L’hydroélectricité n’a pas encore dit son dernier mot en France.
Le 30 mai 2026, NGE Fondations a annoncé qu’elle interviendra à partir de juin sur un chantier perché à 1 720 mètres d’altitude au-dessus de Modane en Savoie. Elle aura pour mission de construire la prise d’eau et le bâtiment usine de la future centrale hydroélectrique du Grand Vallon, portée par la société HYDR.A.
Le projet n’est pas un mastodonte. À l’échelle de l’hydroélectricité française, c’est même un tout petit point sur la carte mais il a le mérite de montrer que, oui, en France on construit encore des barrages et que ces derniers sont tout sauf anecdotique dans le mix énergétique de l’Hexagone.
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NGE Fondations va construire la nouvelle centrale hydroélectrique du Grand Vallon perchée à 1 720 mètres
Le chantier du Grand Vallon en quelques chiffres
Les équipes de NGE Fondations vont construire la prise d’eau à 1 720 mètres d’altitude sur le Grand Vallon. L’eau du torrent y sera dérivée puis acheminée vers une conduite forcée de 860 mètres de long, le long de laquelle elle dévalera la montagne sur 190 mètres de dénivelé avant de venir frapper les pales de la turbine implantée plus bas, à 1 515 mètres d’altitude. La centrale restituera ensuite l’eau au même cours d’eau, en amont du pont de la RD216.
Le communiqué NGE ne précise pas la puissance installée, mais le profil hydraulique laisse deviner une microcentrale de l’ordre de 1 à 2 mégawatts, capable de produire chaque année entre 4 et 5 gigawattheures d’électricité renouvelable. Cela correspond à la consommation annuelle de 1 250 habitants.
| Caractéristique | Valeur |
|---|---|
| Altitude de la prise d’eau | 1 720 mètres |
| Altitude de la restitution | 1 515 mètres |
| Chute exploitée | 190 mètres |
| Longueur de la conduite forcée | 860 mètres |
| Production attendue (estimation) | 4 à 5 GWh par an |
| Habitants alimentés en électricité renouvelable | 1 250 |
| Béton armé mis en œuvre | 500 m³ |
| Armatures métalliques | 50 tonnes |
| Montant du marché NGE Fondations | 1 552 800 € HT |
| Durée du chantier | 6 mois (juin à novembre 2026) |
| Co-traitants | VTSV (terrassement), HYDREO (vantellerie) |
| Maître d’ouvrage | HYDR.A |
Le chantier doit durer à peine six mois dans un environnement réputé infernal. Le chantier se déroulera directement dans le lit du torrent du Grand Vallon, à des altitudes où la météo bascule en quelques heures, où les accès se réduisent à des pistes de montagne, et où la moindre chute de neige précoce peut tout faire basculer.
Les équipes ont prévu des aménagements provisoires pour travailler dans l’eau vive, des terrassements pointus pour stabiliser les plateformes, et des structures en béton armé qui devront tenir face au gel, à la pression de l’eau et aux décennies d’usage. Pour faire passer la pilule au torrent, des dispositifs spécifiques garantiront la continuité écologique du cours d’eau : passes à poissons, débit réservé, filtration des sédiments.

Le savoir-faire NGE, du Mont-Blanc à la Maurienne
Derrière cette opération, on retrouve un acteur du paysage industriel français qui prend de plus en plus d’épaisseur sans pour autant se faire remarquer du grand public : NGE, pour Nouvelles Générations d’Entrepreneurs. Quatrième groupe français de BTP, 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires, plus de 25 000 collaborateurs et une présence dans une vingtaine de pays. La particularité de la maison, c’est son actionnariat : 72 % du capital est détenu par les fondateurs, l’encadrement et les salariés, le solde de 28 % étant porté par le fonds français Montefiore. Une structure peu commune dans le secteur, qui explique en partie la culture maison.
Sa filiale NGE Fondations, spécialisée en géotechnique depuis plus de 35 ans, est l’un des champions hexagonaux des ouvrages d’art en environnement contraint. 267 millions d’euros de chiffre d’affaires, plus de 1 000 collaborateurs, et un savoir-faire qui couvre toute la palette des travaux de fondation : amélioration des sols, parois moulées, génie civil spécifique, travaux d’accès difficile, sécurisation contre les risques naturels.
