« L’eau est la force motrice de toute la nature », écrivait Léonard de Vinci il y a cinq siècles. Au château du Clos Lucé, à Amboise, une exposition immersive révèle l’obsession aquatique d’un génie qui, déjà, voulait comprendre, maîtriser et anticiper.
Le château du Clos Lucé n’a pas choisi le sujet par hasard. Stress hydrique, sécheresses à répétition, gestion partagée de la ressource : l’eau est devenue, au XXIᵉ siècle, le défi planétaire que l’on sait. Or, il se trouve qu’un homme, à la charnière des XVᵉ et XVIᵉ siècles, s’est obstiné à comprendre cet élément pendant quarante-cinq ans, depuis ses premiers dessins florentins de 1473 jusqu’à ses ultimes notes amboisiennes en 1519. Cet homme s’appelait Léonard, et le château où il a passé ses trois dernières années a décidé de lui consacrer son exposition de l’année.
Media24.fr était à l’inauguration des 330 m² et six sections de « Léonard de Vinci maître de l’eau » qui réunit, jusqu’au 13 septembre 2026, des dessins originaux, des maquettes historiques, des manuscrits rares du XVᵉ siècle et des dispositifs interactifs pour mieux comprendre l’un des plus grandes lubies du génie des génies !
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Au Clos Lucé, Léonard de Vinci à l’épreuve de l’eau : une exposition qui éclaire nos défis du XXIᵉ siècle
Devant les deux feuillets du Codex Atlanticus posés sous vitrine (les folios 26v et 7r) dédiés aux machines pour élever l’eau et aux fontaines sous pression , Pascal Brioist, notre guide marque un temps. Le commissaire de l’exposition, professeur d’Histoire moderne à l’Université de Tours et grand spécialiste de Léonard, sait ce que ces feuilles représentent : « Ce sont des dessins qui sont venus ici, au Clos Lucé, en 1513, et qui sont maintenant la propriété de la Bibliothèque Ambrosienne de Milan (NDLR : qui abrite aujourd’hui plus de 1 100 pages de l’œuvre scientifique du maître, le plus gros corpus de ses dessins techniques au monde), c’est une chance rare de les avoir aujourd’hui. »
Les voici donc de retour à Amboise, le temps d’une saison, après cinq siècles d’absence.
Aux côtés de Brioist, son co-commissaire Andrea Bernardoni, professeur d’Histoire des sciences à l’Université de L’Aquila et collaborateur du musée Galilée de Florence, rappelle ce qui fait la singularité du regard de Léonard. « Il étudie la nature sous toutes ses formes pour en percer les lois et en maîtriser la force. »
Le château y voit, par la voix de François Saint Bris, son président, l’occasion d’un dialogue direct avec le présent. Faisant écho aux défis de notre planète, l’exposition se veut le pont entre les intuitions du Toscan et les enjeux contemporains.
De Milan à Romorantin, de l’eau partout !
L’exposition remonte le temps et nous fait commencer l’histoire à Milan, où Léonard (notre hôte nous rappelle au passage que « De Vinci » n’est pas le nom du maître mais celui de la ville dans laquelle il est né) pose ses valises en 1482. Pour convaincre Ludovic Sforza de l’embaucher, il rédige une lettre restée célèbre dans laquelle il glisse, parmi mille arguments, celui qui touchera le plus son futur protecteur : « Je sais comment conduire l’eau d’un endroit à un autre. » Dans cette ville traversée de navigli (canaux), la promesse fait mouche.
Trois ans plus tard, alors qu’une peste meurtrière vient de ravager la cité, Léonard imagine déjà des quartiers idéaux entièrement pensés en termes de flux, avec leurs canaux souterrains.
De 1500 à 1502, il est recruté comme ingénieur militaire en chef de César Borgia, le condottiere le plus redouté de son temps. « N’allez pas croire que Léonard ne faisait que de la cartographie pacifique », sourit Brioist, qui glisse au passage un détail savoureux : ces deux années auront rapporté au Toscan autant que ce que Michel-Ange touchera plus tard pour la chapelle Sixtine.
De retour à Florence, il se lance dans l’un des projets les plus fous de sa vie. La République florentine veut briser le siège de Pise en détournant l’Arno pour couper la cité rebelle de la mer. Léonard, en collaboration avec un jeune secrétaire de chancellerie nommé Nicolas Machiavel, dessine le tracé du canal et conçoit même une excavatrice géante montée sur rail, dotée de deux bras équilibrés où celui qui descend fournit l’énergie pour faire monter l’autre. « Malin en termes d’économie d’énergie », commente Brioist. Malheureusement l’exécution sera confiée à un ingénieur nommé Colombino, qui s’écartera des plans, et une tempête achèvera de ruiner l’affaire en 1504. Léonard, lui, est déjà ailleurs.
