Le plus grand télescope optique du monde est actuellement en cours d’installation au Chili.
Dix années. C’est le temps qu’il aura fallu à l’usine Safran Reosc de Poitiers pour fabriquer, polir et contrôler 931 miroirs hexagonaux d’1,5 mètre de diamètre destinés à équiper le télescope géant que l’Europe est en train de bâtir au sommet d’une montagne chilienne.
Ces 798 segments iront former le miroir principal du monstre et 133 autres serviront de rechanges (les miroirs doivent être retirés tous les quelques mois pour être recouverts d’une nouvelle couche d’aluminium, il faut un stock de roulement).
Chacun de ces segments pèse environ 250 kilos et a été poli avec une précision au nanomètre (un milliardième de mètre).
Le prix à payer pour que la lumière des galaxies lointaines, qui a voyagé pendant des milliards d’années avant d’atteindre le Chili, soit reflétée sans distorsion.
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Safran Reosc a annoncé l’achèvement fin 2026 de la production des 931 segments hexagonaux du miroir primaire du Extremely Large Telescope (ELT)
L’ELT, le plus gros œil braqué sur l’univers
L’Extremely Large Telescope, en français « télescope extrêmement grand » (les astronomes européens sont pragmatiques), est en construction depuis une dizaine d’années au sommet du Cerro Armazones, à 3 046 mètres d’altitude dans le désert d’Atacama, au Chili. Le site est si venté et si inhospitalier que les équipes ont dû commencer par dynamiter 40 mètres de la cime de la montagne pour poser une plateforme à peu près plate.
L’engin sera un monstre absolu. Son miroir principal fera 39,3 mètres de diamètre, sa surface de collecte de lumière atteindra 978 mètres carrés, l’équivalent de quatre terrains de tennis.
Au final il collectera 100 millions de fois plus de lumière que l’œil humain, et sera 20 fois plus puissant que l’actuel Very Large Telescope (lui aussi au Chili, lui aussi géré par l’ESO), pourtant déjà considéré comme l’un des plus performants au monde depuis sa mise en service en 1998.
L’ELT sera équipé de cinq miroirs, baptisés M1 à M5, dans un ballet optique d’une complexité folle. Les 798 segments du M1 collectent la lumière, l’envoient vers le M2 (un miroir convexe de 4,25 mètres, le plus grand miroir convexe jamais construit), qui la renvoie vers le M3, puis vers le M4 (un miroir déformable à 5 000 actionneurs qui corrige les perturbations atmosphériques en temps réel, mille fois par seconde), et enfin vers le M5 qui stabilise l’image avant de l’envoyer vers les instruments d’analyse. Un trajet lumineux d’une précision tellement folle qu’il faut un dôme de 80 mètres de haut pour abriter l’ensemble, soit à peu près la hauteur de l’Arc de Triomphe de Paris !
Première lumière prévue au printemps 2028 avant les premières observations scientifiques à l’automne 2028.
Il devra dès lors chercher des planètes habitables autour d’autres étoiles, observer la formation des premières galaxies de l’univers, étudier la matière noire et l’énergie noire. Tout un programme.
Petit tour d’horizon des télescopes géants du monde
L’ELT n’est pas le seul projet pharaonique en cours. Depuis une quinzaine d’années, trois chantiers titanesques de télescopes se partagent la course au plus gros œil terrestre, auxquels s’ajoutent les instruments spatiaux déjà en service. Petit comparatif :
| Télescope | Diamètre miroir principal | Lieu | Mise en service |
|---|---|---|---|
| ELT (Extremely Large Telescope) | 39,3 m (798 segments) | Cerro Armazones, Chili 🇨🇱 | 2028 (prévue) |
| TMT (Thirty Meter Telescope) | 30 m (492 segments) | Mauna Kea, Hawaï (contesté) 🇺🇸 | 2033 (prévue, incertaine) |
| GMT (Giant Magellan Telescope) | 25,4 m (7 miroirs) | Las Campanas, Chili 🇨🇱 | 2029-2030 (prévue) |
| Gran Telescopio Canarias | 10,4 m | La Palma, Canaries 🇪🇸 | 2009 (en service) |
| Keck I & II | 10 m (36 segments chacun) | Mauna Kea, Hawaï 🇺🇸 | 1993-1996 (en service) |
| VLT (Very Large Telescope) | 4 x 8,2 m | Cerro Paranal, Chili 🇨🇱 | 1998 (en service) |
| James Webb Space Telescope | 6,5 m (18 segments) | Point de Lagrange L2, espace 🚀 | 2022 (en service) |
| Hubble Space Telescope | 2,4 m | Orbite terrestre basse 🚀 | 1990 (en service) |

Safran Reosc, la pépite française de l’optique
Derrière cet exploit se cache une entreprise méconnue du grand public mais très respectée dans le petit cercle mondial des optiques de haute précision : Safran Reosc.
Ex-Reosc (Recherches et études d’optique et de sciences connexes), cette société a été fondée en 1937 par le scientifique français Henri Chrétien. Son histoire est jalonnée de contrats mythiques : miroirs du Very Large Telescope dans les années 1990, miroirs du télescope spatial James Webb (polissage au milliardième de mètre, un record mondial), optiques des satellites Spot d’observation de la Terre, du satellite franco-européen Meteosat.
