La start-up franco-italienne newcleo vient d’engager des discussions formelles avec le régulateur nucléaire américain pour implanter aux États-Unis son réacteur au plomb et son usine de combustible MOX.
Le 25 mars 2026, newcleo a officialisé le lancement de son pre-application engagement avec la Nuclear Regulatory Commission (NRC), l’autorité de sûreté nucléaire américaine.
Concrètement : la jeune entreprise basée à Paris veut faire homologuer outre-Atlantique son réacteur à neutrons rapides refroidi au plomb (LFR) de 480 MWth, ainsi que l’usine de combustible MOX qui doit l’alimenter. Un partenariat est noué avec Oklo, une start-up californienne du nucléaire avancé déjà cotée à Wall Street.
Une homologation par la NRC lui ouvrirait les portes d’un marché qui pèsera 16% d’un (gros) gâteau estimé entre 70 et 120 milliards de dollars en 2050.
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Newcleo frappe à la porte du nucléaire américain avec son réacteur LFR
Pourquoi un tel saut vers les États-Unis ?
Newcleo, fondée en septembre 2021 par l’Italien Stefano Buono, a longtemps eu le Royaume-Uni dans le viseur. Le siège était à Londres, le premier réacteur tête de série devait y être construit. Mais l’été 2025 a marqué un tournant : fermeture du bureau britannique, refus implicite des autorités d’ouvrir l’accès au plutonium des centrales locales, absence de soutien à la technologie au plomb… en clair, La douche froide.
Pendant que Londres tournait le dos, Paris déroulait le tapis rouge. L’entreprise a relocalisé son siège en France en septembre 2024, signé un partenariat France 2030 à 15 millions d’euros, lancé l’acquisition de terrains près de Chinon pour son démonstrateur LFR-AS-30, et identifié un site de 33 hectares dans l’Aube pour son usine MOX à 1,8 milliard d’euros. Mais la France seule ne suffit pas à amortir les coûts colossaux de la R&D nucléaire. D’où ce regard tourné vers Washington.
Les États-Unis offrent trois choses que l’Europe peine à fournir : un marché électrique en explosion (avec la consommation des centres de données, en particulier autour de l’IA qui pulvérise les prévisions), un cadre réglementaire qui s’efforce de raccourcir ses délais d’instruction, et un écosystème d’investisseurs prêts à miser des milliards sur les SMR. Oklo, dont Sam Altman a longtemps été le président avant son entrée en bourse, en est le symbole le plus visible.
Que vont examiner exactement les Américains ?
Le pre-application engagement est une phase de pré-instruction qui n’engage rien définitivement. C’est un peu l’équivalent d’aller voir son banquier avant de monter le dossier de prêt : on présente le projet, on identifie les points sensibles, on ajuste le calendrier et la NRC en profite pour planifier ses ressources humaines et budgétaires, quand on sait combien d’experts spécialisés en réacteurs au plomb existent dans le monde, on comprend l’enjeu !
Newcleo doit faire valider deux choses très différentes.
D’un côté, le réacteur LFR de 480 MWth, qui appartient à la quatrième génération nucléaire et utilise du plomb liquide comme caloporteur, à des températures comprises entre 420 et 530 °C.

De l’autre, une usine qui fabriquera du combustible MOX à partir de plutonium et d’uranium recyclés. Deux chantiers réglementaires distincts, deux dossiers de sûreté, deux calendriers.
Cette stratégie multi-juridictions est inhabituelle. La plupart des concurrents (NuScale aux États-Unis, Rolls-Royce SMR au Royaume-Uni, KAERI en Corée) misent d’abord sur leur marché national avant d’envisager l’export. Newcleo joue au contraire la carte de la dispersion géographique pour ne dépendre d’aucun régulateur unique.
Le pari Oklo : alliance ou dépendance ?
Le partenariat avec Oklo, annoncé en octobre 2025, est probablement la pièce la plus intéressante du puzzle. Oklo développe ses propres microréacteurs à neutrons rapides (l’Aurora, refroidi au sodium), mais ne possédait pas de capacité industrielle de fabrication de combustible MOX. Newcleo arrive avec cette compétence rare lui permettant de maîtriser le multirecyclage du plutonium dans des combustibles destinés aux réacteurs rapides.
Pour newcleo, accrocher Oklo signifie disposer d’un partenaire américain coté en bourse, soutenu par des investisseurs lourds, et déjà inséré dans le tissu industriel local. Pour Oklo, cela permet de ne pas dépendre uniquement des fournisseurs traditionnels américains de combustible. C’est un mariage de raison entre deux acteurs qui, chacun de leur côté, n’ont pas encore mis en service le moindre réacteur commercial.
Cette alliance n’est pas sans risque pour newcleo. Une start-up européenne qui externalise sa production de combustible vers une usine américaine s’expose au cadre juridique américain sur les matières nucléaires, au régime d’exportation, et aux aléas politiques d’une administration imprévisible. Les ITAR (réglementations américaines sur les transferts de technologies sensibles) n’aiment pas particulièrement le plutonium qui voyage !
La compétition mondiale s’accélère
La décision de newcleo intervient au moment où la course internationale aux SMR connaît une nouvelle phase. NuScale, longtemps présenté comme le pionnier, a dû annuler son projet phare dans l’Idaho fin 2023 après l’envolée des coûts.