C’est sur ce dernier point que la filiale s’est taillé une réputation. Elle a notamment travaillé sur le chantier du Nid d’Aigle, l’ancienne gare du tramway du Mont-Blanc à 2 380 mètres d’altitude. Et elle a également participé au chantier de la centrale hydroélectrique de Gavet en Isère, l’une des plus grosses opérations hydrauliques françaises de la décennie.
L’hydroélectricité française, ce trésor un peu oublié
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Puissance hydroélectrique installée en France métropolitaine (fin 2024) | 25,7 GW |
| Production hydroélectrique 2024 (année très pluvieuse) | 72 TWh (record depuis 2013) |
| Production hydroélectrique 2025 | 55,8 TWh |
| Part dans la production électrique nationale | 13,6 % en 2024 (2e source derrière le nucléaire) |
| Part dans l’électricité renouvelable | 47 % en 2024 |
| Petites centrales hydroélectriques (< 10 MW) | 2 270 unités, 1,85 GW installés, 7 TWh/an |
| Rang européen | 2e (11 % de la production européenne, derrière la Norvège) |
| Objectif Programmation pluriannuelle (PPE) 2028 | + 900 à 1 200 MW de puissance, + 3 à 4 TWh/an |
On l’oublie souvent (sans doute un peu moins à la mode que l’éolien ou le solaire) mais la France métropolitaine a produit 72 térawattheures d’hydroélectricité en 2024 et 55,8 TWh en 2025, ce qui place cette filière en deuxième position derrière le nucléaire. L’hydraulique a en outre un atout que les renouvelables intermittentes n’auront jamais : elle est pilotable. On lâche l’eau quand on veut, on stocke quand on veut, on alimente le réseau au moment précis où il en a besoin. C’est ce qu’on appelle de l’électricité de flexibilité, et c’est devenu une denrée rare et précieuse à l’heure où le solaire et l’éolien envahissent les réseaux européens à des horaires imprévisibles.
Côté petite hydraulique (les centrales de moins de 10 MW comme celle du Grand Vallon), la France compterait quelques 2 270 unités qui totalisent ensemble 1,85 GW installés et environ 7 TWh par an, soit l’équivalent d’un réacteur nucléaire à elles toutes seules. Ce sont précisément ces petites centrales que la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) souhaite développer en priorité, avec un objectif de 900 à 1 200 MW supplémentaires d’ici 2028, pour une production additionnelle de 3 à 4 TWh par an.

La France a-t-elle encore du potentiel hydraulique inexploité ?
C’est la question qui fâche, et elle se pose de plus en plus ouvertement. Pendant des décennies, le credo français était que la « houille blanche » avait atteint son plafond, que les grandes vallées étaient toutes équipées, et qu’il ne restait que des miettes à grappiller. Plusieurs études récentes contredisent cette idée reçue.
Selon France Hydro-Electricité, le syndicat des professionnels du secteur, le potentiel théorique restant à exploiter atteindrait 10,6 TWh par an d’après une première étude de l’Union Française de l’Électricité publiée en 2011, et même 11,7 TWh par an d’après l’étude de convergence menée par le Ministère en 2013, soit l’équivalent de 20 % de production supplémentaire par rapport à aujourd’hui. De quoi alimenter 2 millions de personnes de plus. Sauf que dans la pratique, ce potentiel se heurte à deux obstacles structurels.
Le premier, ce sont les lois de protection environnementale. Le classement des rivières en liste 1 (loi sur l’eau de 2006, dite LEMA, complétée par la directive-cadre européenne) interdit la création de tout nouvel ouvrage hydraulique sur de nombreux cours d’eau, au nom de la continuité écologique. Selon France Hydro-Electricité, 71 % du potentiel hydroélectrique français est ainsi condamné par ce classement. Sur les 11,7 TWh théoriquement mobilisables, il ne resterait en pratique que 3 TWh disponibles pour développer la filière. Une décision politique qui crée régulièrement des frictions entre filière hydroélectrique et associations environnementales. Le projet du Grand Vallon n’a d’ailleurs pas échappé à cette tension : France Nature Environnement Savoie a rendu un avis défavorable lors de l’enquête publique de janvier 2023, soulignant un débit réservé trop faible et l’absence d’étude d’impact cumulé avec un autre projet de microcentrale prévu en amont.
