Un vent nouveau souffle sur le nucléaire français.
Après Phénix, Superphénix et Astrid, la France retente une quatrième fois le pari du sodium. Cette fois sous l’étiquette d’une jeune pousse aixoise spin-off du CEA, et avec un tour de table 100 % tricolore où EDF revient au capital pour la première fois depuis 2019 !
Lire aussi :
- La France prend peu à peu la place de la Russie en Europe de l’Est dans un secteur très stratégique de l’énergie : le combustible nucléaire
- La France part à la conquête du marché nord-américain avec un réacteur nucléaire de nouvelle génération à neutrons rapides refroidi au plomb (LFR) signé newcleo
La start-up provençale Otrera lève 17 millions d’euros pour ressusciter les réacteurs nucléaires refroidis au sodium en France
L’annonce d’Otrera New Energy (ou plus simplement Otrera) a fait passer une petite onde dans la filière nucléaire française. La start-up a sécurisé 17 millions d’euros, mêlant fonds propres et subventions France 2030, et compte enchaîner avec une nouvelle levée d’au moins 40 millions d’ici la fin 2026. Cela peut paraître modeste à côté des géants du secteur, mais pour un projet de réacteur de quatrième génération encore en phase d’avant-projet, c’est un signal industriel qu’on n’avait plus vu depuis longtemps.
Un héritage qui remonte à Phénix
Pour comprendre Otrera, il faut un peu de mémoire industrielle. Le nucléaire français a commencé à explorer les réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium dans les années 1960. Trois réacteurs ont marqué cette épopée. Phénix, démarré en 1973 à Marcoule, fonctionne sans accroc pendant 36 ans et démontre que la filière est techniquement viable. Superphénix, mis en service en 1986 à Creys-Malville, est plus ambitieux mais souffre de problèmes techniques répétés. Il est arrêté en 1997 sur décision politique, davantage que pour des raisons d’ingénierie.
Le programme Astrid, lancé par le CEA en 2010, devait reprendre le flambeau avec un démonstrateur de 600 MWe. Il est suspendu en 2019 faute de financement et de volonté politique.
Entre 2019 et 2024, la France n’a quasiment plus rien fait sur le sodium. Pendant ce temps, la Russie a continué d’exploiter ses BN-600 et BN-800, la Chine a mis son CFR-600 en service en 2023, et l’Inde a fait diverger son PFBR en 2024. Quand l’État français a relancé une stratégie nucléaire dans le cadre de France 2030, plusieurs ingénieurs anciens du CEA ont vu là une occasion à ne pas rater.
Parmi eux, Frédéric Varaine. Ancien responsable du programme Astrid, il fonde Otrera en 2024 avec Jean-Éric Lucas comme vice-président. La société s’installe à Aix-en-Provence, à quelques kilomètres du CEA Cadarache où l’expertise sodium est restée concentrée. Le pari est explicite : ne pas réinventer la physique, mais capitaliser sur 60 ans de retour d’expérience français pour produire enfin un réacteur industrialisable.
Un réacteur compact, taillé pour la série
Le concept d’Otrera tranche avec ses prédécesseurs. Là où Superphénix produisait 1 200 MWe et Astrid visait 600 MWe, Otrera vise 110 MWe seulement, pour 300 MW thermiques. La cuve mesure moins de trois mètres de diamètre. L’empreinte au sol tient sur quelques hectares. La promesse est qu’on puisse en fabriquer plusieurs en série, et pas une seule pièce monumentale à chaque chantier.
| Caractéristique | Valeur |
|---|---|
| Type | Réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium (RNR-Na) |
| Génération | IV |
| Puissance thermique | 300 MWth |
| Puissance électrique | 110 MWe + chaleur industrielle |
| Diamètre de la cuve | Moins de 3 mètres |
| Empreinte au sol | Quelques hectares |
| Cycle de rechargement | Près de 10 ans sans rechargement |
| Combustible | MOX et uranium issu des centrales existantes |
| Usine prévue | Cherbourg-en-Cotentin, dès 2029 |
| Emplois prévus | ~600 emplois qualifiés |
L’argument principal d’Otrera tient en deux mots : multirecyclage et chaleur industrielle. Le réacteur est conçu pour brûler du combustible déjà irradié, notamment le MOX et l’uranium issu des centrales actuelles. La France dispose précisément de stocks énormes de ces matières, accumulés depuis 50 ans d’exploitation civile. Au lieu de les considérer comme des déchets, Otrera les considère comme un carburant. Le calcul est intéressant : en théorie, on pourrait alimenter une centaine de réacteurs Otrera pendant des décennies sans extraire un gramme d’uranium neuf.