Rolls-Royce SMR, le britannique, n’a toujours pas posé la première pierre. Les Coréens (SMART) et les Chinois (ACP100, Linglong-One) avancent, eux, à grands pas, mais sur des marchés essentiellement domestiques.
Dans ce paysage, l’arrivée d’un acteur européen sur le sol américain a une portée symbolique. Cela signifie que les États-Unis, longtemps vus comme une chasse gardée pour leurs propres champions (Westinghouse, GE Hitachi, NuScale, X-energy, TerraPower de Bill Gates, Oklo), commencent à s’ouvrir aux technologies importées. Le nucléaire avancé est devenu un terrain de jeu mondialisé, où les frontières comptent moins que les capacités à lever des fonds et à passer les fourches caudines des régulateurs.
Pour la France, qui voit newcleo comme un de ses paris industriels via France 2030, c’est une bonne et une mauvaise nouvelle à la fois. Bonne, parce qu’une réussite américaine validerait la technologie et faciliterait son déploiement européen. Mauvaise, parce que les ressources humaines et financières mobilisées aux États-Unis ne le seront pas en France, et que le centre de gravité industriel de l’entreprise pourrait progressivement basculer outre-Atlantique.
La leçon de la faillite de Naarea, l’autre lauréat France 2030 sur les sels fondus, plane encore : les milliards de la R&D nucléaire ne tombent pas du ciel, et les start-up qui n’arrivent pas à boucler leur tour de table finissent en liquidation.

En parallèle, l’entreprise avance sur son réacteur modulaire à Chinon, avec un objectif de mise en service en 2031, sous l’égide de la CNDP.
Un calendrier serré
Reste la question du temps. Le pre-application engagement avec la NRC ne donne aucune autorisation immédiate. La phase suivante, l’instruction formelle de la demande de licence, dure typiquement entre trois et cinq ans pour une technologie nouvelle. Si tout se déroule sans accroc (ce qui n’arrive pratiquement jamais dans le nucléaire), un premier réacteur newcleo aux États-Unis ne pourrait pas être opérationnel avant le début ou le milieu de la décennie 2030. Soit grosso modo en parallèle de son frère slovaque à Bohunice et après le démonstrateur français de Chinon prévu fin 2031.
Un marché à 120 milliards de dollars qui aiguise les appétits
Pourquoi tant d’acteurs se ruent-ils sur les SMR malgré les revers et les délais à rallonge ? Parce que le gâteau promet d’être énorme. Le cabinet EY-Parthenon estime le marché mondial à l’horizon 2050 entre 70 et 120 milliards de dollars par an. La construction des unités pèserait 50 à 90 milliards annuels, pour 5 à 10 gigawatts installés chaque année. L’exploitation et la fourniture de combustible ajouteraient 20 à 30 milliards annuels, pour un parc total compris entre 60 et 100 gigawatts.
Près de 40 % des SMR iraient au réseau électrique classique, 11 % à la chaleur urbaine, 17 % à la production d’hydrogène, 14 % à la sidérurgie et l’aluminium, le reste au ciment, au verre et à la céramique. Les réacteurs au plomb de newcleo, qui sortent à 530 °C, visent justement ce mix électricité-chaleur industrielle. C’est le sens du protocole signé avec l’aciériste italien Danieli en mars 2025.
Géographiquement, près de la moitié des SMR en 2050 seront installés en Asie-Pacifique (48 %), loin devant l’Europe (17 %) et l’Amérique du Nord (16 %). Les 16 % nord-américains représentent tout de même plus de 10 GW installés et plusieurs milliards de revenus annuels.
Sources :
- Newcleo, « newcleo launches pre-application engagement with the U.S. NRC » (24 mars 2026)
https://www.newcleo.com/news-insights/newcleo-launches-pre-application-engagement-with-the-u-s-NRC/
Communiqué officiel détaillant les démarches engagées par newcleo auprès de la Nuclear Regulatory Commission américaine pour préparer l’homologation de ses réacteurs avancés et de son usine de fabrication de combustible. - EY, « Étude sur l’énergie nucléaire et les SMR » (mars 2024)
https://www.ey.com/content/dam/ey-unified-site/ey-com/fr-fr/insights/energy-resources/documents/ey-etude-nuclear-energy-smr-pov-20240322.pdf
Analyse stratégique consacrée aux petits réacteurs modulaires (SMR), leurs perspectives industrielles, économiques et leur rôle potentiel dans la transition énergétique. - Direction générale des entreprises (DGE), « Annonce des nouveaux lauréats de l’appel à projets réacteurs nucléaires innovants » (29 novembre 2024)
https://www.entreprises.gouv.fr/la-dge/actualites/annonce-des-nouveaux-laureats-de-lappel-projets-reacteurs-nucleaires-innovants
Image de mise en avant : Les locaux de la U.S. Nuclear Regulatory Commission (NRC) à North Bethesda, dans le Maryland. C’est ici que pourraient être examinés les futurs dossiers réglementaires du réacteur LFR de newcleo. Avant toute autorisation, l’entreprise devra démontrer la sûreté de sa technologie à neutrons rapides refroidie au plomb liquide à travers plusieurs années d’analyses techniques, d’études environnementales et d’évaluations indépendantes.




