Un face-à-face inattendu avec des voyageurs du temps.
Chaque visiteur arrive persuadé connaître les momies. Il pense sarcophage doré, malédictions hollywoodiennes, bandelettes jaunes et temples noyés dans le sable. Quelques pas dans la Galerie de l’Homme suffisent pour sentir que l’exposition balaie ces images comme un courant d’air. Ici, neuf personnes du passé attendent patiemment qu’on les regarde comme ce qu’elles sont : des humains, pas des objets.
Le musée assume même un préambule clair dès l’entrée : « Nous vous invitons à les rencontrer avec respect. » Une phrase simple qui change tout. Elle rappelle qu’on va croiser des vies, pas des reliques figées.
À cet instant, on comprend que l’exposition ne cherche pas à montrer des curiosités, mais à rétablir ce lien que nos sociétés ont souvent rompu : voir la mort en face, sans artifice, sans horreur, juste avec lucidité.
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MOMIES : Quand le Musée de l’Homme rouvre le dialogue entre les vivants et les morts

Pourquoi des sociétés ont-elles voulu arrêter l’horloge biologique ?
Beaucoup d’humains ont enterré leurs morts depuis au moins 110 000 ans, nous dit le musée. Pourtant, certains groupes ont décidé d’aller plus loin : ralentir, voire suspendre la décomposition. Une idée folle quand on y pense, comme si l’humanité avait souhaité faire une pause dans la mécanique naturelle.
Les premières momifications intentionnelles connues remontent à 9 000 ans, chez le peuple Chinchorro, à la frontière entre le Pérou et le Chili.
Rien à voir avec les pyramides : on parle d’artisans préhistoriques qui inventent, sans écriture ni métal, de véritables stratégies de conservation.
Et cette créativité se retrouve partout.
En Sicile baroque, des moines dessèchent les dépouilles dans des cryptes.
Au Groenland, le froid fige des familles entières.
Aux Marquises, on expose les corps au soleil sous un toit végétal amovible.
En Indonésie, chez les Toraja, les morts ressortent tous les trois ans pour être coiffés, rhabillés, salués, comme s’ils participaient à une réunion de famille tardive.
Le musée rassemble ces trajectoires pour montrer que la momification n’est pas un caprice d’archéologue. C’est un langage universel : celui des vivants qui veulent continuer à dialoguer avec leurs morts.

Égyptiens, Guanche, Chancay : cinq techniques, cinq visions du monde
La salle consacrée aux techniques est un voyage express dans cinq cultures totalement différentes, qui ont pourtant toutes trouvé leur solution pour défier la décomposition.
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L’Égypte : l’art d’ingénieurs obsédés par l’éternité
Ici, on retire les organes, on applique du natron, on travaille la peau avec soin. Tout est pensé pour durer, parfois 70 jours de préparation selon le rang social. Les bandelettes deviennent une seconde peau tissée de croyances.
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Les Chancay du Pérou : un ingénieux “paquet funéraire”
Le défunt est replié, maintenu par des tiges, entouré de textiles, d’objets rituels, parfois même d’épis de maïs. Le corps n’est plus un corps, mais un récit enveloppé.
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Les Guanche des Canaries : le boucanage pour sécher sans détruire
Utilisation du soleil, de la fumée et du temps. Une dépouille de jeune femme, dite “reine Guanche”, illustre parfaitement ce savoir-faire disparu au XVe siècle.
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Les Marquises : une momification temporaire pour une transition
On huile, on expose au soleil, puis on enterre à nouveau. Des décennies plus tard, certains os sont récupérés, réassemblés, parfois décorés. C’est une mémoire circulante, presque mobile.
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L’Europe du XIXe siècle : l’ère chimique
On injecte six litres de solutions conservatrices dans le corps, on applique des poudres, on vernit la peau. On ne cherche pas l’éternité, mais la présentation décente le temps des funérailles. Ironique pour un continent qui jugeait souvent les autres rituels “exotiques”.

