La Chine a une énorme faille dans son plan de domination des terres rares : elle a laissé aux Etats-Unis et au Japon les brevets à plus forte valeur ajoutée

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Des chercheurs chinois publient un aveu inhabituel sur les faiblesses de leur propre pays dans un secteur où il passait jusqu’ici pourtant pour intouchable.

Le 5 juillet 2026, le South China Morning Post a révélé les conclusions d’un article publié dans le prestigieux Bulletin of the Chinese Academy of Sciences.

Des scientifiques de l’Université des Sciences et Technologies de Chine (basée à Hefei) y démontrent que malgré sa domination écrasante sur l’extraction et le raffinage des terres rares, la Chine reste largement dépendante du Japon et des États-Unis sur les brevets qui commandent les applications les plus lucratives : aimants permanents, catalyseurs, matériaux luminescents et polissage de haute précision.

Ces quatre segments représentent à eux seuls plus de 80 % des brevets mondiaux liés aux terres rares.

Zoom sur un paradoxe stratégique majeur, dans un secteur où Pékin utilise depuis 15 ans sa position dominante comme arme diplomatique !

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Un paradoxe stratégique révélé par les chercheurs chinois eux-mêmes

La Chine détient aujourd’hui environ 69 % de l’extraction mondiale de terres rares, 90 % de la capacité de séparation et raffinage, et près de 94 % de la production mondiale d’aimants permanents. Elle représente également plus de 60 % des produits finis de terres rares mis sur le marché. En volume brut de brevets, l’Empire du milieu concentre également 81 % des familles de brevets déposées entre 2014 et 2024 selon l’Office européen des brevets… bref, Pékin semble partout !

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Sauf que quand on regarde de plus près les brevets internationaux à forte valeur commerciale (ceux qui régissent les applications industrielles concrètes), le tableau change radicalement. C’est ce que les chercheurs chinois viennent démontrer noir sur blanc, en analysant systématiquement les portefeuilles de brevets sur quatre segments applicatifs stratégiques. Résultat :

Étape de la chaîne de valeur Chine Japon États-Unis
Extraction minière 69 % (dominant) Faible 1 site (Mountain Pass)
Séparation et raffinage 90 % (quasi-monopole) Faible Marginal
Aimants permanents (NdFeB) 94 % de la production, mais brevets de base japonais Leader brevets (Sumitomo, Hitachi Metals, Shin-Etsu, TDK) Suiveur
Catalyseurs (chimie, pétrole) Aucun avantage identifié Suiveur Leader écrasant sur presque toutes les technologies
Matériaux luminescents (LED, écrans) Avance uniquement sur composés au silicium Fort Leader mondial
Polissage haute précision (semi-conducteurs) Avance uniquement sur les méthodes de recuit Fort Leader sur la majorité des procédés

Une citation des chercheurs de l’université de Hefei semble résumer la situation :

« La Chine fournit plus de 60 % des produits mondiaux de terres rares, mais son aménagement international des brevets reste insuffisant et la part des brevets à forte valeur reste relativement faible. »

Pékin extrait, raffine et manufacture les terres rares partout dans le monde, mais chaque aimant vendu par un fabricant chinois utilise en pratique des brevets déposés au Japon quarante ans plus tôt.

Les terres rares, pourquoi tout le monde s’y intéresse ?

On a dû vous faire la petite leçon de chimie pour « les Nuls » des centaines de fois mais un rafraîchissement est toujours utile.

Les « terres rares » constituent donc un groupe de 17 éléments chimiques (15 lanthanides plus le scandium et l’yttrium) qui, malgré leur nom, ne sont pas particulièrement rares dans la croûte terrestre. Ce qui l’est, c’est de les trouver en concentrations exploitables et de savoir les séparer les uns des autres, ce qui exige des procédés chimiques complexes, énergivores et souvent polluants. Les plus stratégiques sont le néodyme (pour les aimants), le dysprosium et le terbium (pour les aimants haute température), le praséodyme (aimants), l’europium (éclairage), l’yttrium (lasers, superalliages).

