Au cœur de l’Europe, un nœud ferroviaire en construction pourrait bien redessiner l’équilibre industriel du continent.
C’est probablement le chantier du siècle en Europe de l’Est et… personne n’en parle en France !
Pourtant Rail Baltica est un projet ambitieux qui vise à relier la Finlande, les pays baltes et la Pologne grâce à une ligne ferroviaire moderne de plus de 1 000 km, intégrée au réseau européen à grande vitesse.
Il cherche à transformer une région historiquement tournée vers l’Est en un corridor stratégique connecté à l’Europe occidentale, tant sur le plan économique que géopolitique.
Le chantier, comme toute réalisation de cette ampleur, connait des hauts et des bas mais avance. Cette fois, c’est en Lituanie que les lignes bougent. Le lancement des travaux de conception du nœud de Kaunas marque une phase clé du projet.
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Rail Baltica, un chantier dont personne ne parle en France et pourtant vital pour relier l’Europe de l’Est à l’Ouest
Rail Baltica, ce sont donc environ 1 060 km de ligne ferroviaire destinés à relier Tallinn à Varsovie, avec une mise en service partielle prévue en 2028 et une finalisation autour de 2030. C’est la colonne vertébrale qui reliera tous ces pays jusqu’ici assez enclavés à tout le réseau européen.
Kaunas, en Lituanie, va constituer une étape clé du projet puisqu’elle se trouve exactement à l’endroit où tout se complique.
Le corridor y traverse une zone urbaine dense, avec des contraintes techniques fortes et des infrastructures déjà en place.
Construire ici, ce n’est pas poser des rails sur un terrain vierge mais opérer à cœur ouvert, au milieu d’un système déjà en fonctionnement.
Le casse-tête technique des deux écartements
Le problème numéro un tient en un chiffre : 1 435 mm contre 1 520 mm.
D’un côté, le standard européen, de l’autre, l’héritage ferroviaire de l’ex-URSS, encore dominant dans les pays baltes. À Kaunas, ces deux mondes se croisent.
Concrètement, cela signifie :
- des trains incompatibles sans adaptation
- des infrastructures doublées ou hybrides
- des solutions logistiques complexes pour le fret
Ce nœud devra permettre une interopérabilité complète avec des trains voyageurs pouvant atteindre 249 km/h et des convois de fret de plus d’un kilomètre de long, tout en maintenant le réseau existant.
Un peu comme si vous deviez faire cohabiter deux systèmes électriques différents dans une même maison, sans jamais couper le courant.

Une machine industrielle à l’échelle d’une région
Le nœud de Kaunas ne se limitera pas à « simple » une gare. Il s’agit d’un ensemble d’infrastructures lourdes comprenant la modernisation de la gare de Kaunas, le développement du terminal intermodal de Palemonas, la construction d’un pont au-dessus de la centrale hydroélectrique de Kaunas et toute l’intégration avec routes, réseaux et infrastructures existantes.
Kaunas va ainsi devenir un hub logistique majeur pour tous les pays baltes.
À terme, la future gare internationale devrait accueillir plus de passagers que Vilnius, la capitale lituanienne. Le trafic pourrait être multiplié par trois par rapport à aujourd’hui.

LTG Infra joue la carte de l’ingénierie locale
Derrière ce projet, un acteur lituanien monte en puissance : LTG Infra.
L’entreprise a créé une division dédiée à la conception ferroviaire à grande vitesse, avec une ambition claire : devenir un centre d’expertise.
Un phénomène notable se dessine d’ailleurs : des ingénieurs lituaniens, partis travailler sur des réseaux à grande vitesse en Europe ou en Asie, reviennent participer au projet !
En parallèle, LTG Infra tente de résoudre un autre problème : la pénurie d’ingénieurs. Le programme Engineering Class vise à attirer les jeunes vers les métiers techniques, en allant directement dans les écoles.
Les entreprises françaises en embuscade sur le chantier
Même si le projet est piloté localement et financé en grande partie par l’Union européenne, les industriels étrangers, et notamment français, ne sont pas loin.
