GTT, l’acteur français qui s’impose à sa manière sur le marché du GNL.
Pendant que l’Europe débranche le gaz russe et signe à tour de bras des contrats avec les Américains et les Qataris pour éviter la panne sèche, une PME française de 800 personnes équipe les navires et les usines flottantes qui rendent tout cela possible : Gaztransport et Technigaz (GTT) !
Après un début d’année en trombe avec des commandes pour 49 navires (+ une installation terrestre en Chine), le groupe a annoncé le 12 mai 2026 une nouvelle commande de Samsung Heavy Industries.
Cette fois, il ne s’agit pas d’un méthanier classique, mais d’une FSRU. Quatre lettres pour désigner un type de navire dont l’Europe ne peut plus se passer depuis le 24 février 2022.
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GTT reçoit une commande de Samsung Heavy Industries pour la conception des cuves d’une nouvelle unité flottante de stockage et de regazéification
En 2021, la Russie fournissait encore plus de 40 % du gaz par gazoduc importé dans l’UE. En 2025, cette part est tombée à environ 6 %. En janvier 2026, le Conseil européen a adopté un règlement interdisant toute importation de gaz russe à partir du 18 mars 2026, avec extinction totale fin 2027. Le robinet russe va donc se fermer, définitivement (du moins tant que la guerre en Ukraine continue).
Pour compenser, l’Europe a explosé ses importations de gaz naturel liquéfié, surtout américain. En 2025, l’UE a importé plus de 140 milliards de mètres cubes de GNL, dont 58 % en provenance des États-Unis.
Le truc c’est que pour décharger ce gaz, il faut des terminaux. Construire un terminal « classique » dans un port est long et coûteux, c’est là qu’intervient notre « bateau que vous ne connaissiez pas » du jour : la FSRU !
C’est quoi une FSRU ?
Une FSRU (Floating Storage and Regasification Unit) est une espèce de couteau suisse maritime. Pour faire simple, c’est un méthanier amélioré, capable de faire trois choses : recevoir du gaz liquéfié en provenance d’autres navires, le stocker dans ses cuves cryogéniques, puis le réchauffer pour le renvoyer sous forme gazeuse directement dans le réseau de gazoducs terrestres.
Une mini-usine flottante, en somme, ancrée à quai et reliée au pipeline national d’un pays.
Pourquoi ce concept séduit autant ? Parce qu’il coûte trois à quatre fois moins cher qu’un terminal terrestre. Là où le terminal de Dunkerque a coûté 1,2 milliard d’euros, une FSRU peut être déployée pour 250 à 300 millions. Surtout, elle peut être opérationnelle en quelques mois là où un vrai terminal demande cinq à sept ans.
En cas d’urgence géopolitique comme actuellement, c’est exactement ce qu’il faut pour s’adapter rapidement (par exemple un changement inopportun de fournisseur).
Depuis février 2022, l’Europe a ajouté 58,5 milliards de mètres cubes de capacité de regazéification, dont 47,7 grâce à des FSRU. L’Allemagne en a déployé cinq, les Pays-Bas, l’Italie, la Finlande et la France suivent. Ces unités flottantes, jusque-là considérées comme une solution d’appoint pour pays émergents, sont devenues le pilier de la sécurité énergétique européenne.
Le rôle de GTT, le spécialiste des membranes
GTT ne produira pas le moindre boulon de la nouvelle FSRU.
Celle-ci sera en effet construite par Samsung Heavy Industries (SHI). GTT interviendra sur les cuves à membrane qui gardent le GNL aux températures extrêmes qui permettent de le conserver liquide à -163 °C.

Les trois leaders de la construction de méthaniers : Samsung Heavy Industries (SHI), Hanwha Ocean et HD Hyundai sont des clients récurrents de GTT pour ses mêmes cuves. Tous trois pourraient, en théorie, développer leur propre technologie pour transporter la précieuse cargaison.
Pourtant, ils ne le font pas. Pour deux raisons.
D’abord, le verrou des brevets. GTT a accumulé soixante ans de propriété intellectuelle, et en 2025 le groupe a encore déposé 68 brevets, ce qui le place en tête du classement INPI des entreprises de taille intermédiaire (EPI) françaises et le hisse à la 23e place du palmarès tous secteurs confondus, devant des poids lourds comme Valeo ou Thales.
