Pas un mètre de côte et pourtant la Suisse est une des superpuissances de la Mer grâce à des géants comme ABB qui vient de valider un contrat en Nouvelle-Zélande

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Pour dompter l’un des détroits les plus redoutés de la planète, aux antipodes de l’Europe, la Nouvelle-Zélande a fait appel à un pays qui n’a pas un seul mètre de côte : la Suisse.

Le 2 septembre 2026, le groupe suédo-suisse ABB a été retenu pour fournir la propulsion, l’énergie et l’automatisation de deux nouveaux ferries néo-zélandais, les Kupe et Cook, destinés à la traversée du détroit de Cook, l’un des pires de la planète.

Toute le paradoxe pour cette entreprise que vous ne connaissez peut-être pas encore est que son siège se trouve à Zurich… à mille kilomètres de la mer la plus proche et qu’elle est l’un des maîtres mondiaux de la propulsion navale. C’est en outre loin d’être la seule entreprise suisse à régner sur les océans.

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Le détroit de Cook, qui sépare les deux grandes îles néo-zélandaises entre Wellington et Picton, est réputé pour ses marées violentes, ses vents et ses mers formées, à la jonction de la mer de Tasman et du Pacifique. Y faire naviguer un ferry de 200 mètres relève du défi permanent.

Les futurs Kupe et Cook embarqueront pour cela l’artillerie technologique la plus récente. Deux nacelles orientables Azipod, qui remplacent l’arbre d’hélice, le gouvernail et les propulseurs arrière traditionnels, et pivotent à 360 degrés pour offrir une manœuvrabilité stupéfiante : ces navires pourront se déplacer latéralement, « en crabe », à un nœud dans un vent soufflant à 40 nœuds de n’importe quelle direction, exploit impossible pour la flotte actuelle à l’entrée des ports.

Le plus gros navire du monde est suisse et il va avoir du « pain sur la planche » avec ce chantier à 50 milliards d’euros en Mer du Nord

Ils intégreront aussi une propulsion hybride multi-carburant, des batteries de 8,2 mégawattheures pour manœuvrer au port quasiment sans émission, et un système intelligent qui répartit l’énergie à bord. Ils sont même conçus pour être discrets sous l’eau : la réduction de leur bruit sous-marin, saluée par une notation spéciale de la société de classification DNV, vise à ne pas perturber la faune marine des Marlborough Sounds. Enfin, ils sont « rail-enabled », c’est-à-dire que les wagons de train montent directement à bord, sans rupture de charge. Livraison prévue en 2029.

L’Azipod, signature d’un géant suisse

Le cœur de ces navires, donc, porte une griffe suisse. ABB, né en 1988 de la fusion du suédois ASEA et du suisse Brown Boveri, siège aujourd’hui à Zurich et compte parmi les plus grands groupes technologiques d’Europe. Sa division marine domine le marché mondial de la propulsion électrique en nacelle, dont l’Azipod est la référence.

L’Azipod n’est pas une invention suisse à proprement parler. La technologie a été mise au point en Finlande à la fin des années 1980, et les unités sont aujourd’hui fabriquées dans les usines finlandaises d’Helsinki et de Hamina, ainsi qu’à Shanghai.

C’est cependant bien le groupe suédo-suisse qui possède la marque, la développe et la commercialise dans le monde entier. On retrouve d’ailleurs ces mêmes Azipod sous les plus grands paquebots de croisière et sous les brise-glaces dont nous avons déjà parlé. Une signature helvétique discrète, glissée sous des dizaines de navires qui, eux, ne verront jamais la Suisse.

Une commande née d’un fiasco

La commande passée à ABB s’inscrit dans un programme au parcours chaotique. Le projet initial, baptisé iRex, prévoyait deux grands ferries construits en Corée du Sud par Hyundai Mipo. Approuvé en 2021 sur la base d’un budget de 1,45 milliard de dollars néo-zélandais (environ 750 millions d’euros), dont 551 millions de dollars néo-zélandais (près de 290 millions d’euros) pour la construction des seuls navires, il a vu sa facture presque quadrupler. Infrastructures portuaires comprises, le Trésor néo-zélandais l’estimait fin 2023 en route vers 4 milliards de dollars néo-zélandais (environ 2 milliards d’euros). Le gouvernement l’a alors annulé, une décision qui a elle-même coûté 671 millions de dollars néo-zélandais (près de 350 millions d’euros) en indemnités et frais divers, dont 222 millions versés à Hyundai Mipo.

