La France prend peu à peu la place de la Russie en Europe de l’Est dans un secteur très stratégique de l’énergie : le combustible nucléaire

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Une bataille pour sortir Prague de la dépendance russe.

Un contrat signé le 12 mai 2026 entre le français Framatome et le Centre de recherche Řež vient conforter un des mouvements les plus stratégiques de l’Europe de l’énergie puisqu’il vient renforcer le désengagement des ex-pays soviétiques vis-à-vis du combustible nucléaire russe.

Officiellement, il s’agit d’un accord de coopération technique pour développer de nouvelles méthodes d’exploitation du réacteur de recherche LVR-15, avec différents types de combustibles. Cérémonie de signature à Prague, présence de l’Ambassadeur de France, formules diplomatiques sur l’innovation européenne. Sous le vernis protocolaire, l’opération s’inscrit dans une partie d’échecs industrielle commencée il y a quatre ans, le jour où l’invasion de l’Ukraine a rendu indéfendable la dépendance énergétique de l’Europe centrale envers Moscou.

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Framatome et le Centre de recherche Řež signent un accord de coopération technique pour développer de nouvelles méthodes d’exploitation du réacteur de recherche LVR-15

Le LVR-15 est un réacteur de recherche refroidi à l’eau légère (REL), d’une puissance thermique de 10 mégawatts. Il sert à produire des radioisotopes médicaux, à tester des matériaux soumis à des flux de neutrons, à former des ingénieurs, et à valider des concepts pour les futurs réacteurs de génération III, IV et de fusion. Bref, c’est l’un de ces outils peu connu du grand public mais sans lesquels l’industrie nucléaire mondiale ne progresserait pas.

Exploité par le Centre de recherche Řež (CVR), filiale du tchèque ÚJV Řež, le réacteur fonctionne depuis 1989 dans sa configuration actuelle, après avoir succédé à un premier réacteur installé sur le site dès 1957. Il fait partie des installations vieillissantes que l’Agence internationale de l’énergie atomique surveille de près : en 2023, ses experts sont venus à Řež évaluer la sûreté de l’exploitation. Le site abrite également le réacteur LR-0, plus petit, et un ensemble de boucles expérimentales qui en font le principal centre de R&D nucléaire tchèque.

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Le vrai sujet : le combustible

Pour comprendre la portée de l’accord, remontons un peu en arrière, en mars 2020. Cette année-là, le russe TVEL, filiale de Rosatom, signait encore tranquillement un contrat pour fournir le combustible du LVR-15. Les assemblages IRT-4M utilisés par le réacteur étaient fabriqués à Novossibirsk, en Sibérie centrale. À l’époque, personne en Tchéquie ne s’en émouvait. La filière nucléaire tchèque tournait depuis des décennies au combustible russe, sur tous ses réacteurs, à tous les étages.

Et puis, février 2022. L’invasion de l’Ukraine renverse la table. ČEZ, l’opérateur public tchèque, accélère brutalement une stratégie de diversification entamée timidement en 2018. En quelques mois, les contrats tombent : en mai 2022, l’américain Westinghouse et le français Framatome obtiennent ensemble la fourniture du combustible de la centrale de Temelín à partir de 2024, pour quinze ans. En mars 2023, Westinghouse décroche aussi le contrat de Dukovany, faute d’alternative pour les réacteurs VVER-440. En octobre 2024, Framatome signe avec ČEZ un protocole d’accord pour développer un combustible VVER-1000 souverain.

L’accord du 12 mai 2026 avec le CVR pousse la même logique sur le terrain de la recherche. Framatome et le centre coopèrent en réalité depuis plus de dix ans sur le combustible du LVR-15, mais l’accord franchit un palier en formalisant la collaboration et en l’élargissant à plusieurs types de combustibles.

Le réacteur de recherche LVR-15, exploité par CVŘ Řež en République tchèque, sert de véritable laboratoire nucléaire pour tester matériaux, combustibles et équipements sous bombardement neutronique intense. Son cœur comprend plusieurs zones d’irradiation spécialisées : positions directement dans le combustible pour les flux neutroniques les plus élevés, canaux installés dans le réflecteur en béryllium, systèmes pneumatiques « Rabbit » capables de transporter rapidement des échantillons irradiés, ou encore canaux rotatifs assurant une exposition homogène aux neutrons.

Ces installations permettent de reproduire en accéléré les conditions extrêmes rencontrées dans les réacteurs nucléaires civils ou certains programmes de recherche avancés. Dans certaines zones du LVR-15, le flux neutronique atteint jusqu’à 5 × 10¹³ neutrons par centimètre carré et par seconde, un environnement suffisamment agressif pour tester la résistance des matériaux destinés aux futures générations de réacteurs. crédit : Czech International Centre of Research Reactors
Le réacteur de recherche LVR-15, exploité par CVŘ Řež
en République tchèque, sert de véritable laboratoire nucléaire pour tester matériaux, combustibles et équipements sous bombardement neutronique intense. Son cœur comprend plusieurs zones d’irradiation spécialisées : positions directement dans le combustible pour les flux neutroniques les plus élevés, canaux installés dans le réflecteur en béryllium, systèmes pneumatiques « Rabbit » capables de transporter rapidement des échantillons irradiés, ou encore canaux rotatifs assurant une exposition homogène aux neutrons.
Ces installations permettent de reproduire en accéléré les conditions extrêmes rencontrées dans les réacteurs nucléaires civils ou certains programmes de recherche avancés. Dans certaines zones du LVR-15, le flux neutronique atteint jusqu’à 5 × 10¹³ neutrons par centimètre carré et par seconde, un environnement suffisamment agressif pour tester la résistance des matériaux destinés aux futures générations de réacteurs. crédit : Czech International Centre of Research Reactors

Ce que prévoit concrètement l’accord

Un groupe de travail conjoint va être mis en place. Sa première mission : développer des modèles de calcul neutronique exploitant le retour d’expérience opérationnel du LVR-15. Traduction pour les non-initiés : les ingénieurs vont construire des simulations capables de prédire avec précision le comportement des neutrons dans le cœur du réacteur quand on y introduit des combustibles différents, fabriqués selon des procédés différents, avec des géométries différentes.