Le second, ce sont les délais administratifs. Pour créer ou aménager une petite centrale en France, il faut compter entre 2 et 7 ans d’instruction. Études d’impact, enquêtes publiques, autorisations préfectorales : un parcours du combattant qui décourage de nombreux porteurs de projets. C’est ce que les parlementaires français appellent depuis des années à simplifier, sans grand succès jusqu’à présent.
Reste un troisième frein, qui pourrait pourtant devenir un levier : le changement climatique. Selon les futurs énergétiques 2050 de RTE, le productible hydraulique annuel moyen restera globalement équivalent à aujourd’hui dans les trajectoires climatiques étudiées. Mais sa distribution dans l’année va changer, avec des étiages plus marqués en été et des crues plus violentes au printemps. Cela exigera des aménagements plus fins, des stockages plus malins (comme les fameuses STEP, les stations de transfert d’énergie par pompage), et probablement plus de petites centrales de moyenne montagne, pour répartir le risque sur tout le territoire.
Le projet du Grand Vallon s’inscrit précisément dans cette veine. Une petite brique de plus dans un édifice qui se construit pierre par pierre, vallée par vallée, depuis plus d’un siècle. Avec ses 1 250 habitants alimentés, le projet ne va pas révolutionner le mix énergétique français mais multipliez le par plusieurs centaines dans les Alpes, les Pyrénées, le Massif central, et vous obtenez à terme un ou deux EPR de production additionnelle, sans creuser de tunnel, sans construire de centrale gigantesque, sans déranger des dizaines de milliers d’habitants.
La France de la « houille blanche » n’a peut-être pas encore dit son dernier mot en fin de compte… À condition qu’on lui laisse la place d’avancer !
Sources :
- NGE Fondations, NGE Fondations réalise la future centrale hydroélectrique du Grand Vallon à Modane (mai 2026)
Communiqué officiel détaillant le chantier, les co-traitants, les caractéristiques techniques et le calendrier. - Les services de l’État en Savoie, Modane – Création d’une microcentrale hydroélectrique sur le Grand Vallon
https://www.savoie.gouv.fr/index.php/Actions-de-l-Etat/Paysages-environnement-risques-naturels-et-technologiques/Environnement/Eau-foret-biodiversite/Avis-d-enquetes-publiques-Consultations-du-public-parallelisees-loi-industrie-verte/Modane-Creation-d-une-microcentrale-hydroelectrique-sur-le-Grand-Vallon
Avis d’enquête publique et arrêté d’ouverture d’enquête publique du chantier du Grand Vallon - Ministère de la Transition écologique, Chiffres clés des énergies renouvelables 2025 — Hydraulique renouvelable
https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/edition-numerique/chiffres-cles-energies-renouvelables/fr/12-hydraulique-renouvelable-
Bilan officiel 2024 de la production hydraulique française et de sa part dans le mix renouvelable. - France Hydro-Electricité, Potentiel de développement de l’hydroélectricité en France https://www.france-hydro-electricite.fr/lhydroelectricite-en-france/potentiel-de-developpement/
Position du syndicat professionnel sur le potentiel restant à exploiter (10,6 TWh supplémentaires identifiés). - France Nature Environnement Savoie, Avis sur l’enquête publique de la microcentrale hydroélectrique du Grand Vallon (janvier 2023)
https://www.fne-aura.org/uploads/2023/04/202301_avis_modane_gd_vallon_quadran.pdf
Position critique de l’association environnementale sur le projet et le débit réservé proposé. - Observatoire de la Continuité Écologique, Le potentiel hydroélectrique français sous-exploité (24 décembre 2019)
https://continuite-ecologique.fr/le-potentiel-hydroelectrique-francais-sous-exploite/ Analyse des obstacles réglementaires (classement des rivières) qui pèsent sur la petite hydraulique en France.