Plusieurs groupes français sont positionnés ou impliqués, directement ou indirectement, sur différents segments :
| Entreprise française | Rôle sur Rail Baltica | Zone / lot concerné | Ce que cela change concrètement |
|---|---|---|---|
| Vinci via Cobra IS |
Électrification du corridor, avec déploiement des sous-stations, caténaires et systèmes électriques. | Environ 870 km entre Tallinn et la frontière polonaise, dans un contrat global de 1,77 milliard d’euros, dont 885 millions pour Cobra IS. | Sans cette couche énergétique, pas de circulation rapide, pas de corridor moderne, pas de continuité ferroviaire à l’échelle balte. |
| Eiffage via Eiffage Génie Civil |
Travaux de génie civil, terrassements, ouvrages d’art, superstructures ferroviaires et pose de voie. | Environ 230 km en Lettonie, au sein du consortium ERB Rail. | Eiffage participe à la base physique du projet, celle que l’on ne voit presque jamais dans les rendus 3D, mais sans laquelle rien ne roule. |
| NGE | Conception-réalisation d’un tronçon principal, avec génie civil, réseaux, voie et ouvrages d’art. | Estonie, dans un contrat d’environ 394 millions d’euros, avec une part de 40 % pour NGE. | Le groupe intervient sur un modèle exigeant, où il faut concevoir et bâtir presque en même temps, avec peu de marge pour l’erreur. |
| Bouygues via Colas Rail |
Fourniture de solutions de voie, équipements ferroviaires et signalisation associée. | Interventions ciblées sur les sous-systèmes ferroviaires, selon les lots et les partenariats industriels. | Colas Rail apporte la précision technique indispensable au fonctionnement quotidien du réseau, là où quelques centimètres ou quelques secondes peuvent tout changer. |
| SYSTRA | Ingénierie des gares, modélisation des plateformes, conception d’ouvrages d’art et interfaces multimodales. | Plusieurs sections du corridor, notamment sur les gares et les zones complexes d’interconnexion. | Son travail permet de faire dialoguer les rails, les quais, les voyageurs, les accès urbains et les flux logistiques sans transformer la gare en casse-tête géant. |
| Egis | Coordination technique, ingénierie détaillée, gestion environnementale et conformité réglementaire. | Intervention transversale sur différentes phases du projet, en particulier dans les secteurs complexes et urbanisés. | Egis aide à éviter que le projet se heurte à ses propres contraintes, qu’elles soient techniques, administratives ou environnementales. |
| Alstom | Positionnement sur la signalisation ERTMS/ETCS, le contrôle du trafic, la détection de voie et les équipements d’exploitation. | Présence dans des consortiums présélectionnés pour les lots signalisation et systèmes de ligne. | Alstom peut fournir le cerveau numérique du corridor, celui qui permet aux trains de circuler vite, loin et en sécurité sur un standard européen unifié. |
| Thales | Systèmes de sécurité, signalisation, télécommunications ferroviaires et contrôle-commande. | Positionnement sur les appels d’offres systèmes, en concurrence directe avec d’autres grands noms européens. | Dans un corridor aussi stratégique, la maîtrise des flux, des données et de la sécurité compte presque autant que les rails eux-mêmes. |
Un projet économique… et géopolitique sous tension
Impossible de comprendre Rail Baltica sans regarder la carte.
Historiquement, les pays baltes étaient tournés vers la Russie, que ce soit pour le rail, l’énergie ou le commerce. Le réseau ferroviaire à écartement large en est un héritage direct.
Rail Baltica change la donne.
En reliant directement les États baltes à la Pologne et au reste de l’Union européenne, le projet va permettre de réduire la dépendance aux infrastructures russes, tout en facilitant les échanges intra-européens notamment de marchandises… et potentiellement de matériel militaire.
Une course contre le temps… et contre les coûts
Initialement estimé à 5 milliards d’euros, le coût de Rail Baltica est désormais évalué à environ 7 milliards d’euros. Le calendrier a lui aussi glissé, avec plusieurs années de retard.
Les causes sont multiples et s’additionnent au fil du chantier : une complexité technique élevée, des contraintes environnementales importantes, notamment avec la nécessité d’intégrer des écoducs et de préserver certaines zones protégées, des procédures juridiques parfois longues, ainsi qu’une inflation marquée du coût des matériaux.
Le nœud de Kaunas concentre une grande partie de ces difficultés. En effet, construire dans une zone fortement urbanisée impose en effet des expropriations, des ajustements permanents du projet et une coordination particulièrement fine entre les acteurs publics et privés.
À cela s’ajoute une inconnue : la rentabilité à long terme. Le trafic passager et fret sera-t-il suffisant pour justifier l’investissement ?
En tous cas, à horizon 2030 si le projet tient ses promesses, la Baltique ne sera plus une périphérie ferroviaire. Elle deviendra un maillon intégré du réseau européen.
Sources :
- Données publiques de Rail Baltica
- VINCI, VINCI remporte le contrat d’électrification du projet Rail Baltica (18 septembre 2025),
https://www.vinci.com/newsroom/communiques-presse/vinci-remporte-le-contrat-delectrification-du-projet-rail-baltica
communiqué officiel annonçant l’attribution à VINCI d’un contrat clé pour l’électrification de Rail Baltica, détaillant le périmètre des travaux, les partenaires impliqués et les enjeux techniques du projet ferroviaire européen. - Rail Baltica (Wikipedia), Rail Baltica (consulté en 2026),
https://fr.wikipedia.org/wiki/Rail_Baltica
article encyclopédique présentant le projet Rail Baltica, ses caractéristiques techniques (tracé, vitesse, écartement), son calendrier, ainsi que ses enjeux économiques, géopolitiques et d’intégration au réseau européen TEN-T.




