Un tokamak compact, 400 tonnes d’acier et une ambition claire : passer de l’expérimentation à la production réelle d’énergie.
À Hefei, dans l’est de la Chine, un chantier attire l’attention des physiciens du monde entier: le projet BEST, pour Burning Plasma Experimental Superconducting Tokamak.
Derrière cet acronyme anglais dont raffolent visiblement les réacteurs expérimentaux (WEST, EAST, etc), un objectif simple : produire plus d’énergie que le plasma n’en consomme !
Autrement dit, sortir enfin de la phase expérimentale pour entrer dans quelque chose qui ressemble à une centrale du futur.
Depuis des décennies, la fusion nucléaire avance à petits pas. Des records de température, de durée, de stabilité. Toujours impressionnants, rarement exploitables. BEST veut permettre à la fusion de passer un nouveau cap.
Lire aussi :
- L’Inde réussit là où la France a échoué il y a 30 ans avec ce réacteur nucléaire à neutrons rapides surgénérateur parvenu à l’état critique
- ITER : un robot de 36 tonnes va remplacer ce qui est déjà le plus gros robot industriel du monde « Godzilla » sur le réacteur à fusion
La Chine vise 2027 pour le lancement de son nouveau réacteur à fusion nucléaire : BEST (Burning Plasma Experimental Superconducting Tokamak)
Une pièce de 400 tonnes qui change tout
En octobre 2025, le projet a déjà franchi une étape clé : l’installation de son vase de Dewar. Il s’agit d’un élément absolument central, une sorte de gigantesque thermos industriel qui devra contenir un plasma à plus de 100 millions de degrés avec des aimants refroidis à –269 °C.
Cette base, large de 18 mètres, haute de 5 mètres et lourde de plus de 400 tonnes, devra supporter à terme plus de 6 000 tonnes d’équipements. Sa fabrication a demandé une précision millimétrique sur des structures gigantesques, un niveau d’exigence rarement atteint dans l’industrie lourde.
BEST : un tokamak compact mais pas modeste
Contrairement à ITER, gigantesque projet international en construction dans le sud de la France et qui devrait prendre encore des décennie avant d’être fonctionnel (pas avant 2033), BEST espère aller plus vite avec un modèle plus compact :
Quelques chiffres sur BEST :
- Rayon majeur : 3,6 mètres
- Champ magnétique : 6,15 teslas
- Courant plasma : jusqu’à 7 millions d’ampères
- Puissance de fusion visée : 20 à 200 MW
- Objectif de gain énergétique (Q) : entre 1 et 5
Un Q supérieur à 1 signifie que le plasma produit plus d’énergie qu’il n’en consomme. C’est le seuil psychologique que toute la filière attend depuis 50 ans.

BEST ne vise pas encore une centrale commerciale mais à prouver que le Q supérieur à 1 est possible dans des conditions proches du réel.
En attendant le projet avance vite :
- 2023 : début de construction
- 2025 : installation des premiers composants majeurs
- 2027 : assemblage complet prévu
Chine vs reste du monde : une course qui s’accélère
La Chine n’avance pas seule, mais elle avance vite.
Ces derniers mois, les annonces se sont enchaînées comme autant de bonnes nouvelles la recherche autour de la recherche sur la fusion avec notamment :
- Un plasma maintenu plus de 17 minutes sur le tokamak EAST
- Un aimant supraconducteur atteignant 21,7 teslas
- Une nouvelle génération d’acier capable de supporter des contraintes extrêmes
En parallèle, Pékin a créé en 2025 une structure dédiée, China Fusion Energy Co., dotée de plus de 2,1 milliards de dollars de capital dans l’objectif de coordonner recherche, industrie et financement.
La Chine travaille aussi sur ITER
La Chine travaille en tant que nation, donc à titre public, sur ITER depuis ses débuts en 2007
Mais il faut ajouter que cette année et pour la première fois, un acteur privé chinois, ENN Science and Development Co., a rejoint les travaux de l’International Tokamak Physics Activity (ITPA), jusque-là réservé aux grands instituts publics.
La fusion sort ainsi progressivement du monde académique pour entrer dans une logique industrielle, où entreprises et laboratoires travaillent côte à côte. ENN n’arrive pas en observateur : avec son tokamak sphérique EXL-50U et un futur démonstrateur attendu dès 2027, l’entreprise dispose déjà d’une crédibilité technique.
