La Chine met sur pause son « usine à Higgs » géante, laissant l’avantage à l’Europe.
Sous les plaines de Pékin, le rêve d’un accélérateur de particules long comme une autoroute vient de se figer. Le CEPC, ou Circular Electron Positron Collider, devait devenir le plus grand collisionneur du monde, une « usine à Higgs » capable de produire des milliers de particules du fameux boson de Higgs pour percer ses derniers secrets.
Malheureusement le projet a un « budget monstrueux », estimé à 4,8 milliards d’euros, qui ne figure pas dans le prochain plan quinquennal chinois.
Une décision qui résonne comme un coup d’arrêt pour une aventure scientifique engagée depuis 2012.
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Un projet d’accélérateur de particules de 100 kilomètres de circonférence mis en pause par la Chine
Ce devait être le cœur du CEPC : un tunnel circulaire de 100 kilomètres, enfoui dans le sol, où des électrons et leurs antiparticules, les positrons, tournent à une vitesse proche de celle de la lumière avant d’entrer en collision.
Initié par l’Institut de physique des hautes énergies (IHEP) de Pékin, dans le sillage de la découverte du boson de Higgs au CERN en 2012, il avait pour objectif de mesurer les propriétés de cette particule fondamentale avec une précision inédite et comprendre pourquoi elle donne leur masse à toutes les autres.
Le professeur Wang Yifang, directeur de l’IHEP et figure centrale du projet, a confirmé que la proposition n’avait pas été retenue.
« Même si notre demande n’a pas été acceptée, nous poursuivrons nos travaux techniques », a-t-il déclaré au CERN Courier.
Une manière élégante de dire que le rêve n’est pas enterré, seulement ajourné.
Une compétition à l’échelle planétaire
En Europe, le Future Circular Collider (FCC) du CERN, concurrent direct du CEPC, avance ses pions.
Son anneau de 90 kilomètres, plus petit mais bien plus coûteux (près de 17 milliards d’euros), vise le même objectif : explorer le monde du boson de Higgs avec une précision jamais atteinte.
Si l’Europe parvient à faire valider le FCC avant 2030, Pékin pourrait bien abandonner son projet national pour rejoindre l’initiative européenne.
Une ironie scientifique : les chercheurs chinois, qui espéraient défier Genève, pourraient finalement collaborer avec elle.
Des innovations déjà prêtes
Le CEPC, bien qu’en pause, n’était pas un simple concept. Les équipes chinoises avaient déjà finalisé en octobre 2025 un ensemble complet de rapports techniques de conception. Leur prototype de détecteur présentait des avancées impressionnantes :
- un système de suivi spatial capable de mesurer la position à 10 micromètres près et le temps à 50 picosecondes,
- de nouveaux calorimètres électromagnétiques et hadroniques dix fois plus précis en énergie,
- et une puce de lecture réduisant la consommation énergétique de 65 % par rapport aux modèles actuels.
Un comité international présidé par Daniela Bortoletto (Université d’Oxford) a même salué « un concept cohérent et une portée physique clairement définie ». Autrement dit : le CEPC était prêt à voir le jour.
Quand la science rencontre la politique
Le paradoxe est là : techniquement, le projet chinois est en avance.
Mais sur le plan politique, la Chine semble vouloir rediriger ses investissements vers d’autres priorités scientifiques pour la période 2026-2030, comme l’astronomie spatiale, les semi-conducteurs ou les nouvelles sources d’énergie.
Dans les couloirs de l’IHEP, les chercheurs parlent d’un « report stratégique ». En clair : on ne ferme pas la porte, on attend le bon moment pour la rouvrir.
Le pays a d’ailleurs déjà un autre projet en lice : le Super Tau-Charm Facility, un accélérateur plus compact prévu à Hefei, désormais considéré comme prioritaire.
Une course au savoir qui se joue à quelques milliards près
Le contraste est frappant : 5 milliards d’euros prévus pour le CEPC contre 17 milliards pour le FCC européen.
Pourtant, c’est bien l’Europe qui garde la main, au moins pour un temps.
En physique des particules, la géopolitique n’est jamais loin : derrière les équations et les détecteurs, il s’agit aussi de prestige, de coopération et d’indépendance technologique.
L’histoire, toutefois, n’est pas écrite. Le professeur Wang a déjà annoncé qu’une nouvelle proposition serait déposée en 2030.
Le monde scientifique, lui, retient son souffle.
Car sous les chiffres et les délais, se cache une question vertigineuse : quelle nation percera la prochaine porte du réel ?
Source : CERN Courrier
Image : Plusieurs sites en Chine ont été envisagés pour la construction éventuelle d’un collisionneur de 100 km de circonférence (crédit : IHEP)




