Orientation post-bac : pourquoi les lycéens ruraux s’autocensurent

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Alors que se profile une nouvelle saison d’inscriptions sur Parcoursup, la plate-forme de candidature dans l’enseignement supérieur, les critiques sur la sélection à l’université et la place des algorithmes dans l’orientation des lycéens ne faiblissent pas.

Si le poids de l’origine sociale sur les processus d’orientation et la reproduction des inégalités qu’il implique concentre l’attention, il faut souligner aussi l’influence des ancrages territoriaux sur les choix des adolescents.

Les formations en France étant très largement urbano-centrées, il n’est alors pas surprenant que les jeunes venant des espaces ruraux se retrouvent à pâtir d’un modèle où le diplôme est la condition sine qua non de la réussite professionnelle et, a minima, une arme contre la précarité.

Une connaissance concrète de la carte locale de formations

Bien que les espaces ruraux aient une composition plus « populaire » que les villes, les résultats des élèves à l’entrée au collège y sont comparables, voire supérieurs, à ceux des jeunes urbains. Si ces résultats peuvent s’expliquer par plusieurs facteurs (moindres effectifs scolaires, classes « multi-âge », meilleures relations parents-professeurs…), ils mettent surtout à mal la théorie d’un soi-disant « déficit culturel » chez les ruraux.

Cependant, les jeunes ruraux sont bien plus souvent orientés que les urbains vers des filières courtes et professionnalisantes. Notons à titre d’exemple que, parmi les étudiants ruraux qui poursuivent leurs études après le baccalauréat, 47 % partent en BTS ou DUT contre 38 % des urbains. De plus, 60 % des élèves ruraux de troisième envisagent un baccalauréat général ou technologique contre une moyenne nationale à 71 % sur le territoire métropolitain. Ajoutons enfin que les formations infra-bac sont plus fréquentes puisque les CAP représentent 11 % des formations en milieu rural contre 8 % en ville.

Chemins d’Avenirs : des mentors pour les jeunes des territoires ruraux (FRANCE 24, décembre 2023).

Comment expliquer que de meilleures performances académiques se conjuguent à des cycles d’études plus courts ? Pour y voir plus clair, il faut prendre en compte la relation entre formation, emploi et territoire.

En milieu rural plus qu’ailleurs, les jeunes ont une connaissance plus concrète des métiers que le territoire peut offrir. Les formations proposées sur place coïncident souvent avec le marché de l’emploi local, ce qui fait que les ruraux se dirigent plus facilement vers des cursus professionnalisants, sans qu’il s’agisse nécessairement d’un biais de disqualification. Ces choix leur semblent une voie plus directe vers l’emploi. Il ne faut pas y lire un manque de compétences et d’ambition, mais une conscience plus précise de leurs objectifs de formation.

Une orientation influencée par le budget et le réseau personnel

Pourquoi ne pas partir faire des études supérieures en ville, si ces formations, de manière générale, ouvrent plus de perspectives d’emploi ainsi qu’une résistance face à la précarité ? Rappelons que les diplômés sortis de formation depuis 1 à 4 ans sont 41 % à être au chômage pour les non-diplômés, 19 % pour les bacs-CAP-BEP et 8 % pour les bac+2 et plus.

Bien entendu, l’ambition individuelle et le choix du parcours scolaire ne sont pas uniquement construits par les individus, ils peuvent être influencés aussi par le milieu familial. S’orienter vers un monde professionnel connu est plus simple pour beaucoup de jeunes « poussés » par un phénomène de reproduction sociale. De plus, les études en ville peuvent impliquer des dépenses plus élevées pour le logement, la nourriture, les frais de scolarité, les déplacements (retour chez ses parents les week-ends et/ou les vacances).

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Pour ce qui est du logement, l’UNEF note en 2022 que les loyers étudiants ont connu une hausse moyenne de 1,37 % et une hausse du coût de vie de 6,47 %. Elle met également en lumière que le coût mensuel de vie dans des villes comme Paris, Bordeaux, Marseille, Lyon ou encore Lille est compris entre 1 000 et 1 350 euros par mois pour un étudiant. Ces coûts peuvent être des freins qui renforcent les inégalités entre ruraux et urbains. Ceux-ci peuvent plus facilement limiter les coûts de leur formation par la cohabitation parentale et, de manière générale, une entraide familiale facilitée par la proximité géographique.

Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin »” (Livre politique 2020/LCP, Assemblée nationale).

Enfin, des a priori sur la ville peuvent jouer. Certains peuvent avoir la sensation d’un manque d’opportunités en dehors de leurs réseaux d’interconnaissance, d’autres ont plus largement un avis négatif. Le sociologue Benoît Coquard revient par exemple sur ces préjugés sur les villes, tout particulièrement Paris. Ces réticences peuvent être liées à une crainte de l’insécurité et de la violence dans les villes, renforcée par l’idée d’une vie stressante et d’un espace de vie pollué.

L’ensemble de ces réticences, craintes ou inégalités amène à une sélection des ruraux hors des centres urbains.

S’éloigner de ses proches : un coût émotionnel à gérer

Hormis le calcul rationaliste entre coûts et gains, il ne faut surtout pas omettre l’aspect relationnel et affectif qui est en jeu lors de l’orientation des jeunes. En effet, la poursuite d’études en ville implique, pour les ruraux, un choix parfois difficile : aller se former ailleurs et quitter son milieu de vie, ou rester sur place en acceptant une offre de formation souvent plus réduite.

Partir se former ailleurs peut avoir un coût émotionnel qui peut être trop lourd pour certains jeunes. Ces jeunes savent que partir en ville signifie généralement s’y insérer professionnellement et donc y rester à plus long terme. Ce choix n’est pas qu’un choix de formation. Il implique pour le jeune de se projeter dans une carrière, c’est-à-dire dans un milieu social et un espace de vie particulier.

Là où les liens familiaux sont forts, quitter la famille, les amis, son compagnon ou sa compagne, peut entraîner une séparation difficile et créer un sentiment d’isolement. Quitter son milieu de vie et ne pas savoir si l’on pourra y revenir peut avoir un coût social trop important pour pouvoir être considéré.

La sélection des jeunes ruraux n’est donc pas seulement le fruit d’un rapport plus direct entre formation-emploi-territoire, mais provient tout autant de limitations économiques, mais aussi affectives. Des dispositifs comme les campus connectés ou bien encore les universités rurales existent, mais ne peuvent pas à eux seuls compenser les inégalités territoriales dans l’accès à la formation.

Il est nécessaire de prendre en compte les différents freins relatifs à l’accès aux études tant que l’accès au diplôme restera un objectif central dans l’égalité des chances pour les jeunes.The Conversation

Clément Reversé, Sociologie de la jeunesse, sociologie des espaces ruraux, Université de Bordeaux

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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Eric GARLETTI
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