Les années suivantes le verront enchaîner les chantiers. Il imagine la canalisation de l’Adda pour Charles d’Amboise, gouverneur français du Milanais, puis dessine le drainage des marais Pontins au sud de Rome pour Julien de Médicis, frère du pape. Ce dernier projet sera repris quatre siècles plus tard, sous Mussolini.
C’est en France, pour ses dernières années, que Léonard se lance dans son ultime grand œuvre hydraulique : le palais de Romorantin, dont la conception même dépend de la canalisation du Cher et de la Sauldre. Jusqu’à ses ultimes mois, on le voit dessiner les courants de la Loire à l’Île d’Or et méditer sur le pouvoir destructeur des tourbillons.
| Date | Étape clé du rapport de Léonard à l’eau |
|---|---|
| 1473 | Premier dessin de paysage toscan, considéré comme l’un des premiers paysages autonomes de l’histoire de l’art. |
| 1482 | Léonard quitte Florence pour Milan. Lettre célèbre à Ludovic Sforza : « Je sais comment conduire l’eau d’un endroit à un autre ». |
| 1485 | Projet de quartiers idéaux à Milan, pensés en termes de flux et de canaux souterrains, après une peste meurtrière. |
| 1500-1502 | Ingénieur militaire en chef de César Borgia. Cartographie, projets de canaux, voyages incessants. |
| 1503-1504 | Avec Machiavel, projet fou de détournement de l’Arno pour priver Pise de son fleuve. Échec retentissant. |
| 1506-1508 | Retour à Milan sous Charles d’Amboise. Projet de canalisation de l’Adda. |
| 1513 | Léonard apporte ses dessins en France. Ils repartiront vers la Bibliothèque Ambrosienne après sa mort. |
| 1514 | Drainage des marais Pontins pour Julien de Médicis, frère du pape. Projet abandonné, repris quatre siècles plus tard. |
| 1516-1519 | Dernières années à Amboise. Projet de Romorantin, dessins des courants de la Loire à l’Île d’Or. |
L’homme sans lettres qui anticipa Venturi
Le clou scientifique de l’exposition se niche dans la troisième section, consacrée à la dynamique des fluides. Léonard y observe que les tourbillons engendrent des tourbillons, qui engendrent eux-mêmes des tourbillons. « C’est du fractal avant l’heure », s’amuse Pascal Brioist. L’hydraulique moderne parle aujourd’hui d’un « effet Leonardo da Vinci », un phénomène chaotique que ni l’œil ni les mathématiques du XVᵉ siècle ne pouvaient saisir, mais que le maître a vu.
Plus stupéfiant encore : Léonard a anticipé ce que les physiciens appelleront, près de trois siècles plus tard, le principe de Venturi. En observant le détroit de Gibraltar, il comprend que l’eau, étant incompressible, accélère quand le canal se rétrécit. Anecdote piquante : Giovanni Battista Venturi, le physicien italien qui formalise ce principe en 1810, travaillait précisément sur les manuscrits de Léonard saisis par Napoléon. Avec les mathématiques d’Euler en plus, il a pu mettre en équation ce que Léonard avait deviné à l’œil nu.
Léonard se définissait lui-même comme « un homme sans lettres » (sans formation académique, sans latin, sans université). Sa philosophie tenait en une phrase : ne pas s’en remettre aux livres, mais expérimenter et vérifier. Avant Galilée, avant la méthode scientifique moderne, l’intuition était déjà là.

« Que nenni ! » : démythifier le génie
Entre plusieurs maquettes, notamment celle mise en avant de cet article qui représente un bateau à roues à aubes imaginé par le fécond ingénieur, Pascal Brioist, on le sent, prend un plaisir manifeste à dégonfler quelques mythes. « Dans les mauvais musées sur Léonard, on vous dira “prosternez-vous, il a inventé la scie hydraulique”… que nenni ! » L’exposition consacre une place importante à ses prédécesseurs : Mariano di Jacopo dit le Taccola, dont un manuscrit prêté par la Bibliothèque nationale de France montre des machines hydrauliques dès le début du XVᵉ siècle, ou Francesco di Giorgio Martini, contemporain plus âgé de Léonard, qui rêvait déjà de mouvement perpétuel.
Pour appuyer la démonstration, les commissaires ont fait venir le moulage d’un bas-relief du palais ducal d’Urbino : le duc avait fait sculpter ces machines hydrauliques sur ses murs, signe qu’elles étaient familières en Toscane bien avant Léonard. Le scaphandre n’est pas non plus de lui (il existait chez les Hittites et les Romains) mais le Toscan y apporta des perfectionnements brillants, comme des ressorts à l’intérieur des tuyaux pour qu’ils ne s’écrasent pas sous la pression.