La plupart des aimants au néodyme possèdent une fine couche de nickel-cuivre-nickel afin de les protéger contre la corrosion - crédit : images-of-elements.com
La plupart des aimants au néodyme possèdent une fine couche de nickel-cuivre-nickel afin de les protéger contre la corrosion – crédit : images-of-elements.com

Sans terres rares, pas d’éoliennes offshore de forte puissance (une turbine de 8 MW contient environ 200 kg de néodyme), pas de véhicules électriques modernes (le moteur d’une Tesla Model Y utilise environ 2 kg de terres rares), pas d’IRM médicaux, pas de radars militaires.
Les missiles de croisière, les moteurs des avions de chasse F-35 (qui contiennent environ 417 kilogrammes de terres rares chacun), les satellites, les smartphones, les data centers IA (qui utilisent des ventilateurs à haut rendement à base d’aimants NdFeB) : tout cela passe par les terres rares.

La chaîne de valeur des terres rares comporte typiquement cinq étapes : extraction minière, séparation chimique, métallurgie/raffinage, fabrication de composants intermédiaires (poudres, alliages, oxydes), puis assemblage des produits finaux (aimants, catalyseurs, luminophores). À chaque étape, la valeur ajoutée augmente. À l’extraction, on parle de quelques dollars par kilo. À l’aimant fini, on est autour de 100 à 500 dollars par kilo, selon les qualités. C’est cette captation de valeur ajoutée qui est en jeu.

C’est précisément là où la Chine, malgré sa taille de production, n’est pas encore le maître du jeu.

L’invention japonaise qui a tout changé en 1984

Petite plongée historique. Le grand basculement industriel des aimants permanents a eu lieu en 1984, dans les laboratoires de Sumitomo Special Metals au Japon. Un ingénieur nommé Masato Sagawa découvre alors qu’un alliage combinant néodyme, fer et bore (le fameux NdFeB) produit un aimant permanent d’une puissance jusque-là inégalée. Deux brevets japonais (JP 1,622,492 et JP 2,137,496) sont déposés dans la foulée, puis étendus aux États-Unis et en Europe. Sumitomo Special Metals a fusionné en 2007 avec Hitachi Metals, aujourd’hui rebaptisé Proterial. Ce groupe possède encore aujourd’hui plusieurs des brevets fondamentaux qui régissent la fabrication mondiale des aimants composés d’un alliage de néodyme (NdFeB).

Ainsi, quand une entreprise chinoise fabrique un aimant NdFeB, elle utilise en pratique des brevets d’origine japonaise, ou des dérivés locaux qui restent techniquement adossés aux principes développés au Japon dans les années 1980-90. C’est ce que confirme le classement mondial des détenteurs de brevets terres rares hors Chine : Sumitomo Metal Mining arrive en tête avec 133 familles de brevets internationaux, suivi de Toyota (75 familles), Shin-Etsu Chemical (74 familles), Hitachi Metals/Proterial (51 familles), TDK (43 familles) et Nichia (26 familles). Un cortège japonais qui écrase toute concurrence non-chinoise.

Côté américain, la domination porte sur d’autres segments. Les États-Unis excellent sur les catalyseurs (utilisés notamment dans le raffinage pétrolier et l’industrie chimique), sur les matériaux luminescents (LED, écrans, éclairage), et sur les matériaux de polissage haute précision (indispensables à l’industrie des semi-conducteurs). Cette dernière catégorie est particulièrement stratégique : quand TSMC ou Samsung fabriquent des puces gravées à 3 nanomètres pour NVIDIA ou Apple, ils utilisent des cérium-oxydes ou des composés à base de lanthanides pour polir les wafers de silicium à un niveau atomique, là où la propriété intellectuelle est majoritairement américaine.

Pourquoi la Chine dépose beaucoup mais mal

Les chercheurs chinois de l’USTC apportent une analyse assez lucide de leur propre système d’innovation, ce qui est en soi remarquable.

