Au Creusot, Safran muscle l’arrière-boutique industrielle du Rafale
À première vue pour les néophytes, le Creusot n’a rien d’un symbole aéronautique. Pas de piste, pas de tour de contrôle, pas de bruit de réacteurs. Et pourtant, c’est ici, au cœur de la Bourgogne industrielle, que va se jouer une partie de la montée en puissance du fleuron industriel français : le Rafale.
Ce 28 janvier, Safran Aircraft Engines a annoncé un projet d’extension majeur de son site du Creusot avec un investissement de 70 millions d’euros qui permettra à terme de produire des pièces tournantes complexes pour plusieurs moteurs stratégiques, dont le M88, le bijou mécanique qui fait tourner le Rafale.
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Safran va investir 70 millions d’euros sur son usine du Creusot
Jusqu’ici, le site du Creusot était un spécialiste très ciblé. Il produisait exclusivement des disques de turbine basse pression pour les moteurs LEAP et CFM56 (qui équipent notamment les Airbus A320 et les Boeing 737). Un travail de haute précision, déjà exigeant, mais inscrit dans des chaînes de production civiles bien rodées.
L’extension de l’usine va permettre de changer d’échelle et de statut. Le Creusot va désormais intégrer des lignes de production dédiées aux pièces tournantes complexes pour deux moteurs emblématiques : le M88 (dont sa dernière version le M88 T-REX), qui propulse le Rafale, et le GE90, l’un des plus puissants moteurs civils jamais produits, monté sur le Boeing 777.
Fiche technique du M88 :
| Aspect | Détails |
| Développeur | Safran Aircraft Engines |
| Type | Turboréacteur double flux à postcombustion, modulaire (21 modules) |
| Dimensions | Longueur 3,54 m ; diamètre 0,70 m ; poids sec 897 kg |
| Performances | Poussée sèche 50 kN ; postcombustion 75 kN ; débit 65 kg/s ; T°C sortie 1 970°C |
| Versions principales | M88-2 (standard Rafale) ; M88 T-REX (+20% poussée pour Rafale F5, 90 kN) |
| Évolutions futures | M88-4E (durée vie accrue) ; M88-4 (95-105 kN pour futurs chasseurs) |
| Applications | Double moteur sur Rafale (France, Égypte, Inde, Grèce) ; >700 unités produites |
| Avantages clés | Rapport poussée/poids 8,52 ; maintenance rapide ; haut taux compression 24,5:1 |
9 000 m² de plus pour sécuriser les cadences du M88
Concrètement, Safran va construire une extension de 9 000 m², portant la surface industrielle totale du site à 26 000 m². L’ensemble doit être opérationnel en 2029, mais la montée en puissance commence bien avant. Dès 2026, certaines opérations d’usinage du M88 débuteront sur le site historique, avant d’être transférées dans les nouveaux bâtiments.
L’enjeu est clair : faire du Creusot la deuxième source industrielle pour les pièces tournantes complexes du M88, en complément du site d’Évry-Corbeil. Autrement dit, introduire de la redondance industrielle sur un moteur militaire critique, afin d’éviter toute rupture de production et d’accompagner la hausse des livraisons, dans un contexte de commandes export soutenues du Rafale (220 appareils commandés en janvier 2026).
Une réponse directe aux enjeux de souveraineté
Claude Quillien, directeur industriel et supply chain de Safran Aircraft Engines, parle dans le communicuqé de presse de l’entreprise de renforcer la chaîne d’approvisionnement interne, de continuité d’activité, et de souveraineté industrielle et technologique.
Derrière ces formules, une réalité : un moteur de combat ne se sous-traite pas comme un équipement standard.
Chaque disque, chaque pièce tournante, concentre des années de savoir-faire métallurgique, de traitements thermiques, de contrôles non destructifs. Multiplier les sources maîtrisées en interne, sur le sol national, c’est réduire l’exposition aux aléas géopolitiques, logistiques ou réglementaires.
Dans le cas du Rafale, c’est aussi envoyer un signal politique clair aux clients étrangers : la chaîne industrielle est robuste, durable, et capable de monter en cadence.

L’usine 4.0 comme norme, pas comme vitrine
Le Creusot n’a pas attendu cette extension pour entrer dans l’ère de l’industrie 4.0. Le site est déjà présenté par Safran comme une vitrine industrielle, avec des processus numériques intégrés, une gestion de production connectée et une automatisation poussée.
