Cette ville française qui a inventé le Zoom va recevoir 20 millions d’euros de la part de Safran pour agrandir son usine et son importance sur le marché de l’optronique

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Un investissement qui va permettre de recruter 200 personnes dans l’usine de Dijon de Safran Electronics & Defense.

Le 30 juin 2026, Franck Saudo, président de Safran Electronics & Defense, s’est déplacé à Dijon pour annoncer une première tranche d’investissement de 20 millions d’euros sur son site historique de l’avenue de Stalingrad.

Au programme : un nouveau bâtiment de production sur un terrain de 4 000 mètres carrés concédé par la Métropole, un doublement des capacités de production de viseurs pour l’armée française et ses alliés, et 200 recrutements d’ici 2029, qui viendront s’ajouter aux 500 salariés déjà présents.

C’est un nouveau chapitre d’une histoire dijonnaise qui commence en 1947, au retour de la guerre, et qui a fait de la préfecture de la Côte-d’Or l’un des rares centres mondiaux de l’optronique de défense.

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Roger Cuvillier, l’ingénieur qui a inventé le zoom à Dijon

L’histoire de optronique de Dijon commence à la fin de l’année 1947. Roger Cuvillier, jeune ingénieur né à Lille en 1922, sort diplômé de l’École centrale de Paris avec, sous le bras, un mémoire d’optique. Il intègre cette même année SOM-Berthiot, un fabricant français d’optiques cinématographiques implanté rue Nicolas-Berthot à Dijon depuis le XIXe siècle. La règle maison veut que tout ingénieur nouvellement arrivé passe deux ans en immersion dans les différents services. C’est pendant ce stage prolongé que Cuvillier, à la suggestion de son ami cinéaste Richard Cornu, s’attaque à un problème que les concurrents avaient délaissé : concevoir un seul objectif capable de faire le travail des trois objectifs à tourelle qu’utilisaient les caméras de l’époque.

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Avec son équipe, il élabore un prototype à quatre lentilles alternées, deux convergentes plan-convexes et deux divergentes plan-concaves, montées sur deux tubes coulissants. La focale peut varier continûment d’un facteur trois sans que l’image ne se déplace du plan focal. Le brevet est déposé en janvier 1949. Le produit, baptisé Pan Cinor, est présenté au Congrès international des techniques de cinéma de Milan en octobre 1950 et commercialisé dès 1956. Cuvillier, nommé directeur de l’usine dijonnaise à 28 ans, verra ses effectifs passer de 80 à 700 salariés pour répondre à la demande. Plus de 100 000 zooms Pan Cinor seront produits à Dijon jusqu’en 1970 et vendus dans le monde entier. Alfred Hitchcock utilisera même l’un d’eux en 1958 pour créer l’effet vertigineux du célèbre “travelling compensé” dans Sueurs froides !

Ce qui compte pour notre récit, c’est ce que Dijon a fait de cet héritage. SOM-Berthiot est devenu SOPELEM en 1965, puis a été absorbé par SAT, elle-même intégrée à Sagem, puis à Safran en 2005. À chaque étape, l’usine dijonnaise a conservé son savoir-faire d’optique de précision et l’a fait migrer vers les applications militaires.

Aujourd’hui, l’électronique et l’optique se fondent dans une même discipline : l’optronique, contraction d’optique et d’électronique.

Dijon, sans jamais faire de bruit, est devenu l’un des trois ou quatre sites mondiaux capables de la maîtriser au plus haut niveau !

Site de Safran Electronics & Defense de Dijon au 45, avenue de Stalingrad.
Site de Safran Electronics & Defense de Dijon au 45, avenue de Stalingrad.

