Un Français surfe sur le plan de relance historique de Berlin.
Le champion du BTP français Eiffage vient d’être retenu, en groupement avec le polonais Mostostal Kraków (même si le Français conserve 95 millions sur 110), pour remplacer deux ponts dans la cité bavaroise de Nuremberg.
L’un d’eux, spectaculaire, sera préassemblé en métal puis transporté par voie navigable sur le canal Main-Danube. Une nouvelle bouchée pour Eiffage dans un gâteau allemand à 500 milliards d’euros !
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Eiffage décroche un nouveau contrat allemand de 110 millions d’euros à Nuremberg
Le chantier fait partie de la première salve de contrats attribués dans le cadre du gigantesque plan de modernisation des infrastructures allemandes, un fonds de 500 milliards d’euros voté en 2025. Et Eiffage, qui multiplie les coups en Allemagne ces derniers mois, n’a manifestement pas l’intention de regarder passer le train !
Deux ponts, deux défis techniques
Nuremberg, deuxième ville de Bavière avec ses 530 000 habitants, possède un réseau routier dont certains ouvrages datent largement de l’après-guerre.
Les deux ponts à remplacer s’inscrivent l’un dans le prolongement de l’autre et ne répondent plus, comme l’écrit pudiquement le communiqué, « aux exigences actuelles en termes de durabilité, de trafic et de sécurité routière ». Traduction : ils sont fatigués, voire dangereux.
Le premier ouvrage est le plus impressionnant. Long de 105 mètres, il surplombera le canal Main-Danube. Plutôt que de construire le pont sur place, ce qui aurait paralysé la circulation fluviale pendant des mois, les équipes vont l’assembler ailleurs, en monobloc, dans un atelier dédié avant de le transporter par voie navigable jusqu’à son emplacement définitif. C’est une opération de précision qui ressemble à un ballet d’ingénierie et qui est devenue une des marques de fabrique du Français puisque le groupe a pu affiner cette méthode sur plusieurs chantiers européens ces dernières années.
Le second ouvrage, plus modeste, mesure 62 mètres et franchit l’autoroute A73. Il sera construit sur place, en parallèle de l’ouvrage existant. L’astuce consiste à bâtir le nouveau pendant que l’ancien continue de supporter la circulation. Une fois le neuf en service, on démonte l’ancien. Cette technique, baptisée « construction en parallèle », est devenue la norme sur les autoroutes saturées pour éviter d’asphyxier le trafic pendant les chantiers. Les deux ponts seront par ailleurs coiffés d’arches elliptiques, dans un souci de cohérence visuelle.
L’Allemagne se réveille (et compte sur les Français)
Si Eiffage et ses concurrents se ruent ainsi sur l’Allemagne, c’est qu’il s’y passe quelque chose d’historique sur le plan budgétaire. Pendant deux décennies, Berlin a strictement encadré sa dette publique avec sa fameuse règle du « frein à l’endettement » (Schuldenbremse) inscrite dans la Constitution. Cela a malheureusement eu comme effet pervers un sous-investissement chronique dans les infrastructures, des routes en mauvais état, des ponts dégradés, des trains en retard et un retard technologique grandissant. Au point que la Cour fédérale des comptes estime aujourd’hui à plus de 215 milliards d’euros le retard d’investissement public cumulé !
Le 18 mars 2025, après des années de débats, le Bundestag a tourné la page. Par 513 voix contre 207, les députés allemands ont voté l’une des modifications constitutionnelles les plus importantes de l’histoire récente du pays. Le frein à l’endettement a été assoupli pour la défense, et surtout, un fonds spécial de 500 milliards d’euros (appelé Sondervermögen für Infrastruktur und Klimaneutralität ou SVIK) a été créé pour financer la modernisation des infrastructures et la transition climatique sur douze ans. Pour donner un ordre de grandeur, ce sont l’équivalent de 14 plans Marshall français en une seule enveloppe !