L’autre singularité est la capacité à produire de la chaleur haute température, utilisable pour l’industrie lourde (sidérurgie, chimie, ciment) ou les réseaux urbains. C’est un marché qui dépasse l’électricité et que les réacteurs classiques captent mal.
Un tour de table qui en dit long sur l’espoir français autour de ce projet
Otrera n’a pas levé auprès de fonds anglo-saxons ou de family offices anonymes. La société s’est constitué un consortium 100 % français de neuf actionnaires stratégiques, qui combinent industriels du nucléaire, fonds régionaux et opérateur énergétique.
| Actionnaire | Rôle dans le projet |
|---|---|
| Groupe EDF | Participation minoritaire, retour au sodium 6 ans après l’abandon d’Astrid |
| Groupe ADF | Équipements chaudronnés et lignes d’assemblage |
| Ingerop | Ingénierie nucléaire de rang international |
| Onet Technologies | Services nucléaires, fourniture de composants critiques |
| Groupe REEL | Manutention nucléaire et échange thermique |
| Groupe SNEF | Ingénierie multi-énergies, installations sensibles |
| Fortil Group | Ingénierie et conseil technologique |
| Isospin Exergon | Fonds d’investissement deep-tech |
| Normandie Participations | Fonds régional, implantation industrielle à Cherbourg |
Le signal le plus fort vient d’EDF. Le premier électricien européen est revenu au sodium pour la première fois depuis 2019. Son CTO Bernard Salha l’a confirmé : EDF « accompagne les travaux de R&D autour des réacteurs rapides refroidis au sodium et suit l’évolution de cette technologie ». La formule reste prudente, mais le geste est clair. EDF veut garder un pied dans une filière qu’il avait laissée mourir avec Astrid.
L’arrivée du fonds Normandie Participations est elle aussi parlante. Otrera prévoit son usine industrielle à Cherbourg-en-Cotentin dès 2029, dans une région qui concentre déjà beaucoup de savoir-faire nucléaire (Areva NP, Orano, Naval Group). Le projet ambitionne 600 emplois qualifiés directs pour un premier réacteur industriel autour de 2032-2035. Pour la Normandie, c’est un pari régional qui pourrait peser lourd dans une décennie.
La France joue gros, et elle joue tard
La France a engagé 1,2 milliard d’euros via France 2030 pour le nucléaire de nouvelle génération, dont environ 500 millions pour les réacteurs innovants. Cinq jeunes pousses ont été sélectionnées en 2023 : Otrera, Hexana, Stellaria, Archeos, Blue Capsule. Une sixième, Naarea, a été placée en liquidation en 2026 faute d’avoir bouclé son tour de table. La leçon est rude : ces aventures industrielles exigent des centaines de millions, et les start-ups qui n’arrivent pas à faire entrer de gros actionnaires industriels finissent au tapis.
À ce stade, personne ne sait laquelle des filières de quatrième génération l’emportera. Plomb, sodium, sels fondus : les paris sont ouverts.
Ce qui est sûr, c’est qu’à Aix-en-Provence comme à Cherbourg, quelques centaines de Français vont passer les prochaines années à essayer de prouver que la troisième fois sera la bonne !
Sources :
- Otrera New Energy, Otrera sécurise 17 M€ supplémentaires pour accélérer le développement de son réacteur à neutrons rapides de 4ème génération (mai 2026) Communiqué officiel détaillant le tour de table, les actionnaires, le calendrier industriel et la stratégie de levée à venir.
- CEA, Otrera : un réacteur à neutrons rapides au sodium pour une nouvelle génération de nucléaire
https://www.cea.fr/Pages/innovation-industrie/start-up/otrera-reacteur-neutrons-rapides-sodium.aspx
Page institutionnelle du CEA présentant la spin-off et son projet technologique. - Ministère de l’Économie et des Finances, France 2030 : un plan ambitieux pour le nucléaire de demain
https://www.economie.gouv.fr/france-2030-plan-ambitieux-nucleaire-demain Présentation officielle de la stratégie France 2030 pour le nucléaire de nouvelle génération.





