Et si la canne à sucre devenait la nouvelle reine de l’électricité ?
Le 2 juin 2026, dans le nord-est du Brésil, une centrale jusque-là alimentée au fioul lourd a commencé une expérience qu’aucun pays au monde n’avait encore osée tenter : faire tourner un moteur de production d’électricité de gros calibre avec, comme combustible principal, de l’éthanol de canne. Le test va durer deux ans.
Le projet est porté par l’énergéticien brésilien Energetica Suape II et par le finlandais Wärtsilä, l’un des trois plus gros fabricants mondiaux de moteurs de centrale.
L’idée derrière est bien entendu de prouver qu’on peut produire du courant à grande échelle avec un biocarburant, et pas seulement faire rouler des voitures… Un test intéressant pour tout le secteur énergétique au niveau mondial qui suivra ses évolution avec intérêt.
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Brésil : la centrale de Suape II teste le premier moteur thermique électrique au monde alimenté à l’éthanol
L’expérience de la centrale de Suape II en quelques chiffres
Pendant deux ans à partir d’avril 2026, Wärtsilä va donc faire tourner son moteur 32M modifié et dédié à l’éthanol.
Pour les amateurs de chiffres techniques, le moteur Wärtsilä 32 est un mastodonte, un 4-temps suralimenté de 320 mm d’alésage par cylindre, qui peut atteindre 9,8 mégawatts de puissance en configuration 20V (vingt cylindres en V). Il pèse jusqu’à 100 tonnes et mesure environ 11 mètres de long, 3 mètres de large et 4 mètres de haut. Vu que la centrale Suape II totalise 381,2 MW avec plusieurs moteurs Wärtsilä, il s’agit probablement d’un seul moteur 32M parmi plusieurs en place, sans doute en configuration 18V ou 20V (donc autour de 8-10 MW de puissance unitaire).
L’objectif est d’accumuler 4 000 heures de fonctionnement en conditions réelles, l’équivalent d’environ six mois de marche en continu. Largement de quoi cerner les performances, mais aussi les contraintes, les coûts, les émissions. Bref, savoir si l’éthanol-électricité peut être désormais prise au sérieux !

Résumé du test avec le moteur 32M de Wärtsilä modifié et dédié à l’éthanol :
| Caractéristique | Valeur |
|---|---|
| Localisation | Suape II, Recife, Pernambuco (Brésil) |
| Opérateur | Energetica Suape II S.A. (Grupo Econômico 4M) |
| Partenaire technologique | Wärtsilä (Finlande) |
| Capacité installée totale de Suape II | 381,2 MW (centrale au fioul lourd à l’origine) |
| Mise en service initiale de la centrale | Janvier 2013 |
| Moteur testé | Wärtsilä 32M modifié pour fonctionner à l’éthanol |
| Source de l’éthanol | Canne à sucre brésilienne |
| Durée des tests | 2 ans à partir d’avril 2026 |
| Heures de fonctionnement prévues | Jusqu’à 4 000 heures |
| Programme | WISE (Wide and Intelligent Sustainable Energy) |
| Co-financement | Business Finland (agence finlandaise) |
Pourquoi le Brésil a-t-il toutes les cartes en main pour ce test sur l’éthanol ?
La réponse tient en un mot : Proálcool. Pour comprendre, remontons à 1973. Le premier choc pétrolier vient de mettre l’économie brésilienne à genoux. Le pays importe la quasi-totalité de ses hydrocarbures, sa facture s’envole. Plutôt que de subir, le président d’alors, Ernesto Geisel, signe en novembre 1975 le lancement du Programa Nacional do Álcool, vite raccourci en « Proálcool ». L’idée : produire massivement de l’éthanol à partir de la canne à sucre cultivée sur place, et faire rouler les voitures brésiliennes avec ce biocarburant local. Quelques années plus tard, des millions de véhicules avancent à l’alcool pur au Brésil. Le pays devient pionnier mondial.
Deuxième coup de maître en 2003, avec la commercialisation des voitures flex-fuel, capables de fonctionner à l’essence, à l’éthanol, ou à n’importe quel mélange. Le succès est immédiat. Aujourd’hui, plus de neuf voitures neuves sur dix vendues au Brésil sont flex-fuel. Le pays produit environ 30 milliards de litres d’éthanol par an, soit autour de 30 % de la production mondiale. Juste derrière les États-Unis (qui le font à partir de maïs), mais devant tous les autres pays cumulés !
