Trente ans après avoir laissé partir cette technologie née sur son sol, la France récupère ses ingénieurs et ses laboratoires.
Trente ans après avoir laissé partir cette technologie née sur son sol, la France récupère ses ingénieurs et ses laboratoires.
Le 18 mai 2026, Orano Med a inauguré à Villejuif son nouveau siège et son premier centre de R&D français, au cœur du Paris-Saclay Cancer Cluster. Un investissement de 4 millions d’euros pour ramener à la maison une médecine nucléaire que les Américains avaient pris le temps d’industrialiser pendant que la France faisait autre chose.
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Avec son retour de la R&D en France, Orano Med veut faire du plomb-212 l’arme française contre les cancers en impasse thérapeutique
Une inauguration sous les ors du Cancer Cluster
L’événement avait des airs de retour symbolique. Pour couper le ruban à Villejuif, Orano Med avait fait venir Philippe Baptiste, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace, Nicolas Maes, directeur général d’Orano, et Frédéric Desdouits, directeur général d’Orano Med. La cérémonie s’est tenue au Paris-Saclay Cancer Cluster, ce pôle d’excellence lancé par le gouvernement en 2022 dans le cadre du plan France 2030 et adossé à l’institut Gustave Roussy, premier centre européen de lutte contre le cancer.
Le nouveau site fait 700 m² et accueillera 35 collaborateurs. C’est désormais ici que se concevront les futurs médicaments d’Orano Med, et plus seulement à Plano, au Texas, où l’entreprise avait jusque-là concentré l’essentiel de sa R&D.
« L’implantation de laboratoires de R&D de pointe en France s’inscrit pleinement dans notre stratégie de long terme et dans notre engagement en faveur de l’innovation en santé », a expliqué Nicolas Maes. Son directeur général Frédéric Desdouits a quant à lui parlé de « tirer pleinement parti du potentiel unique du plomb-212 ». Mots forts pour un sujet qui mérite qu’on s’y arrête deux minutes.
Le plomb-212, en deux phrases
L’alphathérapie ciblée, c’est l’idée d’envoyer un atome radioactif s’accrocher à une cellule cancéreuse pour la détruire de l’intérieur sans toucher les tissus voisins.
Le plomb-212 est l’un des isotopes les mieux adaptés à cet exercice : sa désintégration produit des particules alpha très énergétiques, mais qui ne se propagent que sur quelques dizaines de micromètres, soit l’équivalent d’une ou deux cellules. Concrètement, on parle d’un tir de précision à l’échelle du noyau cellulaire, et non plus d’une frappe massive comme avec la chimiothérapie ou la radiothérapie classique.

Pour situer le plomb-212 dans la famille des radio-isotopes médicaux, voici les principaux candidats utilisés ou en développement dans le monde :
| Isotope | Type d’émission | Demi-vie | Indications principales | Acteur clé |
|---|---|---|---|---|
| Plomb-212 | Alpha | 10,6 heures | Tumeurs neuroendocrines, prostate, mélanome | Orano Med |
| Actinium-225 | Alpha | 10 jours | Prostate avancée, leucémies | Eckert & Ziegler |
| Lutétium-177 | Bêta | 6,7 jours | Prostate (Pluvicto), tumeurs neuroendocrines | Novartis, SHINE |
| Iode-131 | Bêta | 8 jours | Cancers thyroïdiens | Historique, largement diffusé |
| Radium-223 | Alpha | 11,4 jours | Métastases osseuses (Xofigo) | Bayer |
| Bismuth-213 | Alpha | 46 minutes | Recherche (Alzheimer, leucémies) | Recherche académique |
La particularité du plomb-212 ? Sa demi-vie de 10,6 heures, à la fois assez courte pour limiter l’exposition du patient et assez longue pour autoriser un transport entre le site de production et l’hôpital.
C’est un compromis pratique que peu d’isotopes offrent et c’est là qu’Orano Med a pris une avance industrielle décisive.
Du combustible nucléaire aux molécules anticancer
Mine d’uranium, enrichissement, retraitement, recyclage du plutonium : Orano sait manipuler des matières radioactives depuis des décennies, et possède sur le site de Bessines-sur-Gartempe en Haute-Vienne un stock historique de thorium dont est précisément issu le plomb-212.
Cette filière commence à se structurer en 2009 quand Areva crée sa filiale santé. En janvier 2025, Orano Med ouvre la première usine industrielle de plomb-212 au monde, un jalon que le rapport Mordor Intelligence (voir source plus bas) cite comme une référence du secteur.
Bessines-sur-Gartempe est aujourd’hui le poumon de cette production. Et un futur site est en cours d’aménagement à Onnaing, près de Valenciennes, pour absorber la montée en cadence à venir.
Avec Villejuif désormais en charge de la R&D, l’architecture industrielle se complète : extraction du thorium et production du plomb-212 dans le Limousin, futur site industriel dans le Nord, recherche-développement en Île-de-France, et toujours des activités aux États-Unis pour les essais cliniques nord-américains. Au total, Orano Med emploie environ 220 personnes des deux côtés de l’Atlantique.