C’est plus subtil qu’il n’y paraît. Un réacteur conçu pour fonctionner avec un type d’assemblage combustible précis ne tolère pas n’importe quel changement. La moindre modification de la matière fissile, de la gaine, ou de la disposition des barres affecte la criticité, la distribution de puissance, la tenue mécanique en cas d’incident. Pour basculer d’un fournisseur russe à un fournisseur occidental, il faut d’abord prouver, simulation après simulation, que le nouveau combustible se comporte de manière prévisible.

Le LVR-15 a déjà vécu une transition de ce type. Entre 2010 et 2011, sous pression américaine, il était passé d’un combustible hautement enrichi (HEU) à un combustible faiblement enrichi (LEU), conformément aux engagements internationaux de non-prolifération. L’opération avait demandé deux ans de travaux et 23 cycles d’exploitation en cœur mixte avant d’être bouclée.

Une partie d’un puzzle européen

Réacteur Type Fournisseur historique Nouveau fournisseur Mise en œuvre
Temelín (2 unités) VVER-1000 TVEL (Russie) Westinghouse + Framatome À partir de 2024
Dukovany (4 unités) VVER-440 TVEL (Russie) Westinghouse À partir de fin 2025
LVR-15 (recherche) Réacteur eau légère 10 MW TVEL (Russie) Coopération Framatome À partir de 2026

La Tchéquie tire 37 % de son électricité du nucléaire. Six réacteurs commerciaux, deux réacteurs de recherche à Řež, deux réacteurs universitaires. À cela s’ajoutent quatre nouveaux réacteurs envisagés et un possible déploiement de petits réacteurs modulaires (SMR). Autant dire que sortir Prague de l’orbite combustible russe est devenu un dossier majeur pour Bruxelles et Washington… et une opportunité industrielle considérable pour les fournisseurs occidentaux !

Framatome avance ses pions sur tous les niveaux du jeu : combustible commercial à Temelín, développement souverain VVER-1000, recherche à Řež. Le groupe français exploite la même partition en Hongrie, en Slovaquie et en Finlande, autres pays européens équipés de réacteurs de conception russe et engagés, à des degrés divers, dans la même opération de diversification.

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Ce qui se joue derrière les modèles neutroniques

Trois enjeux se télescopent ainsi dans cet accord apparemment confidentiel.

Le premier est géopolitique : continuer à priver Rosatom de revenus européens, dans un secteur où le russe contrôlait jusqu’en 2022 une part dominante du marché mondial des assemblages combustibles pour réacteurs VVER.

Le deuxième est industriel : développer une expertise européenne complète sur des technologies dont la maîtrise s’était partiellement perdue côté occidental.

Le troisième est scientifique : utiliser un réacteur de recherche pour préparer les combustibles des réacteurs de demain, y compris ceux des SMR que la Tchéquie envisage de déployer.

Si les travaux aboutissent, le français consolidera sa position d’unique producteur européen capable de fournir la totalité du parc nucléaire occidental.

Sources :

  • Framatome, Framatome accompagne le centre de recherche tchèque Řež dans le déploiement de solutions de combustible innovantes pour son réacteur de recherche (12 mai 2026)
    https://www.framatome.com/medias/framatome-accompagne-le-centre-de-recherche-tcheque-rez-dans-le-deploiement-de-solutions-de-combustible-innovantes-pour-son-reacteur-de-recherche
    Communiqué officiel sur l’accord de coopération technique signé à Prague avec le Centre de recherche Řež pour le réacteur LVR-15.
  • SFEN (Société Française d’Énergie Nucléaire), Framatome et ČEZ développent des combustibles souverains pour les réacteurs VVER-1000 (22 octobre 2024) https://www.sfen.org/rgn/framatome-et-cez-developpent-des-combustibles-souverains-pour-les-reacteurs-vver-1000/
    Contexte sur l’accord élargi Framatome-ČEZ pour développer un combustible souverain européen pour les réacteurs VVER-1000.
  • AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique), Maintenir en activité les réacteurs de recherche vieillissants dans le monde https://www.iaea.org/fr/bulletin/maintenir-en-activite-les-reacteurs-de-recherche-vieillissants-dans-le-monde Présentation du LVR-15 et de la mission d’évaluation de sûreté conduite par l’AIEA en 2023 sur le site de Řež.
  • NucNet, Westinghouse And ČEZ Sign VVER-440 Fuel Deal For Dukovany Nuclear Plant (31 mars 2023)
    https://www.nucnet.org/news/westinghouse-and-cez-sign-vver-440-fuel-deal-for-dukovany-nuclear-plant-3-5-2023
    Confirmation du contrat Westinghouse-ČEZ pour Dukovany et contexte sur les autres pays européens équipés de réacteurs VVER-440 (Finlande, Slovaquie, Hongrie).

Image de mise en avant : Le Centre de recherche Řež sro a été créé le 9 octobre 2002 en tant que filiale à 100% de ÚJV Řež.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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