L’optronique, comment ça marche

Le mot est méconnu du grand public, alors qu’il désigne l’un des marchés les plus stratégiques de la défense moderne. L’optronique regroupe l’ensemble des systèmes qui combinent des capteurs optiques (visible, infrarouge, ultraviolet) avec des composants électroniques de traitement du signal. Concrètement, un viseur optronique moderne fait trois choses simultanément :

  • il capte la lumière du visible pour donner à l’opérateur une image de jour, comme une caméra classique,
  • il capte le rayonnement infrarouge émis par tout corps chaud (moteur, humain, véhicule) et le convertit en image thermique, qui permet de voir de nuit ou à travers la fumée,
  • il calcule en temps réel la distance de la cible grâce à un télémètre laser, la corrige des mouvements du porteur grâce à des systèmes de stabilisation gyroscopique, et affiche le tout dans un viseur unique. Le tir de précision devient possible à plusieurs kilomètres, de jour comme de nuit, en mouvement, sous n’importe quelle météo.

Les viseurs assemblés à Dijon équipent aujourd’hui les hélicoptères Tigre et NH90, les chasseurs Rafale, les frégates de la Marine nationale, les chars Leclerc. Chacun de ces engins embarque au moins un système Safran dans sa chaîne de tir ou de surveillance. Le site de Dijon sert plus de 70 clients dans 29 pays.

Il fait partie de ce qu’on appelle en jargon militaire les systèmes EO/IR (Electro-Optical / Infrared), la colonne vertébrale sensorielle des armées modernes.

Un marché mondial qui explose

Segment du marché mondial Taille 2025 Projection Croissance
Systèmes EO/IR militaires (global) 14,56 Md$ env. 23 Md$ en 2034 +4,7 %/an
Optronique de surveillance et visée 3,55 Md$ 6,43 Md$ en 2034 +6,8 %/an
Optronique aéroportée (drones, avions) 2,47 Md$ 7,07 Md$ en 2035 +11,1 %/an
EO/IR terrestre (véhicules, infanterie) 1,61 Md$ 1,87 Md$ en 2029 +3,0 %/an

Le segment le plus dynamique est l’optronique aéroportée, tirée par l’explosion des drones militaires et la modernisation des flottes aériennes occidentales (F-35, P-8 Poseidon, Rafale F5). Trois moteurs se combinent pour porter ce marché : la guerre en Ukraine, qui a montré que la maîtrise des capteurs de nuit et à travers la fumée fait la différence sur le champ de bataille ; le rétablissement massif des budgets défense européens dans le sillage du plan REARM Europe (800 milliards d’euros sur cinq ans annoncés en mars 2025) ; et la course technologique autour de la fusion multi-capteurs, qui consiste à combiner vidéo, thermique et laser dans un seul package traité par intelligence artificielle. Près de 30 % des systèmes optroniques développés en 2024 intègrent des algorithmes d’apprentissage automatique pour l’identification automatique des cibles.

Les concurrents que Safran doit affronter

Le marché mondial de l’optronique militaire est dominé par une douzaine d’acteurs.

Aux États-Unis, les mastodontes historiques : Lockheed Martin, Raytheon (RTX), Northrop Grumman, L3Harris et surtout Teledyne FLIR, qui pèse à lui seul environ 19 % du marché mondial.

En Israël, Elbit Systems et Rafael Advanced Defense Systems font figure de pionniers sur les systèmes intégrés IA et les charges utiles pour drones.

En Europe, quatre acteurs se partagent le gros du gâteau : le britannique BAE Systems, l’italien Leonardo, l’allemand Hensoldt (environ 16 % du marché mondial) et surtout, en France, Safran et son voisin Thales, chacun autour de 8 % du marché EO/IR. À noter aussi la montée en puissance du turc ASELSAN, qui exporte massivement vers l’Asie et le Moyen-Orient.

Pour Safran Electronics & Defense, la concurrence de Thales est presque plus rude que celle des Américains. Les deux industriels français se retrouvent sur les mêmes appels d’offres pour la modernisation des armées de l’OTAN, avec des produits parfois quasi-substituables. Thales avance par exemple avec son viseur XTRAIM et ses jumelles NightRise, Safran répond avec sa famille de systèmes de conduite de tir et ses viseurs stabilisés pour hélicoptères. La différence se joue de plus en plus sur la capacité à intégrer la fusion multi-capteurs, sur les délais de production, et sur la souveraineté (garantie que la totalité du produit reste sous contrôle national).