Un marché en explosion qui aiguise tous les appétits
Selon le cabinet Mordor Intelligence, le marché mondial des thérapies en médecine nucléaire pesait 4,33 milliards de dollars (environ 4 milliards d’euros) en 2025 et devrait atteindre 10,67 milliards (près de 9,9 milliards d’euros) en 2030, une croissance exceptionnelle pour un marché de santé. Et au sein de cet ensemble, c’est le segment des émetteurs alpha (où joue Orano Med) qui croît le plus vite, à 23,55 % par an d’ici 2030.
Pourquoi cette envolée ? Parce que l’incidence mondiale du cancer devrait passer la barre des 29,9 millions de nouveaux cas en 2040, et que les traitements actuels (chimio, radiothérapie classique, immunothérapie) trouvent leurs limites dans les cancers métastatiques avancés. Les radiopharmaceutiques ciblés deviennent une option de plus en plus crédible pour les patients dits « en impasse thérapeutique », ceux pour qui les protocoles standards ont échoué.
Le terrain est convoité par des poids lourds. Le suisse Novartis a frappé fort avec Pluvicto, son traitement au lutétium-177 contre le cancer de la prostate avancé, devenu le premier blockbuster du secteur avec plus d’un milliard de dollars de ventes annuelles. L’allemand Bayer commercialise depuis 2013 Xofigo (radium-223). L’américain Lantheus a passé la barre du milliard avec son agent d’imagerie PYLARIFY. L’australien Telix a obtenu en mars 2025 l’approbation FDA de son Gozellix.
Orano Med n’est pas un concurrent direct de ces géants sur le marché, il est plus en amont, sur la fabrication de l’isotope qui rendra possible les médicaments de demain. C’est un positionnement plus rare et potentiellement plus durable.
Comme l’a expliqué Frédéric Desdouits, l’entreprise est « idéalement positionnée pour relever les principaux défis liés à la production de ces traitements, en particulier la disponibilité des isotopes et le déploiement d’une production à l’échelle industrielle ».
Un pari à long terme et un changement de paradigme pour Orano
Le portefeuille thérapeutique d’Orano Med compte aujourd’hui quatre candidats en développement clinique humain, dont un programme avancé et trois études de phase 1. Cela peut paraître peu, mais le développement d’un médicament prend en moyenne dix à quinze ans entre les premiers essais et la mise sur le marché. Les premiers traitements commerciaux pourraient donc voir le jour vers 2028-2030, ce qui colle au calendrier de l’explosion du marché.
L’opération est en réalité une métamorphose industrielle. Orano, c’est encore aujourd’hui en grande majorité du nucléaire civil et militaire (combustible des centrales EDF, recyclage MOX, conversion de l’uranium). En se positionnant sur la santé, le groupe diversifie ses revenus, valorise ses stocks historiques de thorium, et s’inscrit dans une logique de souveraineté qui plaît à Bercy et à l’Élysée.
| Donnée | Valeur |
|---|---|
| Inauguration du nouveau siège | 18 mai 2026 |
| Localisation | Villejuif (Paris-Saclay Cancer Cluster) |
| Investissement Villejuif | 4 millions d’euros |
| Superficie | 700 m² |
| Effectif Villejuif | 35 collaborateurs |
| Effectif total Orano Med | ~220 salariés (France + États-Unis) |
| Site de production de plomb-212 | Bessines-sur-Gartempe (Haute-Vienne) |
| Futur site industriel | Onnaing (près de Valenciennes) |
| Première usine mondiale de plomb-212 | Janvier 2025 |
| Candidats-médicaments en clinique humaine | 4 (1 avancé, 3 en phase 1) |
| Maison mère | Orano (ex-Areva) |
Reste à voir si la France saura tenir cette avance. La concurrence chinoise se réveille, avec un objectif annoncé de 10 millions de procédures de médecine nucléaire annuelles d’ici 2035. Les Américains ne reculeront pas non plus, eux qui captent encore 46 % du marché mondial. Avec son maillage Bessines-Onnaing-Villejuif, Orano joue sa carte la plus inattendue depuis longtemps : devenir, en plus du combustible des centrales, un fournisseur mondial d’armes anticancer.
Sources :
- Orano, Orano Med inaugure son nouveau siège et son centre d’excellence scientifique à Villejuif (18 mai 2026)
- https://www.orano.group/fr/actus/actualites-du-groupe/2026/mai/orano-med-inaugure-son-nouveau-siege-et-son-centre-d-excellence-scientifique-villejuif
Communiqué officiel d’inauguration du nouveau siège et des laboratoires R&D d’Orano Med, citations et chiffres clés du portefeuille thérapeutique. - Mordor Intelligence, Marché des thérapeutiques en médecine nucléaire — Taille, part et prévisions 2025-2030
https://www.mordorintelligence.com/fr/industry-reports/nuclear-medicine-therapeutics-market
Étude de marché de référence sur les radiopharmaceutiques, projections, segmentation par isotope, acteurs internationaux et zones géographiques.
Image de mise en avant : Paris-Saclay Cancer Cluster




