Le 3 juillet 2026, le ministère chinois des Ressources naturelles a annoncé le départ simultané de quatre navires de recherche polaire en direction de l’océan Arctique.
Il s’agit de la 16ᵉ expédition scientifique arctique de Pékin depuis 1999, et surtout d’une nouvelle démonstration de force que les États-Unis observent avec une inquiétude croissante. Le programme durera jusqu’en octobre. Officiellement, ces navires seront là pour la science : climat, écosystèmes marins, glace de mer, océanographie. Officieusement, ils vont surtout continuer à repousser les limites de ce que Washington considère comme ses eaux souveraines.
Cette expédition intervient exactement dix jours après le lancement, en Finlande, de la construction du premier brise-glace Arctic Security Cutter pour la garde-côtes américaine. Ces deux annonces, presque simultanées, résument à elles seules l’état du bras de fer arctique en 2026 : la Chine avance ses pions à toute vitesse, l’Amérique tente de reconstituer une flotte capable de la contenir !
Lire aussi :
- La France possède 33% de la flotte mondiale d’un type de navires particulièrement stratégiques et objet de toutes les attentions en 2025 : les câbliers
- La Russie compte bien faire main basse sur la nouvelle Route du Nord maritime avec une expansion sans précédente de sa flotte de brise-glaces nucléaires
La Chine vient d’envoyer quatre navires polaires vers l’Arctique et Washington a de bonnes raisons de s’inquiéter
La flottille chinoise
La flottille chinoise en route vers le Nord est composée de véhicules aux capacités très différentes, ce qui trahit une stratégie planifiée. Le Xue Long (« Dragon des neiges ») ouvre la marche. Construit en Ukraine en 1993 comme cargo arctique puis reconverti en brise-glace scientifique, il mesure 167 mètres et sert de plateforme polaire à la Chine depuis presque trois décennies. Son successeur, le Xue Long 2, est plus court (122,5 mètres) mais bien plus moderne : mis en service en 2019, c’est le premier brise-glace polaire entièrement conçu et construit en Chine (avec l’aide, il est vrai, du bureau d’études finlandais Aker Arctic). Il pèse environ 14 000 tonnes et affiche la certification Polar Class 3, l’un des plus hauts niveaux de résistance à la glace de mer.

À ces deux vétérans s’ajoute le Jidi, un navire de recherche polaire plus récent, à classe glace, taillé pour les campagnes multidisciplinaires. Et enfin le Tan Suo San Hao, dernier-né de la flotte, certifié Polar Class 4, spécialisé dans la recherche en eaux profondes et équipé pour opérer avec des sous-marins habités.
Pourquoi ces navires font trembler Washington ?
L’été 2025 a marqué un tournant. La Chine avait alors envoyé cinq navires simultanément dans l’Arctique, son plus gros déploiement de tous les temps. Selon un rapport du Département de la Sécurité intérieure (DHS) publié en décembre dernier, ces cinq navires ont passé plusieurs semaines dans les mers de Tchouktches et de Beaufort, au nord de l’Alaska, et ont effectué près de quarante plongées de sous-marins habités dans l’océan Arctique. Ce chiffre, cité dans le rapport officiel du DHS, a fait littéralement bondir la garde-côtes américaine.
Le point le plus sensible concerne le « plateau continental étendu » américain. Sous le droit maritime international, un État possède une zone économique exclusive jusqu’à 200 milles nautiques (370 km) de ses côtes. Au-delà, il peut prétendre à un plateau continental étendu jusqu’à 350 milles marins (650 km), à condition que le fond marin y soit géologiquement rattaché à son territoire. C’est le cas de l’Alaska. Or, si la libre circulation reste permise dans ces eaux, la recherche scientifique et la cartographie des fonds y sont soumises à l’autorisation de l’État côtier. C’est évidemment dans cette zone que les navires chinois se sont retrouvés en 2025 : entre 230 et 290 milles nautiques (425 à 540 km) au nord d’Utqiagvik, la ville la plus septentrionale des États-Unis.