Ensuite, le savoir-faire métallurgique. Les membranes en Invar et acier inoxydable ondulé, capables de tenir à -163 °C sans se fissurer, demandent une expertise que l’on ne reproduit pas dans un bureau d’études en six mois.
Le modèle économique de GTT en est presque insolent. Le groupe ne fabrique pas UNE seule cuve. Il dessine, il accompagne et touche un pourcentage sur chaque navire livré.
Avec 803 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, une marge nette qui dépasse les 50 %, le groupe ressemble plus à un éditeur de logiciels qu’à un industriel classique !
Chiffre d’affaires et résultat net de GTT (5 derniers exercices)
| Année | Chiffre d’affaires | Évolution CA | Résultat net | Évolution RN |
| 2021 | 314,7 M€ | -20,6 % | 134,1 M€ | -32,6 % |
| 2022 | 307,3 M€ | -2,4 % | 128,3 M€ | -4,3 % |
| 2023 | 427,7 M€ | +39,2 % | 201,4 M€ | +57,0 % |
| 2024 | 641,4 M€ | +50,0 % | 347,8 M€ | +72,7 % |
| 2025 | 803,0 M€ | +25,2 % | ~414 M€ (estimation) | ~+19 % |
Ce que GTT lit dans sa boule de cristal
La direction de GTT, désormais pilotée par François Michel depuis fin 2025, a une visibilité de plusieurs années sur son carnet de commandes. Au 31 décembre 2025, ce carnet contenait 288 navires en attente de construction. À cela s’ajoutent 48 unités liées au GNL carburant, et désormais cette nouvelle FSRU.
Le marché mondial du GNL, lui, est dans une phase d’expansion historique. Selon Fortune Business Insights, il pesait 167 milliards de dollars en 2024, devrait atteindre 227 milliards d’ici 2032. À côté, l’IEEFA estime que l’offre mondiale pourrait atteindre 666 millions de tonnes par an dès 2028, dépassant même les scénarios prudents de l’Agence internationale de l’énergie.
En 2025, les décisions finales d’investissement dans de nouvelles usines de liquéfaction ont battu un record mondial avec 84 millions de tonnes supplémentaires validées. Le Qatar, qui produit déjà 77 millions de tonnes par an, vise 160 millions d’ici 2030 grâce à l’extension de North Field. Aux États-Unis, Venture Global vient d’annoncer 18 milliards de dollars d’investissements pour transformer son terminal de Louisiane en plus gros site nord-américain. Woodside Energy a validé un projet de 17,5 milliards en Louisiane également. Cheniere, NextDecade, Penn America Energy s’apprêtent à lancer leurs propres trains de liquéfaction.
Chaque tonne supplémentaire à exporter a besoin d’un méthanier pour partir, et bien souvent d’une FSRU pour arriver.
Derrière chacun de ces navires, dans plus de 90% des cas, on retrouve GTT, sa membrane Mark III, ses brevets et ses royalties !
Sources :
- GTT, GTT reçoit une commande de Samsung Heavy Industries pour la conception des cuves d’une nouvelle unité flottante de stockage et de regazéification (12 mai 2026) Communiqué officiel annonçant la commande FSRU au cœur de cet article.
- Conseil de l’Union européenne, D’où provient le gaz de l’UE ? (mise à jour 2026) https://www.consilium.europa.eu/fr/infographics/where-does-the-eu-s-gas-come-from/ Statistiques sur la dépendance au gaz russe (6 % en 2025 vs 40 % en 2021) et règlement d’interdiction adopté en janvier 2026.
- Connaissance des énergies, Consommation de gaz naturel liquéfié (GNL) en Europe (octobre 2024) https://www.connaissancedesenergies.org/leurope-plein-gaz-sur-le-gnl-240320
Données IEEFA sur les capacités de regazéification ajoutées en Europe depuis 2022. - Fortune Business Insights, « Marché du gaz naturel liquéfié (GNL) » (12 mai 2026)
https://www.fortunebusinessinsights.com/fr/liquefied-natural-gas-lng-market-105503
Étude de marché analysant la croissance mondiale du secteur du GNL, les dynamiques de demande, les principaux acteurs industriels et les perspectives d’évolution du marché énergétique.