Trois défaillances sont pointées :

  • Premièrement, la structure du système d’innovation. La Chine dépose énormément de brevets (81 % du total mondial en volume), mais peu sont des brevets internationaux à forte valeur commerciale. Autrement dit, on brevette beaucoup en chinois pour le marché domestique, mais on ne dépose pas systématiquement à l’international. Résultat : quand une entreprise chinoise veut vendre ses aimants à un client américain ou européen, elle se retrouve à devoir payer des licences aux propriétaires japonais des brevets fondateurs.
  • Deuxièmement, la déconnexion recherche-industrie. En analysant deux décennies de publications dans le Journal of Rare Earths, les chercheurs ont constaté que plus de la moitié des thèmes de recherche identifiés n’ont pas débouché sur des portefeuilles de brevets significatifs. En clair : beaucoup de bonne science reste au stade de laboratoire et n’est pas transformée en propriété intellectuelle exploitable industriellement. C’est un problème classique de la R&D chinoise, plus orientée « papiers scientifiques » que « brevets » (la France a également un peu ce défaut).
  • Troisièmement, la faible coordination entre universités, industrie et gestion de la propriété intellectuelle. Les universités poussent les publications pour les classements Shanghai et QS, les entreprises attendent parfois trop pour breveter (le temps que le produit soit commercialisé), et il n’y a pas suffisamment d’incitations pour construire des portefeuilles de brevets à haute valeur. Résultat : beaucoup de découvertes tombent dans le domaine public sans avoir été protégées, ou sont copiées avant d’être formellement brevetées.

Face à ce constat, les chercheurs proposent de concentrer les investissements sur les zones de faiblesse technologique, d’établir des programmes de recherche dédiés, et de renforcer la collaboration industrie-académie.

Un appel qui ressemble beaucoup, dans sa forme, aux plans de reprise en main technologique lancés en Occident depuis 2022 sur les semi-conducteurs.

Une aubaine pour le CRMA européen ?

Cette révélation tombe à un moment particulièrement intéressant pour l’Europe. Depuis avril 2024, l’Union européenne a mis en place le Critical Raw Materials Act (règlement européen 2024/1252), qui définit une stratégie ambitieuse pour réduire la dépendance européenne aux matériaux critiques. Les objectifs à horizon 2030 sont clairs : 10 % d’extraction domestique, 40 % de transformation domestique, 25 % de recyclage, et pas plus de 65 % de dépendance à un seul pays fournisseur (autant dire une réduction drastique de la dépendance à la Chine). L’objectif chiffré est spectaculaire : passer de 95 % à 42 % de dépendance à la Chine pour les terres rares d’ici 2030.

Pour concrétiser tout cela, la Commission européenne a désigné 47 projets stratégiques dans 13 États membres en mars 2025, et lancé en décembre 2025 le plan RESourceEU avec 3 milliards d’euros mobilisés sur 12 mois. La France y tient sa place avec plusieurs projets. Le plus avancé est CAREMAG à Lacq dans les Pyrénées-Atlantiques : une usine de production d’oxydes de terres rares de haute pureté, à partir à la fois de recyclage d’aimants usagés et de concentrés miniers de terres rares lourdes. Un financement d’environ 216 millions d’euros a été sécurisé, et la production doit démarrer fin 2026. Autre projet français : MagREEsource, dédié au recyclage d’aimants permanents, une brique fondamentale pour reboucher le déficit européen sur les NdFeB.

À l’échelle continentale, le paysage se dessine. En Suède, le projet ReeMAP de LKAB vise à couvrir extraction et transformation. En Norvège, le gisement Fen a vu ses ressources estimées passer à 15,9 millions de tonnes d’oxydes de terres rares en mars 2026 (le plus gros gisement européen connu), avec un objectif de production en 2031. En Estonie, Neo Performance Materials a ouvert dans la ville de Narva la première usine européenne de production de masse d’aimants permanents en terres rares, une étape historique qui fait basculer l’UE de « quasi-zéro » à « commercialement pertinent » sur ce segment critique. La Pologne suit avec un projet de raffinage à Puławy, et l’Italie avec un projet de recyclage baptisé INSPIREE.