Cette infrastructure existante, c’est l’atout maître de Suape II. Quand le directeur technique du projet, José Faustino Cândido, dit que « le Brésil est leader mondial de la production d’éthanol mais son potentiel pour la production électrique a jusqu’ici été négligé », il enfonce une porte ouverte. Cinquante ans d’usines, de distilleries, de camions-citernes, de pipelines à éthanol, de terminaux portuaires. Tout est déjà là. Il suffit d’envoyer une partie de la production vers des centrales électriques au lieu des stations-service. Aucun autre pays au monde ne dispose d’un tel point de départ.
Le gouvernement fédéral brésilien a d’ailleurs déjà avancé un pion. En 2025, il a inscrit l’éthanol parmi les carburants autorisés pour la prochaine enchère de capacité énergétique de réserve. La porte réglementaire est ouverte. Manque plus que la preuve technique et c’est ce que Suape II est en train d’apporter.
Suape II dans la grande vague mondiale des moteurs alternatifs
L’expérience brésilienne n’arrive pas dans un désert. Partout, les industriels essaient de remplacer les hydrocarbures dans leurs moteurs et turbines. Ce qui change, c’est le combustible retenu selon la géographie et l’usage. Les Brésiliens jouent leur canne à sucre. D’autres misent sur le méthanol, l’hydrogène ou l’ammoniac. Petite vue d’ensemble pour situer Suape II dans son contexte.
| Carburant | Acteurs phares | Usage principal | Avancement 2026 |
|---|---|---|---|
| Éthanol | Wärtsilä + Suape Energia (Brésil) | Production électrique | Premier test au monde, 2026-2028 |
| Méthanol vert | Maersk + MAN Energy + European Energy | Transport maritime | Flotte de 18 navires en service depuis 2024 |
| Hydrogène (aviation) | Rolls-Royce + easyJet | Moteur d’avion | Premier test civil 100 % H₂ réussi le 29 avril 2026 |
| Hydrogène (maritime) | Kawasaki Heavy Industries (Japon) | Moteur de cargo | Premier moteur grande puissance dévoilé en mars 2026 |
| Ammoniac vert | Yara (Norvège), Meriaura (Finlande) | Transport maritime | Premier porte-conteneurs Yara Eyde en 2026 |
| Biométhane | France (803 sites de production) | Réseau gaz et production électrique | 13,6 TWh injectés en 2025, championne européenne |
| Électrique (aviation) | Safran ENGINeUS, Hinetics CRUISE | Moteur d’avion | ENGINeUS certifié EASA en 2025, CRUISE 5 MW achevé mai 2026 |
On voit bien dans ce tableau que chaque pays joue sa propre carte. La Finlande pousse l’hydrogène et la cryogéni, la France a déjà 13,6 TWh de biométhane injectés dans ses canalisations en 2025, le Danemark de Maersk a basculé sa flotte sur le méthanol, le Japon teste des cargos à l’hydrogène et le Brésil, sans surprise, mise sur la seule ressource où il est numéro un mondial : sa canne à sucre. Logique implacable !
Wärtsilä, le finlandais qu’on ne voit jamais mais qui équipe la planète
Le partenaire technologique du projet, Wärtsilä, basé à Helsinki, fait partie des trois plus gros fabricants mondiaux de moteurs de centrale et de moteurs marins, avec le suisse MAN Energy Solutions et l’américano-japonais Caterpillar. 17 000 salariés, environ 6 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Le groupe est peu connu du grand public, mais ses moteurs tournent dans des centaines de centrales et sur des milliers de navires partout dans le monde.
Sa stratégie depuis cinq ans est de transformer ses moteurs pour qu’ils puissent brûler à peu près n’importe quel carburant alternatif : Gaz naturel, méthanol, ammoniac, hydrogène, biocarburants etc. C’est au final assez logique. Un moteur de centrale dure 30 à 40 ans. Personne ne veut investir dans une machine qui finira à la casse dans dix ans à cause de réglementations climatiques. Wärtsilä a donc choisi de proposer des moteurs flex-fuel à l’échelle industrielle, prêts à digérer ce qu’on leur donnera au fil du temps. Suape II est leur premier coup sur l’éthanol, mais d’autres suivront.