L’un des marqueurs les plus parlants est le recours massif au closed door machining, des ensembles de centres d’usinage capables de fonctionner en continu, sans intervention humaine, y compris la nuit. Les portes se ferment, les machines travaillent, les capteurs surveillent, les données remontent. Ce modèle permet une production à la fois flexible, robuste et hautement répétable, indispensable pour des pièces critiques de moteurs aéronautiques.
70 millions d’euros et 100 emplois supplémentaires
Le site du Creusot compte actuellement environ 200 salariés. Avec l’extension et le passage en régime de croisière, les effectifs devraient atteindre 300 salariés à l’horizon 2032.
Cela signifie des recrutements, mais aussi de la formation, de la montée en compétence sur des pièces plus complexes, aux tolérances encore plus serrées que celles du civil. Dans une filière aéronautique souvent confrontée à la pénurie de profils qualifiés, ce type de projet ancre durablement l’emploi industriel dans un territoire qui en a fait l’histoire.
Le Creusot, discret mais stratégique
Dans l’imaginaire collectif, le Rafale se résume souvent à une silhouette, à un radar, à un missile. Rarement à un atelier d’usinage en Bourgogne. Pourtant, sans ces pièces tournantes complexes, sans ces disques de turbine usinés au micron près, il n’y a ni poussée, ni endurance, ni crédibilité opérationnelle.
En étendant son site du Creusot, Safran ne fait pas qu’ajouter des mètres carrés. Il repositionne un site civil performant au cœur de l’appareil industriel de défense français, tout en conservant une forte activité sur les moteurs civils. Une manière très concrète de rappeler que la puissance aérienne ne se joue pas seulement dans le ciel, mais aussi, et peut-être surtout, derrière des portes d’atelier soigneusement closes.
Safran en 2026
Fort d’un chiffre d’affaires de 27,4 milliards d’euros en 2024, Safran est l’un des piliers industriels français de l’aéronautique, de la défense et de l’espace. Né de l’ancienne Snecma et structuré autour de métiers très technologiques, le groupe conçoit et produit des moteurs d’avions civils et militaires, des équipements aéronautiques, des systèmes de défense et des solutions de navigation. Safran, c’est aujourd’hui environ 92 000 salariés dans le monde, dont près de la moitié en France (environ 45 000 à 50 000 employés), un chiffre qui en fait l’un des premiers employeurs industriels du pays.
Comme nous l’avons vu, le groupe est un acteur clé du moteur LEAP (via sa coentreprise CFM International avec GE Aerospace), du moteur M88 du Rafale, mais aussi des systèmes d’atterrissage, d’optronique, d’avionique et d’équipements critiques. Très présent sur l’ensemble du territoire, Safran s’appuie sur un maillage dense de sites industriels et de R&D, souvent hérités de l’histoire aéronautique française, qui lui permettent de maîtriser en interne des savoir-faire stratégiques, du forgeage des pièces critiques jusqu’à l’assemblage final des moteurs.
Principales usines et sites industriels de Safran en France :
| Site | Localisation | Activités principales |
| Safran Aircraft Engines | Villaroche (77) | Assemblage moteurs, essais, R&D moteurs civils et militaires |
| Safran Aircraft Engines | Évry-Corbeil (91) | Pièces critiques et pièces tournantes complexes du M88 |
| Safran Aircraft Engines | Le Creusot (71) | Usinage de disques et pièces tournantes complexes |
| Safran Aircraft Engines | Gennevilliers (92) | Maintenance et réparation de moteurs |
| Safran Landing Systems | Vélizy-Villacoublay (78) | Systèmes d’atterrissage et de freinage |
| Safran Landing Systems | Molsheim (67) | Freins carbone et équipements d’atterrissage |
| Safran Electronics & Defense | Massy (91) | Optronique, navigation, systèmes de défense |
| Safran Electronics & Defense | Montluçon (03) | Électronique critique et défense |
| Safran Electrical & Power | Niort (79) | Systèmes électriques et câblages aéronautiques |
| Safran Helicopter Engines | Bordes (64) | Moteurs d’hélicoptères civils et militaires |
Sources :
- OpexNews, M88 T-REX : le moteur Safran qui prépare le Rafale F5,
article d’analyse défense revenant sur l’évolution du moteur M88, les gains de performance attendus et son rôle central dans la montée en puissance du Rafale au standard F5. - Safran, Safran étend son activité au Creusot pour produire des pièces complexes des moteurs du Rafale,
communiqué officiel détaillant l’investissement industriel, les capacités de production visées et les enjeux de souveraineté industrielle à partir de 2026. - Article Wikipédia sur Safran