Le programme a été relancé sur des bases plus sobres, avec deux navires plus modestes commandés cette fois à un chantier chinois, Guangzhou Shipyard International, à prix fixe, pour un coût total d’environ 1,86 milliard de dollars néo-zélandais, près de 970 millions d’euros, dont la part de l’État est plafonnée à 1,7 milliard.

Les futurs ferries Kupe et Cook seront des bijoux de technologie.
Les futurs ferries Kupe et Cook seront des bijoux de technologie.

La Suisse, discrète superpuissance des mers

En 2023, la Suisse est devenue la première nation mondiale du transport de conteneurs, devant la Chine et l’Allemagne. Ce pays de montagnes, sans façade maritime, domine le classement grâce à une seule entreprise : MSC, la Mediterranean Shipping Company, installée à Genève, premier armateur de porte-conteneurs de la planète avec environ un cinquième de la capacité mondiale et quelque 900 navires. En incluant les flottes des négociants de matières premières basés dans le pays, on estime que 2 600 navires opèrent depuis la Suisse !

MSC n’est d’ailleurs que la partie émergée de l’iceberg. Le tableau ci-dessous rassemble quelques-uns de ces champions helvétiques des mers :

Entreprise Siège en Suisse Domaine Position mondiale
MSC Genève Transport de conteneurs Premier armateur mondial, environ 21 % du marché
ABB Zurich Propulsion et systèmes navals Leader de la propulsion électrique en nacelle
Allseas Châtel-Saint-Denis Installation et démantèlement offshore Exploite le plus grand navire du monde, le Pioneering Spirit
Heerema Marine Contractors Villars-sur-Glâne Construction offshore lourde Parmi les plus puissants navires-grues du monde
Cargill Ocean Transportation Genève Affrètement de vrac sec Parmi les plus grands affréteurs mondiaux

Panorama non exhaustif. Plusieurs de ces sociétés, notamment dans l’offshore, pilotent depuis la Suisse des opérations menées ailleurs dans le monde.

Comment un pays sans mer est devenu une puissance des océans ?

Comment un pays coincé entre les Alpes et le Jura a-t-il pu prendre une telle place sur les mers ? En fait tout tient à la position centrale qu’occupe Genève depuis des décennies comme capitale mondiale du négoce de matières premières : une part énorme du pétrole, des céréales et des métaux de la planète s’y achète et s’y vend, et qui dit négoce dit transport maritime. Autour de ce cœur commercial gravitent les banques, les assureurs et les sociétés d’inspection dont ce commerce a besoin, formant une place unique au monde.

À cet aimant financier s’ajoutent une fiscalité clémente, une stabilité politique et une neutralité qui rassurent les grandes fortunes, comme la famille Aponte derrière MSC.

La domination relève donc surtout des avantages financier que procure la Suisse davantage que son expertise (quoique réelle) dans le secteur maritime. Un armateur comme MSC pilote depuis Genève des navires qui n’y accostent jamais, et plusieurs sociétés d’offshore n’ont en Suisse qu’une holding.

Reste le cas d’ABB, qui, lui, apporte une vraie compétence industrielle. Quant au seul lien physique de la Suisse avec le grand large, il tient dans les péniches qui descendent le Rhin depuis les ports de Bâle. Bien peu de chose, au fond, pour la première nation mondiale du conteneur.

Comme quoi, pour régner sur les océans, mieux vaut parfois une bonne place financière qu’un long trait de côte !

Sources principales :

  • swissinfo.chLandlocked Switzerland becomes world’s largest container ship nation (11 mars 2025)
    https://www.swissinfo.ch/eng/archive-multinational-companies/switzerland-now-the-largest-container-shipping-nation-in-the-world/88994014
    La Suisse, première nation mondiale du conteneur grâce à MSC de Genève, et poids du secteur maritime helvétique.
  • The Maritime ExecutiveNew Zealand Gov’t Blames Consultants for Ferry Program’s Cost Blowout (23 novembre 2025)
    https://maritime-executive.com/article/new-zealand-gov-t-blames-consultants-for-ferry-program-s-cost-blowout
    Annulation du projet iRex, explosion des coûts, caractéristiques des ferries et bascule vers le chantier chinois.
  • ABBABB Azipod electric propulsion marks 30 years of excellence at sea (6 avril 2021)
    https://new.abb.com/news/detail/76497/abb-azipodr-electric-propulsion-marks-30-years-of-excellence-at-sea
    Siège zurichois d’ABB, origine finlandaise de l’Azipod et sites de fabrication en Finlande et en Chine.

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
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