Côté financement, le projet est en partie soutenu par Business Finland, l’agence d’innovation publique finlandaise, via le programme WISE (Wide and Intelligent Sustainable Energy). L’État finlandais investit ainsi pour que ses industriels prennent pied au Brésil et puissent ensuite vendre la même technologie partout où l’éthanol existe : Inde, Indonésie, Mexique, Philippines, Thaïlande. Le calcul est limpide.
Du démonstrateur à la centrale commerciale : le vrai défi
Avant de sortir le champagne, il faut quand même rester lucide. Suape II reste pour l’instant une expérience.
Entre un test réussi et une filière commerciale rentable, l’histoire industrielle nous a appris qu’il y a souvent un fossé. Plusieurs questions restent ouvertes.
D’abord, le bilan carbone réel. Si la canne pousse sur des terres déjà agricoles avec des pratiques durables, le gain peut atteindre 80 à 90 % d’émissions évitées par rapport au charbon. Si en revanche la canne mord sur la forêt amazonienne ou sur des sols qui auraient servi à nourrir la population, le calcul s’inverserait vite. Les ONG environnementales surveilleront le sujet de très près, et avec raison.
Ensuite, la compétitivité économique. L’éthanol brésilien sort de distillerie à 0,40 ou 0,60 dollar le litre. Rapporté au kilowattheure produit, c’est encore plus cher que le gaz naturel ou le charbon. À court terme, une centrale éthanol ne sera rentable que grâce à des subventions ou à un prix du carbone suffisamment élevé sur le marché brésilien. Pour qu’elle vole de ses propres ailes, il faudra que les volumes grimpent, que les rendements moteurs s’améliorent, et que le prix des fossiles s’envole… En fait, probablement les trois à la fois !
Enfin, la disponibilité du carburant. Le Brésil produit 30 milliards de litres d’éthanol par an. Une part est exportée, une autre sert à faire rouler les voitures. Si l’éthanol-électricité décolle vraiment, il y aura forcément un arbitrage : on choisit de faire avancer les voitures, on choisit de faire tourner les centrales, ou on étend les surfaces cultivées. Chaque option a son coût et ses limites.
Le pari est donc clair, mais il reste un pari. Si Suape II tient ses promesses d’ici 2028, on peut imaginer un Brésil qui exporte sa technologie vers tous les pays tropicaux producteurs de canne. Wärtsilä et Business Finland l’ont bien vu : plusieurs milliards de dollars de marché à la clé. Si l’opération échoue, on retiendra qu’un industriel finlandais et un opérateur brésilien auront au moins tenté quelque chose que personne n’avait osé.
D’ici là, les ingénieurs du Pernambuco vont écouter leur moteur tourner, kilowattheure après kilowattheure… et essayer de transformer un siècle de tradition sucrière en un nouveau pilier de la transition énergétique mondiale !
Sources :
Wärtsilä Corporation, World-first engine test to convert sugarcane into clean power (26 mars 2025) https://www.wartsila.com/media/news/26-03-2025-world-first-engine-test-to-convert-sugarcane-into-clean-power-3564930
Communiqué officiel du partenariat avec Energetica Suape II et calendrier des essais.
Power-Eng International, Wärtsilä to trial ethanol-fueled engine for power generation
https://www.power-eng.com/renewables/wartsila-to-trial-ethanol-fueled-engine-for-power-generation /
Précisions sur la capacité installée de Suape II (381,2 MW) et cadre du programme WISE.
Hydrocarbon Processing, Wärtsilä to test ethanol-fueled engine for large-scale electricity generation
https://www.hydrocarbonprocessing.com/news/2025/03/waertsilae-to-test-ethanol-fueled-engine-for-large-scale-electricity-generation /
Citations de Carlos Alberto Mansur Filho et José Faustino Cândido.
International Energy Agency (IEA), Renewables 2024 — Renewable fuels chapter
https://www.iea.org/reports/renewables-2024/renewable-fuels
Cadre prospectif de référence sur la croissance des carburants renouvelables d’ici 2030.
União da Indústria de Cana-de-Açúcar (UNICA), Brazilian ethanol production statistics
https://www.unica.com.br/
Source officielle sur la production brésilienne d’éthanol et historique du Proálcool.