L’entreprise a été rachetée en 1999 par Safran Electronics & Defense (ex-Sagem). Elle emploie quelques centaines de personnes réparties entre deux sites : Saint-Pierre-du-Perray dans l’Essonne (le site historique, qui a réalisé les miroirs M2, M3, M4 et M5 de l’ELT) et Poitiers dans la Vienne (le nouveau site 4.0, inauguré en 2020, dédié à la production en série des 931 segments du M1).
C’est précisément ce passage à la production industrielle en série qui constitue l’exploit. Avant l’ELT, Safran Reosc fabriquait traditionnellement des miroirs à l’unité, à la main pour l’essentiel, à raison d’un tous les quinze jours environ. Pour l’ELT, il fallait monter à un miroir par jour pendant trois ans et demi. Un changement d’échelle qui a nécessité la construction d’un bâtiment de 5 000 mètres carrés à Poitiers, un investissement de 30 millions d’euros, et le déploiement de technologies de pointe : polissage sans contact par faisceaux d’ions (une technique qui bombarde la surface du miroir avec des ions chargés pour l’affiner atome par atome), métrologie numérique en continu, et traçabilité intégrale via puces RFID.
Du télescope aux satellites et missiles
Pour Safran, cet exploit n’est pas une fin en soi. C’est le début d’une bascule stratégique vers deux marchés en pleine explosion.
Le premier, c’est le New Space. Autrement dit, les constellations de petits satellites en orbite basse (type Starlink pour les télécoms, mais aussi des constellations d’observation de la Terre, de surveillance maritime, de météorologie, de défense). Un marché gigantesque : selon le Space Report 2026, l’économie spatiale mondiale pèse désormais 626 milliards de dollars (environ 535 milliards d’euros), en hausse de 7,8 % sur un an, et pourrait franchir la barre des 1 000 milliards de dollars entre le début et le milieu des années 2030. Rien que le segment spécifique des constellations de satellites devrait atteindre 26,4 milliards de dollars d’ici 2030, avec une croissance annuelle de 14,3 % selon The Business Research Company. Mieux : la fabrication de satellites, cœur du métier de Safran Reosc, pourrait tripler en six ans, passant d’environ 20 milliards de dollars en 2024 à 57 milliards de dollars en 2030, selon les prévisions sectorielles.
Ces constellations ont besoin de dizaines, voire de centaines de satellites identiques, chacun équipé de caméras et d’optiques de précision. Un marché qui demande précisément ce que Poitiers sait désormais faire : produire des optiques haute performance en série, et pas à l’unité comme autrefois. Safran Reosc a déjà commencé à se positionner, avec notamment la gamme SEEING (instruments optiques pour nanosatellites) et un partenariat annoncé en 2025 avec Loft Orbital pour équiper une future constellation d’observation. Autant dire que l’ELT a servi de laboratoire grandeur nature.
Le second marché, c’est la défense. Les jumelles infrarouges JIM Compact utilisées par l’armée française, les autodirecteurs optiques des missiles (le petit œil qui guide le missile vers sa cible), les systèmes de visée nocturne, les viseurs de char ou de blindé : tous ces équipements embarquent des optiques de haute précision. Avec le plan ReArm Europe adopté en mars 2025 par la Commission européenne, qui vise à mobiliser 800 milliards d’euros d’investissements défense d’ici 2030 (dont 150 milliards de prêts garantis par l’UE et 650 milliards attendus des budgets nationaux), le marché promet d’être très porteur dans les années à venir. La France à elle seule a déjà voté en 2024 une loi de programmation militaire de 413 milliards d’euros sur sept ans (2024-2030), en forte hausse par rapport aux 295 milliards de la précédente. De quoi assurer un flux soutenu de commandes aux industriels de l’optronique française, dont Safran est l’un des leaders.
Aurélie Girou, présidente de Safran Reosc, résume l’enjeu : « Cette réussite constitue un formidable socle pour poursuivre nos ambitions sur le marché du New Space, notamment dans les domaines des constellations et des satellites d’observation souverains. »
Traduction : nous avons appris à faire en série ce que personne d’autre ne fait au monde, et nous allons maintenant monétiser ce savoir-faire !
Sources principales :
- Safran, Communiqué de presse – Safran capitalise sur l’exploit industriel de l’Extremely Large Telescope pour développer la production d’équipements optiques spatiaux et de défense (6 octobre 2026)
https://www.safran-group.com/fr/espace-presse/safran-capitalise-exploit-industriel-extremely-large-telescope-developper-production-equipements-2026-10-06
Annonce officielle de l’achèvement de la production des 931 segments du miroir primaire de l’ELT à Poitiers. - ESO (European Southern Observatory), Site officiel de l’ELT
https://elt.eso.org/
Documentation officielle sur le télescope géant européen et son chantier au Chili. - L’Usine Nouvelle, Safran mire la voûte céleste
https://www.usinenouvelle.com/article/safran-mire-la-voute-celeste.N600733
Histoire de Safran Reosc et de ses contrats avec les plus grands télescopes mondiaux. - SanaNews, Économie spatiale : le marché mondial franchit les 600 milliards de dollars en 2026
Économie spatiale : le marché mondial franchit les 600 milliards de dollars en 2026
Chiffres actualisés de l’économie spatiale mondiale pour 2026. - The Business Research Company, Satellite Constellations Market Forecasts Expansion to $26.39 Billion by 2030 with a 14.3% CAGR
https://www.openpr.com/news/4648547/satellite-constellations-market-forecasts-expansion-to-26-39
Projections sectorielles du marché des constellations de satellites à l’horizon 2030.