Le contexte du réarmement européen joue à plein pour Safran : les commandes de la division Electronics & Defense ont bondi de 60 % sur la seule année 2025.

C’est cette explosion de la demande qui justifie le nouveau bâtiment dijonnais.

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Ce que change l’investissement de 20 millions

Grâce à l’investissement annoncé par Safran, l’usine de l’avenue de Stalingrad va doubler ses capacités de production d’ici à 2029. Le nouveau bâtiment permettra à Safran de recruter 200 personnes, principalement des techniciens en optique de précision, des ingénieurs en électronique embarquée et des opérateurs qualifiés en salle blanche. L’effectif dijonnais passera ainsi de 500 à 700 salariés, un chiffre qui, curieusement, correspond exactement à celui atteint par Roger Cuvillier sur le même site à la fin des années 1950 avec la production du Pan Cinor.

François Rebsamen, président de la Métropole de Dijon et ancien ministre, a joué un rôle décisif dans le montage foncier. Le terrain de 4 000 mètres carrés appartenait à l’État, qui n’avait pas le droit de le céder de gré à gré à un industriel. La Métropole a dû se porter acquéreur pour ensuite rétrocéder à Safran. Un tour de passe-passe qui reflète, une fois de plus, la lourdeur administrative française.

Rebsamen ne s’en est pas caché dans la presse locale : « aujourd’hui, il faut construire des usines en moins de 18 mois. Cela va plus vite dans les autres pays, qui ont moins de contraintes administratives. » Un tacle discret à l’appareil d’État, alors même que Safran s’apprête à investir dans une capacité stratégique pour la souveraineté française.

Sources :

  • France 3 Bourgogne-Franche-Comté, Équipement de l’armée française : Safran va recruter 200 personnes sur son site à Dijon (1er juillet 2026)
    https://france3-regions.franceinfo.fr/bourgogne-franche-comte/cote-d-or/dijon/
    Compte rendu de la visite du 30 juin 2026, citations de Franck Saudo et François Rebsamen, chiffres d’investissement et de recrutement.
  • AFCinéma, Disparition de Roger Cuvillier, père du zoom Pan Cinor (janvier 2019)
    https://www.afcinema.com/Disparition-de-Roger-Cuvillier-pere-du-zoom-Pan-Cinor.html
    Récit détaillé de la carrière de Cuvillier, chiffres de production (100 000 unités, 700 salariés à Dijon en 1959), usage du Pan Cinor dans Sueurs froides d’Hitchcock.
  • Business Research Insights, Marché mondial des systèmes EO/IR militaires
    https://www.businessresearchinsights.com/fr/market-reports/military-electro-optical-infrared-eoir-systems-market-102348
    Taille du marché EO/IR (14,56 Md$ en 2025, TCAC 4,7 %), position de Thales, Safran et concurrents.
  • Fortune Business Insights, Marché mondial des systèmes électro-optiques et infrarouges militaires
    https://www.fortunebusinessinsights.com/fr/military-electro-optical-and-infrared-systems-market-115687
    Cartographie des principaux acteurs (Teledyne FLIR, L3Harris, Safran, Thales, Elbit, Rafael, ASELSAN), tendances des systèmes multi-capteurs.
  • Market Growth Reports, Marché de l’optronique aéroportée
    https://www.marketgrowthreports.com/fr/market-reports/airborne-optronics-market-103858
    Projection du segment aéroporté (2,47 Md$ en 2025 → 7,07 Md$ en 2035, TCAC 11,1 %), rôle croissant de l’IA embarquée.
  • Global Growth Insights, Marché des systèmes de surveillance et d’observation optroniques militaires
    https://www.globalgrowthinsights.com/fr/market-reports/military-optronics-surveillance-and-sighting-systems-market-116712
    Parts de marché par acteur : Teledyne FLIR 19 %, Hensoldt 16 %, Thales et Safran autour de 8 % chacun.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
Très curieux et tourné vers l'économie, la science et les nouvelles technologies, (particulièrement ce qui touche à l'énergie et les entreprises françaises) je vous propose de de découvrir les dernières actualités autour de cette passion

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