Le monde des data centers IA compte à 99,999999% sur cette entreprise française qui est une des seules à livrer le gaz ultra-pur nécessaire aux semiconducteurs

La guerre commerciale s’invite dans la partie

Le contexte géopolitique récent rend l’étude chinoise encore plus intéressante à lire. En avril 2025, la Chine a placé sept terres rares sur sa liste officielle de contrôle des exportations, restreignant leur disponibilité pour les acheteurs occidentaux. En octobre 2025, un deuxième paquet a étendu ces contrôles à cinq terres rares supplémentaires ainsi qu’aux équipements de raffinage et de fabrication d’aimants, y compris certains produits fabriqués à l’étranger mais utilisant des matériaux ou technologies chinoises. Détail crucial : le paquet introduit des refus catégoriques pour les usages militaires. Même si son application a été suspendue jusqu’en novembre 2026 en raison d’une trêve commerciale temporaire, l’épisode a marqué les esprits en Occident.

La réponse américaine ne s’est pas fait attendre. Un décret présidentiel Trump d’avril 2025 a placé les minerais critiques au cœur de la stratégie de sécurité nationale. Le 4 février 2026, un partenariat stratégique USA-Japon-UE a été lancé à Washington, précisément pour coordonner les réponses face à la Chine.

Donald Trump a même proposé la création d’une zone commerciale préférentielle pour les minerais critiques, ouverte aux alliés des États-Unis. Le tout dans le contexte où l’administration Trump manifeste également un intérêt marqué pour le contrôle du Groenland, qui abrite le gisement Tanbreez, l’un des plus gros gisements de terres rares lourdes non chinois au monde.

Sources :

  • South China Morning Post, China’s rare earth industry has critical weakness, researchers warn (5 juillet 2026)
    https://www.scmp.com/news/china/science/article/3341234/chinas-rare-earth-industry-has-critical-weakness-researchers-warn
    Article de référence sur l’étude publiée dans le Bulletin of the Chinese Academy of Sciences par les chercheurs de l’USTC de Hefei.
  • ESG News, China Rare Earth Dominance Faces Patent Gap (janvier 2026)
    https://www.esgnews.earth/latest-news/china-rare-earth-dominance-faces-patent-gap/20446.html
    Analyse détaillée de la répartition mondiale des brevets et des capacités industrielles chinoises (70 % mines, 90 % raffinage, 90 % aimants).
  • Rare Earth Exchanges, China Owns the Patent High Ground in Rare-Earths (mai 2026)
    https://rareearthexchanges.com/news/china-owns-the-patent-high-ground-in-rare-earths /
    Classement mondial des détenteurs de brevets terres rares hors Chine (Sumitomo, Toyota, Shin-Etsu, Hitachi Metals, TDK, Nichia).
  • Commission européenne, European Critical Raw Materials Act
    https://commission.europa.eu/topics/competitiveness/green-deal-industrial-plan/european-critical-raw-materials-act_en /
    Présentation officielle du CRMA et des objectifs européens 2030 (10 % extraction, 40 % transformation, 25 % recyclage).
  • Rare Earth Mining, Europe Rare Earth: Key Deposits & EU Strategy (avril 2026)
    https://rare-earth-mining.com/europe-rare-earth /
    Panorama des projets européens (Fen en Norvège, LKAB en Suède, CAREMAG en France, MagREEsource, Neo Performance Materials en Estonie).

Image de mise en avant : Un aimant est suspendu au-dessus d’un supraconducteur à haute température refroidi à l’azote liquide (-200 °C) – crédit : Peter Nussbaumer

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Guillaume AIGRON
Guillaume AIGRON
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