Là où tous les marins fuient la banquise, un navire français fonce s’y faire emprisonner et compte y rester, à la dérive, pendant vingt ans.
Le 19 juillet 2026, sous les acclamations de la foule lorientaise, la Tara Polar Station a largué les amarres pour une mission peu banale : rejoindre l’océan Arctique central et s’y laisser volontairement capturer par les glaces !
Ce laboratoire dérivant de la Fondation Tara Océan inaugure Tara Polaris I (2026-2027), première étape d’un programme scientifique de vingt ans qui aura pour but d’ausculter en continu l’une des régions les plus extrêmes et les moins connues de la planète.
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Tara Polar Station, un laboratoire français qui va se laisser emprisonner par les glaces
L’idée peut paraitre folle, la Fondation Tara Océan a conçu une station pour s’encastrer dans la banquise et dériver avec elle, au gré des courants. D’où sa silhouette étonnante : une coque presque ronde, en forme d’olive, taillée pour encaisser la pression des glaces sans se faire broyer. Longue de 26 mètres, bardée d’aluminium, elle résiste à des températures de -52 °C et peut vivre en autonomie totale huit à neuf mois, avec une douzaine de tonnes de vivres et des systèmes de secours pour l’eau, l’énergie et les soins. Fruit de cinq ans de conception et de deux ans de chantier à Cherbourg, elle a coûté environ 21 millions d’euros, cette première mission en réclamant quelque 6 de plus. Après une escale en Norvège, elle rejoindra les glaces en septembre pour entamer sa longue dérive.
La méthode n’a rien d’inédit : dès 1893, l’explorateur Fridtjof Nansen avait laissé son navire, le Fram, se figer dans la banquise pour la traverser au fil des courants, et l’expédition allemande MOSAiC a renouvelé l’exploit en 2019 à bord du Polarstern. La nouveauté, ici, tient à la durée.
Le tableau ci-dessous résume les caractéristiques de cette base hors norme :
| Donnée | Chiffre |
|---|---|
| Longueur de la station | 26 mètres |
| Résistance au froid | jusqu’à -52 °C |
| Temps passé piégée dans la banquise | environ 90 % du temps |
| Équipage | de 12 (hiver) à 20 personnes (été) |
| Autonomie sans ravitaillement | 8 à 9 mois |
| Durée du programme | 20 ans, soit 10 expéditions de 2 ans (2026-2045) |
| Partenaires | 34 laboratoires, 12 pays |
| Protocoles d’observation | 220 déjà planifiés |
Vingt ans pour percer un angle mort
D’ici 2045, dix expéditions de deux ans doivent se succéder, renouvelant les équipes tout en maintenant l’observation sans la moindre coupure. L’enjeu est réel : l’Arctique central demeure un angle mort de la recherche, difficile d’accès parce que couvert de glace, alors même qu’il se réchauffe trois à quatre fois plus vite que le reste du globe. Jamais on n’y avait mené un suivi continu sur toute l’année, nuit polaire comprise.
À bord, 220 protocoles scruteront l’atmosphère, la neige, la glace, l’océan et le vivant, en réunissant 34 laboratoires de 12 pays. Comme le rappelle Romain Troublé, directeur de la Fondation, l’Arctique réserve déjà des surprises qu’aucun modèle n’avait anticipées : il y pleut désormais, ce qui semblait impensable il y a peu !

Une vie de mission spatiale
Tenir là-haut relève de l’exploit humain autant que scientifique. Pendant plus de neuf mois, l’équipage restera coupé du monde, sans le moindre ravitaillement, sous des températures de -40 à -50 °C, plongé dans la nuit polaire, avec des ours blancs pour voisins. La comparaison avec l’espace n’a rien d’exagéré : on surnomme la station « l’ISS du pôle Nord », et son parrain n’est autre que l’astronaute Thomas Pesquet.

À bord se côtoieront chimistes, biologistes et glaciologues, mais aussi artistes et journalistes. Le CEA, engagé auprès de Tara depuis près de vingt ans, y tient un rôle central : son Genoscope séquencera l’ADN et l’ARN des micro-organismes prélevés, pour comprendre comment la vie s’accroche dans un tel milieu et repérer, au passage, de nouvelles espèces ou molécules. Le chercheur Éric Pelletier, embarqué pour l’aventure, guette surtout un instant : le retour de la lumière au printemps, quand tout l’écosystème se réveille d’un coup.
Une course contre la fonte
Reste une ombre au tableau, et elle est de taille. Le programme est bâti pour durer vingt ans ; or les scientifiques estiment qu’autour de 2045, l’échéance même de la dernière expédition, l’Arctique pourrait ne plus compter la moindre banquise l’été. Autrement dit, la station a été conçue pour dériver dans une glace qui menace de disparaître sous elle avant la fin du programme.
C’est tout le paradoxe, et toute l’urgence, de l’expédition : documenter, saison après saison, un monde gelé à l’instant précis où il bascule. Les archives que Tara commence à constituer seront peut-être, un jour, le portrait le plus complet d’un Arctique que plus personne ne reverra.
Sources :
- CEA, Tara Polaris I : le CEA embarque en Arctique pour une expédition scientifique inédite (20 juillet 2026)
https://www.cea.fr/Pages/actualites/environnement/Tara-Polaris-I-le-CEA-embarque-en-Arctique-pour-une-expedition-scientifique-inedite.aspx
Communiqué et entretien avec Éric Pelletier (Genoscope) sur le rôle du CEA et les objectifs de la mission. - Euronews, Cap sur le pôle Nord pour la première expédition de la Tara Polar Station (19 juillet 2026)
https://fr.euronews.com/2026/07/19/cap-sur-le-pole-nord-pour-la-premiere-expedition-de-la-tara-polar-station
Sur le départ de Lorient, le coût de la mission et le programme de dix expéditions jusqu’en 2045. - Fondation Tara Océan, Tara Polar Station, station polaire dérivante en Arctique https://fondationtaraocean.org/goelette/tara-polar-station/
Page officielle du projet : caractéristiques de la station, programme des dix missions jusqu’en 2045 et présentation de la fondation.
Crédit images : Maéva Brady