Comment les musées ont-ils accumulé ces corps ? Une histoire parfois embarrassante
Cette partie de l’exposition est la plus dérangeante, peut-être la plus nécessaire.
On y découvre que l’engouement du XVIIIe et XIXe siècles pour l’Égypte ou les Andes a entraîné des prélèvements massifs, parfois autorisés, souvent non. Des fouilles illégales, des ventes, des trafics, jusqu’à des fausses momies fabriquées pour satisfaire les collectionneurs occidentaux, comme celle d’un enfant qui s’est révélée… vide en 1985 grâce à l’imagerie médicale.
On expose aussi la trajectoire du garçon des Martres-d’Artière, découvert en 1756 dans le Puy-de-Dôme. Les villageois, persuadés d’une sainteté miraculeuse, avaient arraché dents et peau pour en faire des reliques. L’histoire glisse progressivement vers Paris, où Louis XV exige qu’il soit étudié : le premier “défunt” de la collection nationale.
Ce passage rappelle que les momies ne sont pas seulement des témoins des sociétés anciennes. Elles parlent aussi de nous, de notre rapport au pouvoir, à la science, à la curiosité, parfois à la prédation.
Ce que la science moderne révèle quand elle écoute les morts
L’exposition s’achève dans un laboratoire reconstitué, presque silencieux. On y comprend comment les chercheurs lisent des archives humaines invisibles à l’œil nu.
L’imagerie médicale, la chimie, l’ADN : tout ce qui nous sert aujourd’hui à mieux comprendre le vivant sert aussi à redonner une histoire aux défunts.
Quelques exemples frappants, tirés des analyses évoquées dans le dossier :
- La jeune fille de Strasbourg : sa robe, ses tissus, ses pathologies cérébrales révélées par la fusion prématurée de ses sutures crâniennes.
- L’homme Chachapoya : une éponge antiseptique dans la boîte crânienne, preuve d’une technique fine et inquiète du risque infectieux.
- La femme des Andes : un collier de spondyle et turquoise, un anneau en argent, des indices d’un rang social élevé.
- Le nourrisson égyptien : perles bleues, masque doré, symbole du scarabée ailé, tout un kit pour accompagner une renaissance.
On découvre aussi l’importance du carbone 14 : quelques milligrammes suffisent pour dater une vie avec une précision étonnante. Le dossier montre la restauration récente des Guanche, des analyses de la dépouille du jeune garçon du IIIe siècle et d’autres datations qui redonnent un âge à des anonymes devenus familiers .
Et surtout, ce principe simple mais bouleversant : ces corps, pourtant figés, racontent comment leurs sociétés vivaient, mangeaient, priaient, voyageaient, tombaient malades.

Entre art, science et mémoire : une exposition qui parle autant des morts que des vivants
L’exposition ne se contente pas de documents scientifiques. Elle mélange aussi des œuvres d’art, modernes ou contemporaines, qui servent de contrepoints sensibles : textile brodé inspiré de Baudelaire, portraits de défunts palermitains, fleurs artificielles de cimetière transformées en tapis.
Ces œuvres ne décorent pas l’espace. Elles servent d’interprètes, comme si la science laissait la parole à d’autres formes d’intuition pour saisir ce qui nous échappe.
Le Musée de l’Homme réussit ainsi à construire un terrain commun.
Un espace où une enfant égyptienne, un guerrier des nuages, une jeune Strasbourgeoise ou une “reine” des Canaries continuent à transmettre quelque chose.
Une leçon d’histoire, de technique, de biologie.
Et surtout une vérité simple : les momies ne sont pas figées dans le passé, elles dialoguent encore avec nous !
Informations pratiques sur l’exposition MOMIES
- Dates : du 19 novembre 2025 au 25 mai 2026, au Musée de l’Homme, place du Trocadéro, Paris.
- Horaires : ouvert tous les jours de 11h à 19h, sauf le mardi.
- Tarifs : 15 € (plein tarif), 12 € (réduit), gratuit pour les moins de 26 ans.
- Pour qui ? Une exposition pensée pour tous, avec un parcours adapté aux familles et des dispositifs pédagogiques accessibles dès 6 ans.
- Ce qui vous attend : neuf momies présentées avec un soin particulier, un parcours respectueux, des ateliers pour enfants, et des visites guidées le samedi matin.
- Plus d’informations et réservations :
https://www.museedelhomme.fr/fr/expositions/momies



