transfert actif vers l’eau ou les sédiments. Les spécialistes estiment que l’état radiologique de la baie est davantage influencé par d’autres conteneurs immergés que par le K-27 lui-même.

Sur cette base, les autorités scientifiques ont retenu une zone côtière pour installer une station sous-marine de surveillance permanente, capable de mesurer la radioactivité 24 heures sur 24, sans dépendre des rares fenêtres météo favorables.

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Ce que cette découverte change concrètement

Retrouver un site nucléaire oublié ne relève pas du sensationnel. C’est un travail ingrat, lent, coûteux, qui ne produit pas d’images spectaculaires. Pourtant, c’est exactement ce type de mission qui permet de reprendre le contrôle sur l’héritage nucléaire du XXe siècle.

L’Arctique n’a pas vocation à rester un coffre-fort rouillé rempli de décisions anciennes. Chaque site localisé, chaque épave cartographiée, chaque mesure répétée réduit l’incertitude.

Source :

Institut d’océanologie P.P. Shirshov de l’Académie des sciences de Russie, « Le 70e voyage du submersible Akademik Ioffe dans l’Arctique : deuxième étape de la recherche », 17/11/2025

Image : Navire de recherche « Akademik Ioffe » à son départ de Mourmansk

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
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