Dans l’autre sens, le génie a quand même inspiré pas mal d’ingénieurs plus tardifs (outre Venturi comme on l’a vu plus tôt). Une pompe à double piston dessinée par Léonard a vraisemblablement été copiée par un Allemand de la Compagnie de la Samaritaine à Londres au début du XVIᵉ siècle, pour pomper l’eau de la Tamise.
Un certain Thomas Newcomen s’en serait inspiré pour sa machine atmosphérique… directe ancêtre de la machine à vapeur de Watt. Si la filiation se vérifie, Léonard serait, indirectement, à la racine de la révolution industrielle !
Une exposition qui fait aussi avancer la science
Dans la quatrième salle, un dispositif interactif conçu par Artes Mechanicae permet aux visiteurs de générer un vortex grâce à un fluide réoscopique : un liquide chargé de particules réfléchissantes qui rendent visibles les courants. « C’est la première fois que cette technologie est mise en pratique » dans un contexte muséal, soulignent les commissaires.
Plus inédit encore : pour cette exposition, une équipe de physiciens italiens a modélisé numériquement, pour la première fois, l’un des dessins de Léonard sur les tourbillons. « Cette exposition nous a donné l’occasion de réfléchir à des phénomènes particuliers », explique Brioist. Même chose avec une machine de transvasement reconstituée d’après les croquis du maître : « En la fabriquant, on a compris son fonctionnement. On ne savait pas avant qu’on le fasse. » L’exposition n’est plus seulement une vitrine, elle devient laboratoire.
La visite s’achève devant un compteur d’eau dessiné par Léonard, dispositif conçu pour mesurer le débit des canaux milanais. Pascal Brioist a le mot de la fin : « Vous savez, Veolia en a un qui ressemble beaucoup. »
Encore un coup d’avance pour Léonard, cinq siècles en avance… comme toujours !
Infos pratiques :
« Léonard de Vinci maître de l’eau » est présentée du 6 juin au 13 septembre 2026 dans la Halle muséographique du château du Clos Lucé, à Amboise (Indre-et-Loire). L’exposition s’étend sur 330 m² et se déploie en six sections thématiques.
Adresse : Château du Clos Lucé – Parc Leonardo da Vinci, 2, rue du Clos Lucé, 37400 Amboise. Téléphone : +33 (0)2 47 57 00 73. Site officiel : vinci-closluce.com.
Horaires d’ouverture (2026) : ouvert tous les jours sauf les 25 décembre et 1ᵉʳ janvier. En juin et septembre, de 9h à 19h ; en juillet et août, de 9h à 20h. La billetterie et le château ferment une heure avant la fermeture du parc.
Tarifs (2026) : 20 € en plein tarif, 15 € pour les étudiants et les enfants de 7 à 18 ans, gratuit pour les moins de 7 ans. L’exposition est incluse dans le billet d’entrée du château. Pour les visiteurs souhaitant compléter leur séjour, le Pass Léonard de Vinci permet d’accéder également au château royal d’Amboise et à Chambord.
Temps de visite conseillé : environ 3h30 pour profiter du château, du parc et de l’exposition temporaire dans la Halle muséographique.
Accès : Amboise se trouve à environ 2h30 de Paris par l’A10 et à 20 minutes de Tours en train.
Préparer ma visite – horaires et tarifs 2026 : https://vinci-closluce.com/fr/informations
Sources :
- Château du Clos Lucé, Communiqué de presse : « Léonard de Vinci maître de l’eau » Présentation officielle de l’exposition temporaire et de son parcours.
- Wikipédia, Codex Atlanticus
https://fr.wikipedia.org/wiki/Codex_Atlanticus
Référence sur le corpus de 1 119 planches conservées à la Bibliothèque Ambrosienne de Milan. - Pascal Brioist, Léonard de Vinci, homme de guerre (recension, journal Cahiers d’histoire)
https://journals.openedition.org/chrhc/6064
Référence sur le rôle d’ingénieur militaire de Léonard chez César Borgia et sur le projet de détournement de l’Arno. - Roger D. Masters, La fortune est un fleuve : Léonard de Vinci, Machiavel, et leur détournement de l’Arno, éd. Quartz
Référence sur la collaboration Léonard-Machiavel et l’échec de Colombino.
Reportage réalisé lors de la conférence de presse de l’exposition « Léonard de Vinci maître de l’eau » au château du Clos Lucé, en présence des deux commissaires Pascal Brioist et Andrea Bernardoni, et de François Saint Bris, président du château.