La répartition est claire : 300 milliards d’euros pour les investissements fédéraux (donc les grands ouvrages routiers, ferroviaires et fluviaux), 100 milliards pour les Länder et les communes (les régions et les villes), et 100 milliards pour la transition climatique. Le ministre des Finances Lars Klingbeil a annoncé pour 2026 un montant total d’investissements publics record de 123,6 milliards d’euros, contre seulement 74,5 milliards en 2024. Crèches, écoles, hôpitaux, ponts, voies ferrées, climat : tout y passe.
Le démarrage est cependant plus poussif qu’annoncé. Selon un rapport de 383 pages du ministère fédéral des Finances dévoilé fin mai 2026 par le Handelsblatt, le fonds n’a dépensé que 24 milliards d’euros en 2025 sur les 37,2 milliards prévus et sur 109 jalons fixés pour 2026, seuls 26 étaient atteints fin mai. La faute principalement à la pénurie de main-d’œuvre qualifiée : l’Allemagne manque actuellement de 10 000 ingénieurs civils pour absorber le rythme d’investissement projeté. Berlin a même besoin d’expertises étrangères. Un boulevard pour les groupes français, et particulièrement pour Eiffage.
Eiffage trace sa route en Allemagne
Eiffage compte aujourd’hui 9 700 collaborateurs en Allemagne et y a réalisé 2,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025. Soit déjà 11 % de son activité totale. Avec l’accélération du plan Merz, cette part pourrait grimper significativement dans les années à venir. Eiffage y déploie l’intégralité de ses métiers : génie civil avec Eiffage Infra-Bau, construction métallique avec SEH (qui apporte ici sa signature sur les ouvrages métalliques de Nuremberg), services à l’énergie via Salvia, et désormais data centers via Hand & Werk (récemment racheté).
Le pari payant des Français
Au-delà d’Eiffage, c’est tout le BTP français qui regarde l’Allemagne avec gourmandise. Vinci, Bouygues, Spie, Colas, tous y développent leurs filiales et y multiplient les contrats. Une situation paradoxale après des années où les groupes allemands débauchaient les ingénieurs français en pénurie. Le rapport de force s’inverse : c’est désormais l’Hexagone qui exporte son savoir-faire en BTP outre-Rhin, là où les majors allemandes comme Hochtief ou Bilfinger peinent à suivre la cadence. Eiffage profite en particulier d’un atout maison : son intégration complète des métiers, du génie civil aux services énergétiques, lui permet d’aborder les grands chantiers sans dépendre de sous-traitants extérieurs.
Reste maintenant à exécuter. Quatre années de travaux jusqu’à fin 2030, deux ouvrages techniquement exigeants, un canal et une autoroute à ne pas couper. Le tout dans un pays qui, même en mode plan de relance, conserve une réputation d’inflexibilité administrative. Bonne nouvelle pour Eiffage : il connaît la maison.
Sources :
- Eiffage, Communiqué de presse – Eiffage remporte en groupement le contrat pour le remplacement de deux ouvrages d’art à Nuremberg en Allemagne, pour un montant de 110 millions d’euros (4 juin 2026)
Annonce officielle de l’attribution du contrat par la ville de Nuremberg à Eiffage et Mostostal Kraków pour le remplacement de deux ponts. - France Épargne, Allemagne : 500 milliards pour ses infrastructures (mars 2026) https://www.france-epargne.fr/news/allemagne-500-milliards-infrastructure-revolution-budgetaire-europe
Analyse du fonds spécial Sondervermögen voté en mars 2025 et de ses implications pour les marchés européens. - Ministère fédéral des Affaires étrangères allemand, Des investissements massifs : Berlin présente sa trajectoire budgétaire jusqu’en 2029 (26 mai 2025) https://allemagneenfrance.diplo.de/fr-fr/actualites-nouvelles-d-allemagne/01-politiquefederale/2724548-2724548
Annonces officielles du ministre des Finances Lars Klingbeil sur le montant record d’investissements publics 2025-2029.
Image de mise en avant : Vue d’architecte des futurs ponts du port de Nuremberg. Crédit : Ville de Nuremberg / IGS Ingenieure