Cette ouverture marque une étape supplémentaire dans la course mondiale : la fusion devient un terrain où États et industriels, Occident et Chine, coopèrent… tout en se surveillant étroitement.
Projet chinois majeurs de fusion nucléaire
| Projet / tokamak | Type de confinement / concept | Localisation / responsable | Objectif principal | Niveau / statut (2025-2026) |
|---|---|---|---|---|
| EAST (Experimental Advanced Superconducting Tokamak) |
Tokamak supraconducteur, confinement magnétique | Hefei, ASIPP (Institut de physique des plasmas, Académie chinoise des sciences) | Plateforme de tests pour ITER et CFETR, démonstration de plasmas à très haute température et longue durée, franchissement de la limite de densité Greenwald | En exploitation depuis 2006, records successifs sur la durée, la température et la densité du plasma |
| BEST (Burning Plasma Experimental Superconducting Tokamak) |
Tokamak compact à haut champ, confinement magnétique | Hefei, programme chinois de fusion soutenu par l’ASIPP | Explorer le plasma brûlant, viser un gain énergétique Q>1, préparer les bases scientifiques et technologiques des futurs réacteurs | En construction, assemblage en cours, achèvement visé d’ici fin 2027 |
| CFETR (China Fusion Engineering Test Reactor) |
Tokamak de démonstration, puissance de fusion visée à l’échelle industrielle | Planifié à Hefei / Anhui, sous pilotage CNNC | Faire le lien entre ITER et une centrale commerciale, viser l’autosuffisance en tritium et préparer une production électrique de l’ordre du gigawatt | Phase avancée de préparation et d’ingénierie, considéré comme le démonstrateur clé avant la commercialisation |
| ITER (avec participation chinoise) |
Tokamak international, confinement magnétique | Cadarache, France ; Chine partenaire majeur sur les composants et le financement | Démontrer la faisabilité scientifique et technique de la fusion à grande échelle, avec 500 MW de puissance de fusion et un Q ≥ 10 | Chantier en cours, premier plasma visé vers 2034, forte implication industrielle chinoise |
| Centre de fusion par laser de Mianyang | Fusion inertielle, compression par faisceaux laser | Mianyang, province du Sichuan, projet attribué à l’écosystème de recherche chinois sur les lasers haute énergie | Tester l’ignition et la compression de cibles deutérium-tritium dans une installation de très grande échelle, potentiellement supérieure au NIF américain | En construction selon les images satellites et analyses ouvertes, peu de données publiques détaillées |
| China Fusion Energy Co. (CFEC / CNNC Fusion) |
Structure publique de coordination stratégique | Pékin, sous l’orbite de la China National Nuclear Corporation | Coordonner tokamaks, lasers, technologies critiques et préparation industrielle de la fusion chinoise | Créée récemment, joue le rôle de pilote central pour les projets publics de fusion |
| Energy Singularity (HH-70) |
Tokamak compact privé, aimants supraconducteurs haute température | Startup chinoise Energy Singularity | Démontrer la viabilité d’un tokamak privé compact et préparer une fusion commerciale moins coûteuse | En développement actif, record privé de plasma longue durée mis en avant par l’entreprise, prochaine étape avec HH-170 |
| Programme national 2026-2035 | Stratégie d’État, planification énergétique et industrielle | Cadre gouvernemental central chinois, 15e plan quinquennal | Faire de la Chine un leader mondial de la fusion et préparer des centrales connectées au réseau à l’horizon 2050 | Trajectoire politique clarifiée, financements et priorités structurés autour des grands projets publics et privés |
Sources :
Sources :
- People’s Daily, China reports breakthrough in advanced materials / laser crystal research (25 juillet 2025),
https://en.people.cn/n3/2025/0725/c90000-20344956.html - Chinese Academy of Sciences, Burning Plasma Experimental Superconducting Tokamak under Construction in Hefei, China’s Anhui (17 avril 2026),
https://english.cas.cn/newsroom/cas-in-media/202604/t20260417_1157472.shtml
Image de mise en avant : Une photo aérienne prise par drone le 15 avril 2026 montre le chantier du Burning Plasma Experimental Superconducting Tokamak à Hefei, dans la province de l’Anhui.
Surnommée « soleil artificiel », cette installation représente l’un des projets majeurs de la Chine dans le domaine de la fusion nucléaire contrôlée, avec l’ambition de réaliser une première démonstration mondiale de production d’électricité à partir de la fusion.
(Crédit : Xinhua News Agency / Zhou Mu)




