Un trésor de 77 milliards d’euros dort dans nos tiroirs.
Le 5 août 2026, des chercheurs de l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign ont présenté dans la revue ACS Energy Letters une molécule inédite qui pourrait remplacer une large part des produits chimiques employés pour extraire les métaux précieux des appareils électriques promis à la déchetterie.
Menés par le professeur Xiao Su, ces travaux s’attaquent à un procédé industriel vieux comme la métallurgie moderne : l’extraction liquide-liquide, un tri chimique qui sépare et purifie les métaux à grand renfort d’acides et de bases, donc jusqu’ici très contestable d’un point de vue environnemental.
L’idée de l’équipe est de faire le même travail avec de l’électricité et on va voir que cela pourrait être une excellente nouvelle pour notre planète !
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Et si l’on récupérait l’or de nos vieux téléphones avec un simple courant électrique, plutôt qu’avec des bains d’acide ?
Le problème que ces chercheurs veulent résoudre a la taille d’une montagne qui prendrait chaque année plusieurs mètres.
Nos ordinateurs, téléphones et cartes électroniques regorgent de métaux précieux, à commencer par l’or, prisé pour sa conductivité et sa résistance à la corrosion. Or la planète recycle très mal ce trésor. En 2022, le monde a produit 62 millions de tonnes de déchets électroniques, dont à peine 22 % ont été collectés et recyclés dans les règles, selon le Global E-waste Monitor des Nations unies. Le reste part en décharge, à l’incinérateur, ou file vers des filières informelles. Le gisement métallique ainsi gaspillé représentait 91 milliards de dollars (environ 77 milliards d’euros) sur cette seule année !
Extraire cet or existant plutôt que d’en arracher au sous-sol est ainsi une véritable mine urbaine sous-exploitée. Sur le papier, c’est une évidence écologique. Dans les faits, les méthodes actuelles freinent l’élan. Pour dissoudre puis récupérer l’or, l’industrie noie les composants broyés dans des cocktails d’acides puissants, comme l’eau régale (mélange d’acides nitrique et chlorhydrique capable de venir à bout du métal roi).
Efficace, mais polluant, énergivore, et générateur de déchets chimiques à traiter. C’est précisément ce verrou que l’équipe de l’Illinois cherche à faire sauter.
La molécule qui fait tout à la fois
Pour comprendre l’astuce, il faut savoir comment fonctionne l’extraction liquide-liquide. On mélange la solution contenant les métaux avec un liquide organique, une sorte d’huile, dans laquelle se trouve une molécule spéciale, l’extractant, dont le rôle est d’attraper sélectivement l’ion métallique voulu et de le faire passer dans la phase huileuse. Reste ensuite à le décrocher pour le récupérer pur.
Traditionnellement, chacune de ces étapes réclame ses propres réactifs chimiques.
En 2024, l’équipe de Xiao Su avait déjà montré qu’on pouvait piloter une partie de ce cycle à l’électricité, en concevant un extractant sensible aux réactions d’oxydoréduction, des échanges d’électrons qui font qu’un atome capte ou relâche sa proie selon son état électrique. Un vrai progrès, mais le procédé réclamait encore des réactifs d’appoint pour boucler le cycle. La raison est prosaïque : l’huile ne conduit pas le courant, ce qui complique toute chimie électrique en milieu organique.
La nouvelle molécule règle ce problème en cumulant trois fonctions d’ordinaire réparties entre plusieurs ingrédients. Elle attrape sélectivement l’ion métallique, elle reste soluble dans l’huile, et surtout elle porte en permanence une charge électrique intégrée. Cette charge lui permet de jouer elle-même le rôle d’électrolyte : elle rend le liquide organique conducteur, si bien que le courant peut piloter directement tout le cycle. On charge la molécule, elle capte l’or, l’entraîne dans la phase huileuse, puis l’électricité l’y relâche. Selon la co-autrice Deborah Schmitt, c’est cette charge permanente qui permet enfin de conduire les réactions par l’électricité au lieu des produits chimiques.
| Critère | Extraction classique | Procédé électrifié (Illinois) |
|---|---|---|
| Ce qui pilote la séparation | Acides et bases ajoutés à chaque étape | Un courant électrique |
| Réactifs chimiques consommés | Grandes quantités | Réduits d’un facteur 10 à 100 |
| Rôle de la molécule extractante | Capter le métal seulement | Capter, conduire le courant et relâcher |
| Déchets et empreinte | Déchets chimiques abondants, forte dépense d’énergie | Moins de déchets, cycle simplifié |
Réduction de consommation chimique « d’un à deux ordres de grandeur » selon l’équipe de l’Illinois, soit un facteur 10 à 100. Source : ACS Energy Letters (2026).
Moins de chimie, et pas seulement pour l’or
Le gain annoncé est net : en électrifiant directement l’extraction, le système divise la consommation de produits chimiques par un facteur de dix à cent, tout en simplifiant l’ensemble du cycle. Moins de réactifs, c’est moins de déchets à traiter et, en principe, moins d’énergie dépensée. Pour une opération que l’industrie répète à grande échelle, la promesse a de quoi séduire.
L’or n’a servi ici que de cas d’école. Le vrai apport de l’étude est ailleurs : elle pose une série de principes de conception pour fabriquer, sur le même modèle, des molécules électriquement actives taillées pour d’autres métaux. La plateforme électrochimique reste à peu près la même, seule la chimie de l’extractant change selon la cible visée. L’équipe cite déjà les métaux du groupe du platine, récupérables dans les pots catalytiques usagés, ou d’autres éléments critiques piégés dans les résidus miniers. Autant de ressources stratégiques dont les chaînes d’approvisionnement inquiètent gouvernements et industriels.
Il faut toutefois garder la tête froide sur le calendrier. Ces travaux établissent un cadre fondamental ; la montée en échelle vers un usage industriel reste devant, et l’équipe la présente comme son prochain chantier. Les chercheurs explorent déjà de nouvelles molécules et misent sur la modélisation informatique et l’intelligence artificielle pour accélérer leurs découvertes.
Si l’électricité peut vraiment remplacer l’acide, la mine urbaine tiendrait là un de ses outils les plus propres. À charge, maintenant, de le faire changer d’échelle !
Sources :
- Étude d’ACS Energy Letters :
Deborah Schmitt, Aderiyike Aguda, Xiao Su; Direct Electrification of Liquid–Liquid Extraction by Imparting Fixed Charges onto Selective Redox Active Compounds. ACS Energy Lett. 14 August 2026; 11 (8): 5696–5705. https://doi.org/10.1021/acsenergylett.6c01434 - Université de l’Illinois à Urbana-Champaign, Built-in charge could replace chemical reagents in gold recovery from electronic waste (août 2026)
https://techxplore.com/news/2026-08-built-chemical-reagents-gold-recovery.html
Communiqué détaillant le fonctionnement de la molécule et les déclarations de Xiao Su et Deborah Schmitt. - Nature Chemical Engineering, Redox-mediated electrochemical liquid–liquid extraction for selective metal recovery (2024)
https://www.nature.com/articles/s44286-024-00049-x
Étude fondatrice de l’équipe Su sur le procédé e-LLE, à l’origine de ces travaux. - Nations unies (UNITAR/ITU), Global E-waste Monitor 2024 (2024)
Données mondiales sur le volume de déchets électroniques, le taux de recyclage et la valeur des métaux perdus.
Image de mise en avant : Dissolution de l’or dans l’eau régale – crédit : Daniel Grohmann