Le contre-amiral Bob Little, commandant du district Arctique de la garde-côtes américaine, a été explicite dans un communiqué de rentrée : « La garde-côtes contrôle, sécurise et défend la frontière nord des États-Unis pour protéger la souveraineté américaine. Les opérations du Healy démontrent le besoin urgent de brise-glace supplémentaires. » Un langage diplomatique qui masque mal une réalité opérationnelle : la garde-côtes américaine ne dispose que de trois brise-glace pour surveiller un océan grand comme trois fois la Méditerranée !
Le paradoxe juridique qui affaiblit les États-Unis
Ironie de l’histoire, les États-Unis n’ont jamais ratifié la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS), signée par 160 pays dont la Chine. Ils revendiquent pourtant un plateau continental étendu selon les règles de cette convention qu’ils refusent d’appliquer. C’est un handicap juridique majeur : Pékin peut techniquement contester la validité des revendications américaines devant les instances internationales, ce qui explique la stratégie chinoise consistant à envoyer des navires très près de la ligne, sans jamais la franchir clairement (ils sont taquins).
Comme le résume Troy Bouffard, directeur du Center for Arctic Security and Resilience de l’université de Fairbanks : « Les actions chinoises sont délibérées. Elles sont conçues pour attirer l’attention sans franchir la ligne. » Pékin promeut discrètement l’Arctique comme un bien commun mondial, ce qui minimise mécaniquement les droits souverains des États riverains.
Une stratégie qui vise à long terme à ouvrir la région à un « libre accès » dont la Chine serait l’un des principaux bénéficiaires.
La riposte américaine s’organise à Washington
Face à la sixième année consécutive d’expansion polaire chinoise, le Congrès américain commence à réagir. En juin 2026, un groupe de sénateurs a introduit une proposition de loi qui obligerait tous les navires de recherche appartenant à un gouvernement étranger, y compris la Chine, à obtenir une autorisation américaine officielle avant de conduire toute activité scientifique dans ou près de la zone économique exclusive américaine et du plateau continental étendu. L’idée étant comme de juste de combler les zones grises juridiques que Pékin exploite depuis trois ans.

Cette manœuvre législative complète les efforts d’équipement : le programme Arctic Security Cutter, dont la construction du premier navire vient de démarrer en Finlande, prévoit 11 brise-glace au total. Les États-Unis se sont également associés au Canada et à la Finlande via le pacte ICE signé en novembre 2024. Trois pays occidentaux qui, ensemble, tentent péniblement de rattraper une Russie qui aligne 8 brise-glace nucléaires et une Chine qui envoie chaque été davantage de navires.
Pendant ce temps, à Shanghai, le chantier Jiangnan aurait déjà commencé la mise en cale d’un Xue Long 3, plus grand et plus puissant que ses prédécesseurs, dont la mise à l’eau est attendue en 2027.
Si le calendrier tient, Pékin comptera bientôt cinq brise-glace polaires majeurs contre trois pour Washington, dont un vétéran de 1976.
Sources :
- U.S. Coast Guard / Alaska Beacon, U.S. Coast Guard intercepts two Chinese research ships in disputed portions of the Arctic Ocean (5 septembre 2025)
https://alaskabeacon.com/2025/09/05/u-s-coast-guard-intercepts-two-chinese-research-ships-in-disputed-portions-of-the-arctic-ocean/
Détails de l’interception du Jidi et du Zhong Shan Da Xue Ji Di à 230-265 milles au nord d’Utqiagvik, cadre juridique du plateau continental étendu et positions du directeur du Center for Arctic Security. - South China Morning Post, Why is the US uneasy as China’s 5-strong icebreaker fleet arrives in the Arctic? (23 août 2025)
https://www.scmp.com/news/china/diplomacy/article/3322730/why-us-uneasy-chinas-5-strong-icebreaker-fleet-arrives-arctic
Suivi des navires chinois via Maritime Optima et positions officielles chinoises sur le statut de « bien commun » de l’Arctique. - China Daily, China launches 16th Arctic scientific expedition (4 juillet 2026)
https://www.chinadaily.com.cn/a/202607/04/WS6a48412ba310986e2b4637a8.html
Communication officielle chinoise sur le lancement de la 16ᵉ expédition arctique et les objectifs scientifiques annoncés (climat, écosystèmes marins, glace de mer, océanographie).
Image de mise en avant : le Tan Suo San Hao, brise-glace conçu pour naviguer toute l’année dans les glaces épaisses, avec une certification classe polaire 4.




